L’action politique est-elle contrôlée par un « gouvernement des juges » ?
Des constitutionnalistes étaient invités à une table ronde par la mission d’information sur la judiciarisation de la vie publique. Et tous ne partageaient pas l’angle sur lequel ils étaient interrogés : la vie publique – et notamment la vie politique – est-elle véritablement de plus en plus régie par les juges ou bien est-ce un « fantasme » ?

L’action politique est-elle contrôlée par un « gouvernement des juges » ?

Des constitutionnalistes étaient invités à une table ronde par la mission d’information sur la judiciarisation de la vie publique. Et tous ne partageaient pas l’angle sur lequel ils étaient interrogés : la vie publique – et notamment la vie politique – est-elle véritablement de plus en plus régie par les juges ou bien est-ce un « fantasme » ?
Louis Mollier-Sabet

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Mis à jour le

« Je n’ai pas constaté, comme universitaire ou comme citoyen, de montée en puissance d’un pouvoir juridictionnel, dont je déplore plutôt la faiblesse dans une période récente » pose d’emblée Paul Cassia. Le professeur de droit public à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne invite d’ailleurs les sénateurs à remettre sur le gril le « présupposé » qui présidait à leurs travaux d’une judiciarisation de la vie publique. D’après lui, le Conseil d’Etat, le Conseil constitutionnel et même la Cour européenne des Droits de l’Homme (CEDH) « ont toujours tout validé ou presque », notamment dans le cadre de la crise sanitaire, où Paul Cassia s’est plusieurs fois fait le porte-voix d’associations pour porter des recours au Conseil d’Etat – sans succès

« Le Conseil constitutionnel n’a jamais empêché la gauche de nationaliser et la droite de privatiser »

Jean-Philippe Derosier « se retrouve » dans les propos de son « collègue et ami », même s’il tempère quelque peu la position : « Nous avons besoin d’un pouvoir juridictionnel au sens large. Le Conseil constitutionnel n’a pas exactement tout validé pendant la crise sanitaire, mais il a peu retouché. Cela n’altère en rien la mission du législateur, mais les juges sont les gardiens ultimes des droits et des libertés. » D’après le professeur de droit constitutionnel à l’Université de Lille « le juge européen n’a jamais empêché les politiques français de mener les politiques qu’ils souhaitaient. » Même son de cloche chez Dominique Rousseau, professeur à l’École de droit de la Sorbonne de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne : « Le Conseil constitutionnel n’a jamais empêché la gauche de nationaliser et la droite de privatiser. »

Dans une discussion d’universitaires, le ton est cordial et les échanges constructifs, mais les affinités et les cultures politiques ne sont pas totalement absentes. Une sorte de clivage gauche-droite se dessine au fur-et-à-mesure de la table ronde, puisque Paul Cassia, Jean-Philippe Derosier et Dominique Rousseau semblent – à des degrés divers – dessiner une position plutôt favorable à un constitutionnalisme qui fait du juge un garant des libertés individuelles. Tandis que Bertrand Mathieu, conseiller d’Etat membre du comité Balladur institué par Nicolas Sarkozy et de la Haute autorité de la primaire LR en 2016, prend une position « diamétralement opposée » et analyse la « désaffection des citoyens vis-à-vis de la politique » comme une « prise de conscience que le pouvoir échappe aux politiques » avec l’action « des juges, de la Commission européenne, de la Banque centrale ou des Agences de notation. »

« Avec les contrôles des juges, aucun candidat à l’élection présidentielle ne pourra réaliser son programme »

D’après lui, diverses évolutions juridiques récentes – notamment dans la jurisprudence de la CEDH ou les modifications de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) – « arrivent à un point de déséquilibre où le contrôle prend le pas sur l’action. » Bertrand Mathieu l’affirme : « Si on prenait les programmes des candidats à l’élection aujourd’hui et qu’on les soumettait aux contrôles auxquels ils seront soumis, je crois qu’il n’y a aucun candidat qui pourra véritablement réaliser son programme. » Et le professeur à l’école de droit de la Sorbonne d’ajouter : « Le juge dispose d’instruments extrêmement forts qui produisent parfois une régulation extrêmement politique. »

Le professeur de droit public à Sciences Po, Guillaume Tusseau conclut ce premier tour de la table ronde avec un sens de la synthèse qui sied à une ultime prise de parole : « Y a-t-il véritablement judiciarisation de la vie politique ou du fantasme ? Je serai plus nuancé. » Sur le fond, Guillaume Tusseau observe une véritable dynamique : « Aujourd’hui des décisions de justice font la une des grands quotidiens et ce n’est pas propre à la France. Dans tous les Etats, on voit intervenir des décisions de justice qui tranchent des questions électorales, des questions éthiques majeures ou même des rattachements politiques dans le cas de la Catalogne ou du Québec. » Dans le cas français, Guillaume Tusseau place cette rupture au début de la Vème République et dans la Constitution de 1958 : « Le changement massif de la Vème République, c’est la perte de souveraineté de la loi par rapport à la Constitution et aux traités. »

« Le gouvernement des juges n’existe pas en France »

Là-dessus, tous les constitutionnalistes et publicistes autour de la table semblent d’accord. Jean-Philippe Derosier explique par exemple que « le XIXème siècle a connu le culte de la loi par un syllogisme simple : la Nation est souveraine, le Parlement représente la Nation, donc il est souverain. » Or Dominique Rousseau rappelle bien que certains Révolutionnaires eux-mêmes, comme Condorcet, avaient pu mettre en garde contre « cet absolutisme de la majorité » parlementaire. Ainsi, dans cette vision, le juge sert de « contrôle pour empêcher l’excès de pouvoir. » De même, Jean-Philippe Derosier se dit « heureux qu’un organe soit en mesure de contrôler le Parlement » et rappelle que le juge n’a pas tous les pouvoirs en citant la formule de Dominique Rousseau : « Le juge a la gomme, pas le crayon. »

Finalement, les deux dernières interventions résument à la fois les constats communs et les désaccords de fonds entre les intervenants, probablement le propre d’une table ronde sur des sujets à la fois si techniques et si « éminemment politiques » selon les mots de Bertrand Mathieu. Le conseiller d’Etat rappelle les dernières décisions du Conseil d’Etat en matière environnementale et de la CEDH en matière de contrôle des frontières et de temps de travail des militaires, qui sont des « questions éminemment politiques. » Il rappelle que « le juge a pour mission d’appliquer l’intérêt général défini par le politique. » À l’inverse, Paul Cassia confie en guise de conclusion, après avoir entendu toutes ces interventions, être « rassuré que le gouvernement des juges n’existe pas en France. » Pas sûr que tous les intervenants partagent cet avis.

Partager cet article

Dans la même thématique

Déclaration de politique générale et avenir de la Nouvelle Calédonie en séance au Sénat ce 15 octobre
8min

Politique

« Ça fait 135 ans qu’on résiste ! » : pour les sénatoriales, le groupe RDSE vise « la stabilité, voire gagner un petit peu »

Plus vieux groupe de l’histoire du Parlement, le RDSE voit la moitié de ses 16 sièges remis en jeu lors du scrutin de septembre. Mais sa présidente, la sénatrice PRG Maryse Carrère, est confiante. Fort de « ce poids de l’histoire », le groupe, qui mêle radicaux de gauche et de droite, espère la stabilité voire quelques bonnes surprises.

Le

Marseille: Ilustration of a lawyer and judge
5min

Politique

Affaire Lyhanna : face aux critiques des politiques, avocats et magistrats élargissent la thématique de la journée « Justice morte » au manque de moyens

Le pré-rapport de l'inspection générale de la justice et de la gendarmerie sur les failles dans une enquête pour viols visant Jérôme Barella, le principal suspect du meurtre de la jeune Lyhanna, a conduit à une première sanction visant une magistrate d'Auch. Alors que se prépare « une journée Justice morte » lundi 29 juin, le président du Sénat, Gérard Larcher, s'est dit « choqué » par une « réponse » de l'institution judiciaire qu'il juge « corporatiste ». Cette journée n'avait pourtant, à l'origine, rien à voir avec l'affaire Lyhanna.

Le

Info Public Sénat. Face à la fronde, le projet de loi « État local » est retiré de l’ordre du jour du Sénat
5min

Politique

[Info Public Sénat] Face à la fronde, le projet de loi « État local » est retiré de l’ordre du jour du Sénat

Selon nos informations, le gouvernement va retirer le projet de loi « État local » de l’ordre du jour du Sénat. Ces dernières heures, plusieurs groupes du Sénat et les élus locaux, dont l’influente association des maires de France (AMF), dénonçaient les dispositions recentralisatrices de ce texte. Par ricochet, le gouvernement avance l’examen du projet de loi logement.

Le

Elections Municipales depouillement bureau de vote a Nice
8min

Politique

Explosion des micro-partis, formations dans le rouge, aides publiques et surprises… Ce que révèle le rapport de la commission des comptes de campagne

Le rapport 2025 de la CNCCFP, qui porte sur l’année 2024, montre une inflation du nombre de partis, avec 635 mouvements recensés, en vue des municipales et de la présidentielle. Le total des aides publiques s’élève à 66 millions d’euros cette année-là. Le niveau de richesse d’un parti à l’autre varie, avec quelques surprises…

Le