Vingt-cinq ans après, un premier procès s'est ouvert lundi dans la tentaculaire affaire Karachi: trois politiques, un industriel et deux intermédiaires sont jugés au tribunal correctionnel de Paris, pour des soupçons de commissions occultes en marge de la campagne présidentielle malheureuse d’Édouard Balladur en 1995.
Ces six hommes, parmi lesquels l'ex-directeur de campagne d’Édouard Balladur Nicolas Bazire et le sulfureux homme d'affaires franco-libanais Ziad Takieddine, sont accusés d'abus de biens sociaux ou de complicité et recel de ce délit, notamment au détriment de la branche internationale de la Direction des constructions navales (DCNI).
Tous sont présents, à l'exception de l'intermédiaire Abdul Rahman Al Assir, Espagnol d'origine libanaise, résidant en Suisse.
La présidente Christine Mée a consacré cette première journée à la présentation de l'affaire. Les interrogatoires débuteront mardi.
Olivier Morice, avocat des familles des victimes de l'attentat de Karachi en 2002, arrivant au tribunal le 7 octobvre 2019, au premier jour du procès sur le financement de la campagne présidentielle de Balladur en 1995
AFP
Au cœur du dossier: des soupçons de rétrocommissions sur des sommes réglées à des intermédiaires, le "réseau K", en marge de plusieurs contrats passés en 1994, pour la vente de frégates à l'Arabie saoudite (contrat Sawari II) et de sous-marins au Pakistan (Agosta).
Si le versement de pots-de-vin à des agents étrangers était alors la règle à l'international, les rétrocommissions étaient elles proscrites.
Après des années d'enquête, les juges d'instruction ont estimé que 327 millions d'euros de commissions sur des contrats d'armement, légales mais "indues" et "exorbitantes", avaient été versées à différents intermédiaires.
Pour les magistrats, ces commissions, dont notamment plus de 30 millions versés au "réseau K" (pour King, allusion au roi d'Arabie) pour le seul contrat Agosta, avaient en outre donné lieu à des rétrocommissions de plusieurs millions, dont une partie se serait retrouvée sur les comptes de campagne d’Édouard Balladur.
Pour l'accusation, ce financement occulte intervenait dans un contexte très particulier: celui de la lutte fratricide qui opposait alors au sein de la droite française le Premier ministre sortant, sans appareil, au maire de Paris Jacques Chirac, qui avait lui le soutien du RPR.
L'ex-directeur de campagne d’Édouard Balladur, Nicolas Bazire, arrivant au tribunal à Paris le 7 octobre 2019 pour l'ouverture du procès de l'affaire Karachi
AFP
L'affaire prend sa source dans l'enquête sur l'attentat de Karachi.
Le 8 mai 2002, une voiture piégée précipitée contre un bus transportant des salariés de la DCNI coûtait la vie à 15 personnes dont 11 Français travaillant à la construction des sous-marins dans le port pakistanais de Karachi. L'enquête, qui avait au départ privilégié la piste terroriste, s'en était éloignée en 2009 pour explorer les possibles liens, non confirmés à ce jour, entre l'attaque et l'arrêt du versement des commissions après la victoire de Jacques Chirac à la présidentielle de 1995.
- Un réseau "inutile"? -
L'ancien ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres arrivant au tribunal à Paris le 7 octobre 2019 pour l'ouverture du procès de l'affaire Karachi
AFP
C'est exclusivement le volet financier du dossier qui est aujourd'hui jugé, mais en l'absence du principal intéressé, Édouard Balladur, et de son ancien ministre de la Défense François Léotard, qui viennent d'être renvoyés devant la Cour de justice de la République (CJR).
Les trois prévenus issus du monde politique nient tout financement illégal: Nicolas Bazire, aujourd'hui un des dirigeants du groupe de luxe LVMH; Renaud Donnedieu de Vabres, conseiller à l'époque du ministre de la Défense; Thierry Gaubert, alors membre du cabinet du ministre du Budget Nicolas Sarkozy et surtout engagé dans la campagne de M. Balladur.
Ils sont jugés aux côtés de Dominique Castellan, ancien patron de la DCNI, et d'un intermédiaire du "réseau K", Ziad Takieddine.
Pour l'accusation, ce "réseau K" était "inutile" et avait été imposé par le gouvernement en fin de négociations pour enrichir ses membres et financer par des rétrocommissions la campagne Balladur.
Une thèse combattue par l'ancien dirigeant de la DCNI et les intermédiaires, qui affirment que l'intervention du "réseau K" a été décisive pour la signature des contrats, notamment au Pakistan, où la France était en concurrence avec la Suède et la Grande-Bretagne.
Pendant l'enquête, Ziad Takieddine avait concédé avoir financé la campagne d'Édouard Balladur à hauteur de 6 millions de francs (moins d'un million d'euros), affirmant avoir été sollicité par Nicolas Bazire via Thierry Gaubert, ce que les deux hommes contestent.
Les juges s'étaient notamment intéressés aux 10,2 millions de francs versés le 26 avril 1995 sur le compte de campagne de M. Balladur.
Les comptes de campagne de l'ex-Premier ministre avaient été validés par le Conseil constitutionnel. Ce n'est que quinze ans plus tard qu'il a été rattrapé par des investigations lancées dans le sillage du dossier terroriste, après une plainte des familles des victimes de l'attentat.
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