Intermittents : y aura-t-il une « année blanche » ?
Privés de travail par la mise à l’arrêt du secteur culturel en raison du coronavirus, les intermittents du spectacle craignent une perte totale de revenus. Alors qu’Emmanuel Macron doit présenter, mercredi 6 mai, des mesures de soutien en direction du monde de la culture, les appels à un renouvellement automatique des droits au chômage des intermittents se multiplient. 

Intermittents : y aura-t-il une « année blanche » ?

Privés de travail par la mise à l’arrêt du secteur culturel en raison du coronavirus, les intermittents du spectacle craignent une perte totale de revenus. Alors qu’Emmanuel Macron doit présenter, mercredi 6 mai, des mesures de soutien en direction du monde de la culture, les appels à un renouvellement automatique des droits au chômage des intermittents se multiplient. 
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Par Fabien Recker

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Des spectacles dans le Nord de la France et une tournée à Taïwan. L’agenda de Madlyn, chorégraphe basée en région parisienne, s’annonçait bien rempli jusqu’à l’été. Avant que le coronavirus ne bouscule ses plans. « En tout, ce sont une vingtaine de dates qui ont été annulées », témoigne la jeune intermittente.

L’heure est grave pour les 120 000 intermittents du spectacle que compte le pays. Depuis début mars, le secteur culturel est totalement à l’arrêt. Il en va de même pour les tournages de cinéma et une grande partie du secteur audiovisuel. Privés de travail, les intermittents sont également menacés de perdre leurs indemnités chômage. Théâtres fermés, festivals annulés : impossible pour eux de continuer à accumuler des heures travaillées, obligatoires pour renouveler chaque année leurs droits.

Date anniversaire

Dans le cas de Madlyn, l’inquiétude est à moyen terme. « Ma “date anniversaire” (date à laquelle il faut avoir cumulé 507 heures travaillées sur l'année écoulée pour ouvrir de nouveaux droits au chômage, n.d.l.r) est en juin. J’ai travaillé suffisamment d’heures, je suis tranquille cette année. Mais ce qui m’inquiète c’est la suite. Je dois refaire mes heures à partir de juin 2020 et avant juin 2021, et je ne vois pas comment je vais les faire puisque je n'ai aucune proposition et aucune visibilité… il n’y a rien. »

Alors que l'inquiétude monte, les ministères du travail et de la culture ont fait un premier geste, fin mars. La période de confinement a été « gelée » dans le calcul des droits : les intermittents bénéficieront d’un délai supplémentaire, égal à la durée du confinement, pour effectuer leurs 507 heures. Ceux qui se trouvaient en fin de droits ont vu leur période d’indemnisation prolongée automatiquement jusqu’au 31 mai.

Année blanche

« Quand bien même elle serait repoussée d’encore deux mois, cela ne règle pas du tout le problème ! » prévient Denis Gravouil, secrétaire général de la CGT-Spectacle. « On va bientôt être à trois mois sans pouvoir travailler. La grande question, c’est comment on fait pour assurer un revenu le temps que l’activité puisse reprendre. » Or, rien ne laisse présager d’une reprise à ce stade. Madlyn, qui réalise une partie de ses cachets auprès des collectivités, ne se fait guère d’illusions. « Les voeux du maire, les spectacles pour les seniors, tout ça représente une partie importante de la saison entre mars et octobre. Or, je ne vois pas comment ca pourrait reprendre. »

Face à ce constat, les intermittents revendiquent une  « année blanche ». En d’autres termes, le renouvellement automatique des droits sur une période d’un an à partir de la reprise d'activité. « Par exemple jusqu’au 1er octobre 2021 si les théâtres rouvrent en octobre 2020 » détaille le comédien Samuel Churin, membre de la coordination des intermittents et des précaires. « On ne peut pas faire nos 507 heures. Donc on nous renouvelle pour un an. C’est pas compliqué à comprendre ». Une revendication soutenue notamment par deux pétitions en ligne (ici et ), ainsi que par des personnalités du spectacle.

« C'est catastrophique »

Pas d’autre solution que l’année blanche pour survivre à « cette année noire », renchérit David Assouline. Le sénateur (PS) de Paris a interpellé, sans grand succès, Franck Riester sur le sujet, lundi 4 mai au Sénat. « Pour ceux qui n’avaient pas encore leurs heures, il n’y aucune possibilité de les faire, l'activité culturelle étant réduite à néant » alerte David Assouline. « Il faut absolument trouver un système pour éviter que la paupérisation absolue de ces travailleurs ne se déroule devant nous, dans l’impuissance. » 

Car sans mesure exceptionnelle, l’avenir s’annonce « catastrophique » à en croire Madlyn, la jeune chorégraphe. « J’ai des collègues intermittents qui ont des enfants, un crédit, et qui vont perdre leur régime dans pas très longtemps ! Nous, on n’a pas de chômage derrière. Donc pas de salaire, pas d’indemnité, rien. C’est la catastrophe. » « Parlons de droits sociaux plutôt que d’art et de création » suggère Samuel Churin. « Nous sommes les grands oubliés des mesures d’urgence. Macron a dit je n’oublierai personne. Eh bien il a oublié tous les gens qui travaillent de manière discontinue. »

« Indépendamment du sort particulier des intermittents, il en va du lien social, du bien de l’ensemble de la société » insiste David Assouline. « La création et les productions culturelles sont vitales pour notre cohésion. Il faut faire en sorte que ceux qui créent puissent continuer de le faire demain. 40 milliards pour l’économie, et combien pour la culture là-dedans ? » s’interroge l’élu de Paris.

Fonds d'urgence des régions

Car les enjeux sont aussi économiques. « Le secteur culturel représente 3,2% de notre PIB et génère plus d’emplois que l’industrie automobile » rappelle Catherine Morin-Desailly, présidente (UC) de la commission des affaires culturelles du Sénat. « Il va peut-être falloir un an pour que tout revienne à la normale… En l’absence de lisibilité, il est légitime de poser la question de l’année blanche » juge la sénatrice centriste. 

D’autant que les collectivités locales, très dépendantes de l'activité culturelle pour leur rayonnement, mettent la main à la poche. « Les régions ont mobilisé de l'argent dans le cadre de fonds d'urgence pour que des structures continuent d’honorer leurs rémunérations » souligne Catherine Morin-Desailly. « Mais elles ne pourront pas se substituer aux questions nationales qui concernent les travailleurs indépendants et les intermittents ». 



 

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