Autonomie de la Guadeloupe : « Sébastien Lecornu cherche à faire diversion », affirme Victoire Jasmin
Bronca. Face à la crise sociale qui secoue la Guadeloupe, le ministre des Outre-mer a ouvert la porte à un débat sur l’autonomie de l’île. L’opposition lui est tombée aussitôt dessus. Pour les sénateurs de Guadeloupe en revanche, ce débat « n’est pas tabou », mais apparaît inopportun au regard de l’intensité de la crise.

Autonomie de la Guadeloupe : « Sébastien Lecornu cherche à faire diversion », affirme Victoire Jasmin

Bronca. Face à la crise sociale qui secoue la Guadeloupe, le ministre des Outre-mer a ouvert la porte à un débat sur l’autonomie de l’île. L’opposition lui est tombée aussitôt dessus. Pour les sénateurs de Guadeloupe en revanche, ce débat « n’est pas tabou », mais apparaît inopportun au regard de l’intensité de la crise.
Public Sénat

Par Héléna Berkaoui

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« Autonomie. » Le mot lâché par le ministre des Outre-mer, en amont de sa visite en Guadeloupe, a mis le feu aux poudres. Comme en Martinique, l’île connaît une crise déclenchée par le rejet de l’obligation vaccinale. Une crise qui a rapidement mué avec des revendications portant notamment sur la vie chère et le taux de chômage et qui a été émaillée de violences, pillages, incendies et blocages routiers. L’ouverture d’un débat sur l’autonomie de la Guadeloupe dans ce contexte, a déclenché les foudres de l’opposition.

Et ce malgré une clarification dans les colonnes du Journal du dimanche où Sébastien Lecornu a insisté sur le fait que l’autonomie n’équivalait pas à l’indépendance. « Cette autonomie existe déjà pour certaines collectivités d’outre-mer à des degrés divers, le modèle le plus poussé étant, par exemple, la Polynésie », a-t-il justifié. Et il est vrai que le statut des collectivités d’Outre-mer tend vers davantage d’autonomie (lire notre article).

« C’est une forme de démembrement de l’unité nationale », a fustigé Xavier Bertrand (LR). Le chef du groupe LR au Sénat a, lui, dénoncé des « propos inadmissibles », assurant qu’une telle démarche ferait courir le risque « d’enclencher la surenchère d’une petite minorité qui hait la France ».

A gauche, le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a jugé cette annonce « stupéfiante », enjoignant le gouvernement à parler du statut de la Guadeloupe « le moment venu ». Sur la matinale de Public Sénat, Bonjour chez vous, Julien Bayou (EELV) a accusé le ministre des Outre-mer de « jouer avec l’unité de la Nation en pleine crise ».

En revanche, chez les élus guadeloupéens cette annonce est reçue différemment. « Ce n’est pas un sujet tabou », pose la sénatrice socialiste de la Guadeloupe, Victoire Jasmin. D’après elle, des débats ont d’ores et déjà lieu sur cette question entre élus locaux. Pas une nouveauté donc, mais le moment choisi interroge. « J’ai été étonnée parce que nous avons rencontré le ministre et le sujet n’a pas été évoqué », rapporte Victoire Jasmin.

« Ce n’est pas le sujet du moment, l’urgence c’est l’apaisement »

Si le débat est tout à fait légitime à ses yeux, « Cette annonce est malvenue dans le contexte actuel. Ce n’est pas le sujet du moment, l’urgence c’est l’apaisement ».

Pour la sénatrice, « Sébastien Lecornu cherche à faire diversion » face à une crise sociale de haute intensité et à un dialogue compliqué. La rencontre entre Sébastien Lecornu et l’intersyndicale en Guadeloupe a tourné au dialogue de sourds. Victoire Jasmin souligne aussi que l’autonomie de la Guadeloupe ne figure pas – ou du moins pas de façon prédominante – parmi les revendications des grévistes.

Le sénateur de la majorité présidentielle, Dominique Théophile (RDPI), considère, lui aussi, cette déclaration « hors sujet, aujourd’hui ». Une sortie due à « une incompréhension de l’intensité de la crise » ou bien à une interprétation un peu large d’une revendication sur « la domiciliation du pouvoir » portée par certains. Quoi qu’il en soit, le sujet de l’autonomie de la Guadeloupe, s’il doit être posé, « demande du temps et doit être posé dans le cadre du congrès (des élus guadeloupéens) », estime le sénateur de la Guadeloupe.

A l’instar de sa collègue socialiste, le sénateur RDPI insiste sur l’urgence d’une crise qui ne doit pas laisser place à de vaines polémiques. « Certains produits de première nécessité sont 60 % plus chers qu’en métropole, 46 % des moins de 30 ans sont au chômage. Aujourd’hui, les barrages sont tenus par une jeunesse qui souffre », alerte Dominique Théophile. Comme la Martinique, la Guadeloupe accumule les difficultés sociales et économiques. La pandémie ayant par ailleurs grevé un des secteurs économiques forts : le tourisme. Un rapport sénatorial sur les conséquences de la vague pandémique meurtrière de cet été en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane aborde d’ailleurs ce point. Les aides d’Etat bien qu’indispensables se sont parfois avérées inadaptées au tissu économique local (lire notre article).

Chlordécone : « Une avancée qu’il faut saluer »

En amont de son déplacement, le ministre des Outre-mer a fait quelques propositions pour endiguer la crise sociale. L’Etat prévoit de créer de 1 000 emplois aidés pour les jeunes. Sur un dossier hautement sensible, le ministre de l’Agriculture a, lui, annoncé que « le cancer de la prostate lié à l’utilisation du chlordécone va être reconnu comme maladie professionnelle avant la fin de l’année ».

Les populations antillaises présentent un taux d’incidence du cancer de la prostate parmi les plus élevés au monde. Une expertise de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) publiée en juin avait confirmé une « présomption forte d’un lien entre l’exposition à la chlordécone de la population générale et le risque de survenue de cancer de la prostate ». Plus de 90 % de la population adulte en Guadeloupe et Martinique est contaminée par le chlordécone, selon Santé publique France.

Le scandale sanitaire du chlordécone est directement lié à la perte de confiance en la parole publique. Un élément central pour appréhender la réticence à la vaccination aux Antilles. Sur ce point d’ailleurs, le ministre des Outre-mer a répété que l’obligation vaccinale, reportée au 31 décembre, ne serait pas levée, car « les lois de la République ont vocation à s’appliquer » dans les Antilles françaises. La vaccination reste un point de tension alors même que le bilan de la 4ème vague a été extrêmement lourd. Les Outre-mer représentent 4 % de la population française, mais plus de 30 % des décès liés au covid et survenus en milieu hospitalier de début juillet à fin octobre.

La reconnaissance comme maladie professionnelle du cancer de la prostate constitue « une avancée qu’il faut saluer », pour Dominique Théophile. En revanche, l’annonce des 1 000 emplois aidés « c’est peanuts vu le drame du chômage des jeunes ». Le sénateur RDPI appelle à la création d’emplois sécurisés, « pas des contrats de 6 mois qui s’arrêtent sans rien derrière ». Il pointe également que les entreprises de services, en nombre sur l’île, ne bénéficient pas des dispositifs d’aides à l’embauche comme c’est le cas pour d’autres entreprises. Un angle mort qui entraverait l’embauche des jeunes.

La déclaration du ministre des Outre-mer risque de tomber bien vite aux oubliettes, tant le débat sur l’autonomie de la Guadeloupe paraît impossible dans un contexte social aussi tendu. Les difficultés que connaît la Guadeloupe ne sont en revanche pas près de se faire oublier.

>> Lire aussi : Covid-19 : le Sénat s’interroge sur les raisons de la réticence vaccinale dans certains territoires d’Outre-mer

 

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