Comment les propos d’Agnès Buzyn ont mis en marche le lobby du vin
En déclarant que le vin était « un alcool comme un autre », la ministre de la Santé Agnès Buzyn a dû faire face aux foudres des défenseurs du vin. On les retrouve partout et jusqu’à l’Elysée… Alors que l’alcool tue 49.000 personnes par an, la ministre veut intensifier la prévention.

Comment les propos d’Agnès Buzyn ont mis en marche le lobby du vin

En déclarant que le vin était « un alcool comme un autre », la ministre de la Santé Agnès Buzyn a dû faire face aux foudres des défenseurs du vin. On les retrouve partout et jusqu’à l’Elysée… Alors que l’alcool tue 49.000 personnes par an, la ministre veut intensifier la prévention.
Public Sénat

Temps de lecture :

10 min

Publié le

Mis à jour le

On apprécie le vin au gouvernement. Et tout le monde en boit. Edouard Philippe « aime le vin ». « Moi, je bois du vin le midi et le soir » s’est félicité Emmanuel Macron en personne jeudi, en marge d’une rencontre à l’Elysée avec des agriculteurs. Même la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, l’assure : « J'aime beaucoup boire un verre de vin en situation conviviale, comme tout le monde ». Mais comment expliquer ces déclarations d’amour subites pour ce breuvage bien de chez nous ? Des propos sur le vin de la ministre de la Santé, justement, ont tout déclenché.

Des propos qui ont eu pour effet de mettre en marche le lobby viticole. Les viticulteurs ont vu rouge. Qu’a dit la ministre pour susciter une telle réaction ? Pas grand-chose finalement. Agnès Buzyn a simplement exprimé une évidence : le vin, c’est de l’alcool. Et l’alcool est mauvais pour la santé. Mais en France, cela revient quasiment à briser un tabou. Pas touche au vin ! Qui touche au vin, touche à la France en somme.

« Attaquer le vin, c’est attaquer des puissances énormes »

C’est lors d’une émission de France 2 consacrée à l’alcoolisme, que la ministre a tenu les propos incriminés. « L'industrie du vin laisse croire aujourd'hui que le vin est différent des autres alcools. En termes de santé publique, c'est exactement la même chose de boire du vin, de la bière, de la vodka ou du whisky… Il y a zéro différence (…) On a laissé penser à la population française que le vin serait protecteur, qu'il apporterait des bienfaits que n'apporteraient pas les autres alcools. C'est faux scientifiquement, le vin est un alcool comme un autre » a-t-elle soutenu.

« En France, attaquer le vin c’est attaquer des puissances énormes » a affirmé sur France 5 Michel Reynaud, psychiatre, addictologue, et président du Fonds Actions Addictions. En effet. Dès le lendemain, premier tir de barrage de « Vin et société », qui défend les intérêts de la profession. Ce lobby se fend d’un communiqué. Son président, Joël Forgeau, se dit « consterné d’entendre selon les propres termes de la ministre : « Avec modération (…) c’est un mauvais mot ; "l’alcool est mauvais pour la santé" serait le vrai message de santé publique ».

De nombreux défenseurs du vin au Parlement

Ce n’est que le début. La semaine suivante, Marie-Christine Verdier-Jouclas, députée LREM du Tarn, « territoire viticole », interroge la ministre lors des questions d’actualité, parlant du vin dans sa dimension de « patrimoine » et « d’identité ». Elle co-préside le groupe d’étude vigne, vin et œnologie de l’Assemblée. Deux jours après, c’est au tour de la sénatrice du Parti radical, Nathalie Delattre, d’y aller à son tour de sa question. Cette viticultrice de profession emploie un ton offensif et accuse Agnès Buzyn de vouloir « faire de la France le pays de la prohibition ». Rien de moins. C’est le premier ministre Edouard Philippe qui lui répond et tente de calmer le jeu, assurant vouloir défendre une consommation du vin « avec modération », tout en prenant en compte l’enjeu de santé publique. Regardez :

Vin : Une sénatrice accuse Buzyn de vouloir faire de la France le « pays de la prohibition »
02:12

Au Sénat, les défenseurs du vin sont nombreux, comme François Patriat, ancien président de la région Bourgogne et aujourd’hui président du groupe LREM. Le sénateur PS Roland Courteau, membre du groupe d’étude vigne et vin, avait pour sa part affirmé en 2016 que le vin était « un atout en termes de santé publique ». Il avait déposé une proposition de loi pour autoriser la publicité du vin à la télévision, actuellement interdite par la loi Evin.

Buzyn : « Les lobbys ne me font pas très peur. Ils sont partout »

Lundi dernier, Agnès Buzyn revient à la charge. Invitée de l’Epreuve de vérité, sur Public Sénat, elle affirme qu’« il y a un sujet alcool dans notre pays ». Mais son propos se fait cependant plus global et vise moins le vin en particulier. « Les lobbys ne me font pas très peur. Ils sont partout » prévient-elle. Elle ne croit pas si bien dire.

Agnès Buzyn : « Il y a un sujet alcool dans notre pays »
01:25

Les défenseurs  du vin continuent leur contre-attaque médiatique. Les membres de l’Académie du vin de France, où l’on trouve le géographe Jean-Robert Pitte ou Bernard Pivot, publient mercredi une tribune dans Le Figaro. Son titre s’adresse directement à la ministre : « Mme Buzyn, cessez de diaboliser le vin, qui est une part de la civilisation française ! »

Macron : « Moi, je bois du vin le midi et le soir. Je crois beaucoup à la formule de Pompidou : "N'emmerdez pas les Français" » 

Jeudi matin, le secrétaire d'Etat aux Relations avec le Parlement et délégué général de LREM, Christophe Castaner, y va à son tour de son message d’apaisement : « Évidemment qu'il y a de l'alcool dans le vin, mais c'est un alcool qui n'est pas fort et qui du coup fait partie de notre tradition, de notre culture, de notre identité nationale, il n'est pas notre ennemi ».

La touche finale est apportée par le président de la République en personne. « Moi, je bois du vin le midi et le soir. Je crois beaucoup à la formule de Pompidou : "N'emmerdez pas les Français" », lance le chef de l’Etat jeudi. « Il y a un fléau de santé publique quand la jeunesse se saoule à vitesse accélérée avec des alcools forts ou de la bière, mais ce n'est pas avec le vin », assure Emmanuel Macron. Et de prévenir : « Tant que je serai président, il n'y aura pas d'amendement pour durcir la loi Evin ». Voilà qui est clair.

Toujours est-il qu’un Président qui explique boire du vin tous les jours, on fait mieux en termes de message de santé publique… Mais aimer le vin et en même temps lutter contre l’alcoolisme, c’est l’équilibre présidentiel. De là à estimer qu’Agnès Buzyn a dû mettre de l’eau dans son vin… Dans l’entourage de la ministre, on assure à publicsenat.fr qu’« il n’y a pas de défaut d’alignement. Il n’y a pas de contradiction entre le Président et la ministre de la Santé. Sa ligne de conduite, c’est la prévention et l’information ». « On peut débattre de la politique de prévention », ajoute-t-on, « mais les faits scientifiques ne sont pas un objet de débat ». On reconnaît cependant du côté du ministère qu’« il y a le contexte du Salon de l’agriculture… » Le sujet est sensible. Autrement dit, difficile de se mettre à dos les viticulteurs au moment où s’ouvre le grand rendez-vous annuel de l’agriculture.

49.000 morts par an liés à l’alcool et un coût social de 120 milliards euros

Les chiffres du ministère de la Santé rappellent pourtant combien l’alcool est un problème en France. A l’origine de 49.000 décès par an dans le pays, on estime que l’alcool est le deuxième facteur de mortalité précoce évitable. 5 millions de personnes en consomment tous les jours et 9 millions en boivent dans la semaine. L’alcool est aussi la première cause de handicap non-génétique à la naissance. Environ 8.000 nouveau-nés sont concernés par ces problèmes liés à la consommation d’alcool pendant la grossesse. Au total, 500.000 Français ont des séquelles liées à l’alcool à des degrés divers.

L’alcool a aussi un coût financier énorme pour la société. Son coût social global est estimé à 120 milliards d’euros par an (entre les soins, les accidents de la route, la consommation de médicaments, les violences, etc). Et le coût pour les finances publiques est d’environ 3 millions d’euros, via le coût pour la Sécu.

La conseillère agriculture d’Emmanuel Macron, ancienne du lobby viticole

Cela n’empêche pas le lobby viticole d’être actif. En réalité, il s’exerce jusqu’au plus haut niveau de l’Etat. La conseillère agriculture d’Emmanuel Macron, Audrey Bourolleau, n’est autre que l’ancienne déléguée générale de Vin et société, l’organisme chargé de défendre les intérêts de la filière viticole… Elle a quitté ses fonctions pour rejoindre Emmanuel Macron lors de la campagne.

Après sa nomination à l’Elysée, La revue du vin de France saluait celle qui avait « magistralement remobilisé les acteurs du vin français, alors dans le collimateur des autorités sanitaires ». « Pour commencer, elle a contré efficacement les messages anti-vin adressés depuis le milieu des années 2000 par les ligues anti-alcooliques » peut-on lire. « Elle comprit très vite que la filière vin devait produire des études scientifiques et des enquêtes sociologiques sur le vin, sa culture, son poids économique » continue l’article élogieux. La revue du vin de France saluait « cette vista stratégique au service de la civilisation du vin » et « son rôle de stratège de l'ombre du vin français »… Et de conclure : « Quoi qu'il arrive, le monde du vin peut déjà lui dire merci ».

Plan de prévention dévoilée fin mars

Selon Le Monde, son principal fin d’arme a été d’obtenir, lors de l’examen de la loi santé en 2015, « le détricotage » de la loi Evin, qui encadre la publicité sur les boissons alcoolisées. Les parlementaires avaient alors fortement assoupli la loi, facilitant les publicités sur le vin. Les députés avaient conservé un amendement voté au Sénat et défendu à l’époque par le socialiste Roland Courteau. L'assouplissement de la loi Evin « ne contrevient pas à des objectifs de santé publique », avait soutenu Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie. Agnès Buzyn, Présidente de l'Institut national du Cancer au même moment, avait dénoncé dans L’Humanité « un échec grave pour la santé publique et une victoire des lobbies ».

Sont-ils en passe d’en remporter une nouvelle ? Dans le cadre du programme national de santé publique, qui couvre notamment la lutte contre les addictions, Agnès Buzyn présentera fin mars le détail de sa politique de prévention. Les jeunes et les femmes enceintes seront particulièrement ciblés. La taille des logos sur les bouteilles d’alcool pour sensibiliser les femmes enceintes pourrait par exemple doubler. Mais les détails et le niveau d’ambition du plan sont attendus. Et seront regardés de près. A commencer par les défenseurs du vin.

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris : Olivier Faure – Allocution 1er tour des Elections Municipales
8min

Politique

Municipales : face à la percée de LFI, le PS mène la bataille du « récit » face à Mélenchon, tout en assumant les fusions locales

Alors que le PS a dû multiplier localement les alliances avec LFI pour espérer conserver ses villes, les socialistes récusent l’idée d’une poussée insoumise, soulignant que le PS restera « la première force de gauche » au niveau local. En même temps, le PS assume les fusions avec les listes LFI. Une stratégie que les opposants à la direction d’Olivier Faure jugent « illisible ».

Le

Comment les propos d’Agnès Buzyn ont mis en marche le lobby du vin
4min

Politique

« On surmonte nos rancœurs » : Agnès Evren (LR) défend un mariage de raison entre Rachida Dati et Pierre-Yves Bournazel pour battre la gauche à Paris

À Paris, la fusion des listes entre Rachida Dati et Pierre-Yves Bournazel relève davantage du réalisme politique face à l’avance de la gauche que d’un rapprochement sincère et naturel. Il a fallu surmonter « une forme d’inimitié » entre les deux candidats, reconnait la vice-présidente de LR et sénatrice de la capitale Agnès Evren, qui compte aussi sur les reports de voix des électeurs de Sarah Knafo.

Le

Comment les propos d’Agnès Buzyn ont mis en marche le lobby du vin
5min

Politique

Municipales à Montpellier : sécurité, gestion des déchets, transports… Que retenir du débat d’entre deux tours ?

A Montpellier, c’est une triangulaire qui opposera, dimanche prochain, le maire sortant socialiste Michaël Delafosse, en tête avec 33,41 % au premier tour, la candidate LFI, Nathalie Oziol, deuxième avec 15,36 % et le candidat indépendant, Mohed Altrad (11,31 % des voix). Si dans de nombreuses grandes villes de France, comme Lyon, Toulouse, Nantes… LFI et le reste de la gauche se sont unis au deuxième tour des élections municipales, dans l’Hérault, il n’en a pas été question, tant les deux gauches semblent irréconciliables. Pas d’union à gauche Lors du débat organisé Public Sénat, France Télévisions ICI Occitanie et la radio ICI Hérault organisaient, les protagonistes ont rappelé leur position. « Je constate que depuis que j’ai l’honneur d’être maire de Montpellier, LFI pilonne l’ensemble des mesures que nous portons et met plus d’énergie dans la critique de l’action d’un maire de gauche que contre l’extrême droite », a justifié Michaël Delafosse qui précise, néanmoins, n’avoir eu qu’un adversaire lors de cette campagne : c’est l’extrême droite. Nathalie Oziol a estimé que l’absence de l’extrême droite au second tour à Montpellier, c’était grâce à la France Insoumise. Dans cette configuration, l’union de la gauche n’était pas nécessaire car le choix des électeurs, selon elle, résidait entre le « système socialiste en place » et les Insoumis. L’homme d’affaires, milliardaire, propriétaire du club de rugby local, Mohed Altrad qui, contrairement à 2020, n’a pas fait d’alliance pour le second tour avec l’humoriste Rémi Gaillard et une autre candidate de gauche Alenka Doulain, s’est présenté comme un homme qui n’était pas politique mais qu’il s’éloignerait « le plus possible » de son entreprise s’il était élu. Transports Michael Delafausse a défendu la mesure phare de son mandat, la gratuité des transports, financée par le versement mobilité, même si un rapport de la Cour des comptes a jugé la mesure coûteuse et peu efficace pour inciter les Montpelliérains à ne pas prendre leur voiture. Nathalie Oziol soutient la mesure mais la considère mal appliquée. « Des trams et des bus ont diminué en fréquence. Nous n’avons pas vérifié si le maillage territorial était suffisant », a-t-elle reproché. Autre dossier, le COM (le Contournement Ouest de Montpellier), une voie qui doit relier deux autoroutes pour désengorger la circulation en centre-ville, dont les travaux doivent démarrer cette année, est contesté par les adversaires du maire sortant. « Le COM permettra de contourner Montpellier plutôt que d’envoyer tout le trafic vers l’avenue de la Liberté. C’est financé par les péages », a défendu Michaël Delafosse. « Hors de question. C’est notre A69 à nous. C’est une aberration environnementale, les arbres coupés… C’est une 10 voix qui va passer sous les fenêtres des Montpelliérains », a dénoncé la candidate LFI. Mohed Altrad s’y est montré lui favorable mais à condition que le COM ne soit pas payant pour les Montpelliérains. Sécurité En ce qui concerne la police municipale, Nathalie Oziol, a défendu son désarmement. « Il faut que la police municipale devienne une police de proximité qui fasse le lien avec les habitants ». Prenant l’exemple de la ville de Béziers, la mesure phare de Mohed Altrad est celle d’un couvre-feu au moins de 16 ans à partir de 22h, mais aussi doubler les effectifs de la police municipale et renforcer la vidéoprotection. Le maire sortant a défendu l’armement de la police municipale, la création d’une police des transports, le recrutement de 100 agents supplémentaires et le doublement des caméras de surveillance. Traitement des déchets La validation par le conseil de la Métropole de Montpellier d’une unité de valorisation énergétique par combustibles solides de récupération (CSR) est l’autre dossier chaud de l’élection. « C’est de la folie, c’est la pollution, c’est le cancer […] C’est une technologie expérimentale. Comme toute technologie récente, on a besoin de temps pour l’expérimenter », a dénoncé Mohed Altrad. Nathalie Oziol regrette qu’il n’y ait pas d’autres solutions envisagées. « Ce que nous proposons, c’est une convention populaire sur toute la gestion des déchets. L’objectif que nous devons viser, c’est l’objectif zéro déchet ». Michaël Delafosse a rappelé que le CSR était une solution préconisée par l’Ademe (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie). « Il nous faut continuer à mieux collecter les biodéchets comme le verre », a-t-il ajouté. Pour conclure sur les défis de la nouvelle mandature, comme l’augmentation de la population dans la ville, en moyenne 8 000 habitants par an, Nathalie Oziol a estimé que rien n’a été fait pour accueillir les gens ». Mohed Altrad a aussi jugé que la ville n’était pas à la hauteur des autres villes de taille similaire. Il propose de mieux gérer l’argent public en économisant 25 % de ce qu’il considère comme du « gaspillage ». Mickaël Delafosse s’engage à construire 1 000 nouveaux logements étudiants dans le secteur d’Agropolis et des logements pour seniors mais aussi le développement des BRS (bail réel et solidaire) qui ne permette à personne en logement sociaux d’accéder à la propriété ou encore poursuivre l’encadrement des loyers et la lutte contre Airbnb.  

Le