À la Cour de cassation, l’étron fumant, Marine Le Pen et les contours de l’injure
Caricaturer Marine Le Pen en excrément fumant, est-ce commettre le délit d'injure ? La Cour de cassation, réunie vendredi dans sa formation la...

À la Cour de cassation, l’étron fumant, Marine Le Pen et les contours de l’injure

Caricaturer Marine Le Pen en excrément fumant, est-ce commettre le délit d'injure ? La Cour de cassation, réunie vendredi dans sa formation la...
Public Sénat

Par Juliette MONTESSE

Temps de lecture :

4 min

Publié le

Caricaturer Marine Le Pen en excrément fumant, est-ce commettre le délit d'injure ? La Cour de cassation, réunie vendredi dans sa formation la plus solennelle, s'est penchée le plus sérieusement du monde sur une question qui, derrière ses airs cocasses, renferme un réel débat de droit.

"Quand cette affaire d'injure scatologique a commencé, qui aurait pensé que ses effluves arriveraient jusque sous les ors de la Cour de cassation ?", ironise d'entrée l'avocat de la présidente du Rassemblement national, Bruno Le Griel.

L'objet du délit - ou de l'absence de délit, c'est là toute la question - est une caricature de Charlie Hebdo, exhibée un soir de janvier 2012 par Laurent Ruquier sur le plateau de son émission "On n'est pas couché" sur France 2.

Le dessin, une fausse affiche de campagne présidentielle, était paru quelques jours plus tôt dans l'hebdomadaire satirique. Y figurait un étron fumant sur fond tricolore, sous le slogan "Le Pen, la candidate qui vous ressemble".

Marine Le Pen n'avait pas attaqué Charlie Hebdo, mais avait poursuivi Laurent Ruquier, en raison de son public bien plus large, pour injure.

La justice l'avait déboutée en 2014 puis 2015, avant que la Cour de cassation, en 2016, ne juge que les limites de la liberté d'expression avaient été dépassées, le dessin portant atteinte "à la dignité de la partie civile en l'associant à un excrément", et n'ordonne un troisième procès.

Las ! En 2017, la cour d'appel l'avait de nouveau déboutée, reconnaissant "le caractère matériellement injurieux de l'affiche" mais estimant qu'elle ne portait pas atteinte à la dignité de la présidente du parti d'extrême droite.

A la Cour de cassation, des hauts magistrats parés de pourpre, d'hermine et d'un sérieux à toute épreuve
A la Cour de cassation, des hauts magistrats parés de pourpre, d'hermine et d'un sérieux à toute épreuve
AFP/Archives

Marine Le Pen avait formé un nouveau pourvoi en cassation, renvoyé, en raison de la "résistance" de la cour d'appel, devant la formation la plus solennelle de la haute cour.

En dépit du sujet, infiniment plus léger que ceux traités récemment par cette assemblée plénière - Vincent Lambert, GPA à l'étranger...-, le débat reste feutré sous la houlette de ces hauts magistrats parés de pourpre, d'hermine et d'un sérieux à toute épreuve.

- "Jugement de dégoût" -

Tout le monde semble d'accord sur le caractère outrageant du dessin. Faut-il pour autant condamner Laurent Ruquier ? La question est celle des contours du délit d'injure, de la liberté d'expression et de la notion de "dignité" avancée par la Cour de cassation en 2016.

Pour l'avocat de Marine Le Pen, aucun doute, il faut condamner. "C'est avant tout de sa personne qu'il s'agit: nous ne sommes plus dans le domaine de la critique mais dans celui de l'insulte la plus grossière", martèle Me Le Griel.

Charlie, "ce n'est pas le genre d'humour de l'honnête homme", et Laurent Ruquier voulait faire rire "aux dépens d'autrui, de sa réputation, de sa considération, de sa dignité", insiste-t-il.

Au contraire, l'avocat du présentateur, François Pinet, estime que la "mise en balance des intérêts en jeu" doit profiter à son client: une personnalité politique caricaturée comme telle, sous une forme "évidemment satirique", dans un contexte de campagne... Pour lui, le critère de "l'atteinte à la dignité" ne peut prévaloir.

L'intention est de "faire rire", souligne l'avocat, et ce en exprimant "un jugement de dégoût sur le programme et les idées".

L'animateur de télévision Laurent Ruquier et la présidente du Rassemblement National Marine Le Pen
A la Cour de cassation, des hauts magistrats parés de pourpre, d'hermine et d'un sérieux à toute épreuve
AFP/Archives

Comme Me Pinet, l'avocat général, dont le rôle est de défendre la loi, a préconisé le rejet du pourvoi de Marine Le Pen.

Pour ce haut magistrat, la notion de "dignité de la personne humaine" ne peut généralement être érigée en "limite absolue à la liberté d'expression" que lorsqu'elle concerne des messages "racistes, xénophobes, antisémites ou ségrégationnistes".

L'étron fumant étant bien éloigné d'un tel cas de figure, il reste à apprécier si les limites de la liberté d'expression ont été dépassées. Celles-ci étant plus larges lorsqu'il s'agit de satire et d'hommes politiques, dans ce cas précis, condamner M. Ruquier causerait une "atteinte disproportionnée" à cette liberté, a conclu l'avocat général.

Décision le 25 octobre.

Partager cet article

Dans la même thématique

À la Cour de cassation, l’étron fumant, Marine Le Pen et les contours de l’injure
6min

Politique

« Nous n’avons pas le moindre objectif en ce qui concerne les élections », assure le directeur de Périclès, l’organe d’influence de Pierre-Édouard Stérin

Entendu par la commission d'enquête sénatoriale sur le financement privé des politiques publiques, Arnaud Rérolle, le directeur général de Périclès, un organe de financement abondé par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Edouard Stérin, s’est défendu de toute entreprise politique. S’il assume la volonté de défendre des projets portés par une ligne « de droite, d’inspiration libérale-conservatrice », il assure ne pas chercher à construire « une majorité politique » en vue de 2027.

Le

Paris : parliamentary groups speak to medias after a meeting of the bill to combat antisemitism
2min

Politique

Enquête pour corruption : le Sénat lève l’immunité parlementaire de Francis Szpiner, « afin de permettre son placement en garde à vue »

Le sénateur Les Républicains Francis Szpiner, ancien maire du XVIe arrondissement, est visé depuis octobre 2024 par une enquête du parquet de Paris. L’élu est suspecté d’avoir monnayé les faveurs sexuelles d’une jeune femme contre l’attribution d’un logement social. Des faits contestés par l’intéressé, qui devrait être prochainement placé en garde à vue.

Le

TAHITI SWIMRUN 2024
6min

Politique

« Mettre les Outre-mer au centre du jeu » : les sénateurs appellent à renforcer la stratégie française et européenne dans le bassin pacifique

Après deux volets sur l’océan Indien et l’océan Atlantique, la délégation sénatoriale aux Outre-mer s’est penchée sur l’intégration régionale de la Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna et la Polynésie française, jugée insuffisante. Les sénateurs appellent la France et l’Union européenne à prioriser ces territoires, notamment via un ministère dédié, dans une région clé de la géopolitique mondiale.

Le

Declaration des impots sur le revenu en ligne
4min

Politique

Transparence de la vie publique : record du nombre de contrôles exercés par la Haute autorité en 2025

Dans son rapport annuel, la Haute autorité de la transparence de la vie publique (HATVP) indique avoir réalisé un contrôle de 5 795 déclarations patrimoniales et d’intérêts des responsables publics et a rendu 641 avis sur des projets de mobilité professionnelle entre les secteurs public et privé. 57 dossiers ont été transmis au parquet pour défaut de déclaration. Des chiffres record. La Haute autorité formule également des propositions pour rationaliser ses contrôles.

Le