L’Affaire Boulin : qui a tué l’ancien ministre du Travail de Valéry Giscard d’Estaing ?
Dans le film documentaire, « L'Affaire Boulin, révélations d'un crime d'État », Benoît Collombat et Bernard Nicolas ont enquêté sur les circonstances étranges de la mort de l'ancien ministre du Travail de Valéry Giscard d'Estaing, Robert Boulin, disparu en 1979. De la thèse officielle du suicide soutenue par la justice aux preuves incontestables d'un meurtre, retour sur le destin tragique d'un homme qui hante encore les couloirs de notre histoire politique.

L’Affaire Boulin : qui a tué l’ancien ministre du Travail de Valéry Giscard d’Estaing ?

Dans le film documentaire, « L'Affaire Boulin, révélations d'un crime d'État », Benoît Collombat et Bernard Nicolas ont enquêté sur les circonstances étranges de la mort de l'ancien ministre du Travail de Valéry Giscard d'Estaing, Robert Boulin, disparu en 1979. De la thèse officielle du suicide soutenue par la justice aux preuves incontestables d'un meurtre, retour sur le destin tragique d'un homme qui hante encore les couloirs de notre histoire politique.
Public Sénat

Par Priscillia Abereko

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Elle se souvient de ces images à jamais. Et pour la première fois témoigne devant les caméras. En découvrant les photos de l'autopsie de son père, Fabienne Boulin prend conscience des circonstances de la mort de son père : « On voit cet homme qui a été tapé, cogné, abîmé. Il est mort sous les coups. Ces photos sont terribles. C'est une prise de conscience pour mon frère et moi. Ma mère a toujours su qu'on l'avait assassiné, mais nous… (on voulait), on voulait encore croire au système et à la République bienveillante. Pour tout ce qu'il avait pu faire pour ce pays, on ne pensait pas quand même que cela se terminerait aussi tragiquement ». Quatre ans plus tard, la famille obtiendra l'autorisation d'exhumer le corps, et procédera à de nouvelles expertises médicales qui prouveront l'incohérence de la thèse du suicide.

Pendant quinze ans, Benoît Collombat et Bernard Nicolas ont enquêté, accumulant des milliers de documents et des centaines d'heures d'enregistrements. Leur film, riche d'archives et de témoignages dément la thèse officielle du suicide. Comment l'ancien ministre est-il mort ? Qui en est le véritable responsable ? Pourquoi ? Pour la première fois des médecins, et des responsables politiques, qui se sont longtemps réfugiés dans le silence, livrent leurs versions des faits et leurs ultimes secrets concernant cette affaire d'État.

Robert Boulin, un homme politique aux services des autres à la vie à la mort

Avant d'être le ministre du Travail sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, Robert Boulin est un homme à la carrière impressionnante. Ancien résistant, avocat, député-maire de Libourne (Gironde), cette grande figure politique a connu tous les ministères. La force de ce gaulliste membre du RPR, réside dans son intégrité et ses nombreux secrets : au fil des années, il a accumulé beaucoup de petits secrets sur les différents gouvernements dans lesquels il a travaillé.

Le mardi 30 octobre à 8 h 40, le corps de Robert Boulin est découvert dans un étang peu profond des Yvelines par les gendarmes. Les dents rompues, le visage tuméfié, le corps à moitié hors de l'eau, Robert Boulin est mort. Mais que lui est-il arrivé ? À quelques mètres de la berge, sa voiture est retrouvée verrouillée avec pour seul indice apparent un mot d'adieu écrit sur un bristol et déposé sur le pare-brise. Avant même l'autopsie du corps, la thèse du suicide semble ne faire aucun doute, en apparence seulement. Pour le médecin du Samu, arrivé en même temps que les pompiers sur les lieux du drame l'apparence du corps et la thèse du suicide ne coïncide pas : « C'est ici qu'on a retrouvé le corps, à 7 mètres du rivage. Le corps flottait, le visage était aux deux tiers hors de l'eau, pleins d'ecchymoses et d'hématomes très traumatisés. On ne voyait qu'un bras, l'autre on ne le voyait pas […] Son corps était tout recroquevillé et l'un des pompiers a même déclaré je m'en souviens, ''en dirait qu'il sort d'une malle'' ». Pour lui il est évident, la noyade n'est pas à l'origine des marques sur son visage.

Des incohérences médicales liées à la mort

L'enquête journalistique menée par Benoit Collombat et Bernard Nicolas démontre de manière incontestable que le ministre du Travail de Valéry Giscard d´Estaing a été tué et ne s´est donc pas suicidé, en témoignent les nombreuses incohérences du dossier. À commencer par la première autopsie qui s’arrête, à la demande du juge, à la description du visage tuméfié de Robert Boullin, sans analyser les fractures du crâne. Pourtant, pour Jean-Pierre Courtel, ancien inspecteur de police SRPJ de Versailles 1978-198 un examen approfondi du crâne aurait permis de connaître rapidement les raisons de la mort  : « Qu'un premier substitut se déplace lui-même pour intervenir au cours d'une autopsie et pour demander à un médecin de ne pas faire tel ou tel acte, je ne l'avais jamais vu. Il a simplement déclaré, ''Non, pas la tête, la famille s'y oppose'' ». De même, les médecins ne pourront examiner les poumons du défunt ministre, seul moyen pourtant de prouver par la présence d'eau qu'il s'agit d'une mort par noyade.

Autopsie incomplète, disparition de toutes les pièces à conviction (organes, collecte de sang…), pour la famille Boulin, il ne fait plus aucun doute qu'il s'agit d'un sabotage.

Un crime politique ?

Pour comprendre comment le destin de Robert Boulin a tragiquement basculé, il faut selon les deux journalistes remonter à quelques années avant sa mort.

En août 1976, il rejoint le gouvernement de Raymond Barre, mais au sein de la droite française, la guerre fait rage : d'un côté il y a les centristes derrière Valéry Giscard d'Estaing et de l'autre il y a les héritiers du gaullisme sous la bannière de Chirac, récemment démissionnaire de Matignon et qui n'a qu'un seul objectif la présidentielle de 1981. Pour Bernard Pons, ancien secrétaire général du RPR de 1979 à 1984 et témoin clé de cette tension politique interne, « la rupture avec Giscard a provoqué la naissance d'une haine presque ovarienne, c'est-à-dire viscérale et profonde. Nous avions le sentiment que Giscard nous avait dérobé, volé le pouvoir ». Dès lors, tiraillé entre sa loyauté envers Valéry Giscard d'Estaing et son appartenance à la famille gaulliste, Robert Boulin va devenir une cible et en 1979 son destin va basculer. Accusé et menacé de toutes parts, y compris de sa propre famille politique, le ministre se sait en danger et déclare à son entourage que « le grand veut ma peau ». Jean Lalande, beau-frère de Robert Boulin va l'apprendre aussi par un responsable des services d'écoutes téléphoniques de Gironde : « Il m'a dit le contrat est pour mardi. Il m'a dit d'avertir Robert Boulin qu'il y avait un contrat sur lui. Il m'a donc donné le temps et la date ».

 

Partager cet article

Dans la même thématique

L’Affaire Boulin : qui a tué l’ancien ministre du Travail de Valéry Giscard d’Estaing ?
4min

Politique

« On surmonte nos rancœurs » : Agnès Evren (LR) défend un mariage de raison entre Rachida Dati et Pierre-Yves Bournazel pour battre la gauche à Paris

À Paris, la fusion des listes entre Rachida Dati et Pierre-Yves Bournazel relève davantage du réalisme politique face à l’avance de la gauche que d’un rapprochement sincère et naturel. Il a fallu surmonter « une forme d’inimitié » entre les deux candidats, reconnait la vice-présidente de LR et sénatrice de la capitale Agnès Evren, qui compte aussi sur les reports de voix des électeurs de Sarah Knafo.

Le

L’Affaire Boulin : qui a tué l’ancien ministre du Travail de Valéry Giscard d’Estaing ?
5min

Politique

Municipales à Montpellier : sécurité, gestion des déchets, transports… Que retenir du débat d’entre deux tours ?

A Montpellier, c’est une triangulaire qui opposera, dimanche prochain, le maire sortant socialiste Michaël Delafosse, en tête avec 33,41 % au premier tour, la candidate LFI, Nathalie Oziol, deuxième avec 15,36 % et le candidat indépendant, Mohed Altrad (11,31 % des voix). Si dans de nombreuses grandes villes de France, comme Lyon, Toulouse, Nantes… LFI et le reste de la gauche se sont unis au deuxième tour des élections municipales, dans l’Hérault, il n’en a pas été question, tant les deux gauches semblent irréconciliables. Pas d’union à gauche Lors du débat organisé Public Sénat, France Télévisions ICI Occitanie et la radio ICI Hérault organisaient, les protagonistes ont rappelé leur position. « Je constate que depuis que j’ai l’honneur d’être maire de Montpellier, LFI pilonne l’ensemble des mesures que nous portons et met plus d’énergie dans la critique de l’action d’un maire de gauche que contre l’extrême droite », a justifié Michaël Delafosse qui précise, néanmoins, n’avoir eu qu’un adversaire lors de cette campagne : c’est l’extrême droite. Nathalie Oziol a estimé que l’absence de l’extrême droite au second tour à Montpellier, c’était grâce à la France Insoumise. Dans cette configuration, l’union de la gauche n’était pas nécessaire car le choix des électeurs, selon elle, résidait entre le « système socialiste en place » et les Insoumis. L’homme d’affaires, milliardaire, propriétaire du club de rugby local, Mohed Altrad qui, contrairement à 2020, n’a pas fait d’alliance pour le second tour avec l’humoriste Rémi Gaillard et une autre candidate de gauche Alenka Doulain, s’est présenté comme un homme qui n’était pas politique mais qu’il s’éloignerait « le plus possible » de son entreprise s’il était élu. Transports Michael Delafausse a défendu la mesure phare de son mandat, la gratuité des transports, financée par le versement mobilité, même si un rapport de la Cour des comptes a jugé la mesure coûteuse et peu efficace pour inciter les Montpelliérains à ne pas prendre leur voiture. Nathalie Oziol soutient la mesure mais la considère mal appliquée. « Des trams et des bus ont diminué en fréquence. Nous n’avons pas vérifié si le maillage territorial était suffisant », a-t-elle reproché. Autre dossier, le COM (le Contournement Ouest de Montpellier), une voie qui doit relier deux autoroutes pour désengorger la circulation en centre-ville, dont les travaux doivent démarrer cette année, est contesté par les adversaires du maire sortant. « Le COM permettra de contourner Montpellier plutôt que d’envoyer tout le trafic vers l’avenue de la Liberté. C’est financé par les péages », a défendu Michaël Delafosse. « Hors de question. C’est notre A69 à nous. C’est une aberration environnementale, les arbres coupés… C’est une 10 voix qui va passer sous les fenêtres des Montpelliérains », a dénoncé la candidate LFI. Mohed Altrad s’y est montré lui favorable mais à condition que le COM ne soit pas payant pour les Montpelliérains. Sécurité En ce qui concerne la police municipale, Nathalie Oziol, a défendu son désarmement. « Il faut que la police municipale devienne une police de proximité qui fasse le lien avec les habitants ». Prenant l’exemple de la ville de Béziers, la mesure phare de Mohed Altrad est celle d’un couvre-feu au moins de 16 ans à partir de 22h, mais aussi doubler les effectifs de la police municipale et renforcer la vidéoprotection. Le maire sortant a défendu l’armement de la police municipale, la création d’une police des transports, le recrutement de 100 agents supplémentaires et le doublement des caméras de surveillance. Traitement des déchets La validation par le conseil de la Métropole de Montpellier d’une unité de valorisation énergétique par combustibles solides de récupération (CSR) est l’autre dossier chaud de l’élection. « C’est de la folie, c’est la pollution, c’est le cancer […] C’est une technologie expérimentale. Comme toute technologie récente, on a besoin de temps pour l’expérimenter », a dénoncé Mohed Altrad. Nathalie Oziol regrette qu’il n’y ait pas d’autres solutions envisagées. « Ce que nous proposons, c’est une convention populaire sur toute la gestion des déchets. L’objectif que nous devons viser, c’est l’objectif zéro déchet ». Michaël Delafosse a rappelé que le CSR était une solution préconisée par l’Ademe (Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Énergie). « Il nous faut continuer à mieux collecter les biodéchets comme le verre », a-t-il ajouté. Pour conclure sur les défis de la nouvelle mandature, comme l’augmentation de la population dans la ville, en moyenne 8 000 habitants par an, Nathalie Oziol a estimé que rien n’a été fait pour accueillir les gens ». Mohed Altrad a aussi jugé que la ville n’était pas à la hauteur des autres villes de taille similaire. Il propose de mieux gérer l’argent public en économisant 25 % de ce qu’il considère comme du « gaspillage ». Mickaël Delafosse s’engage à construire 1 000 nouveaux logements étudiants dans le secteur d’Agropolis et des logements pour seniors mais aussi le développement des BRS (bail réel et solidaire) qui ne permette à personne en logement sociaux d’accéder à la propriété ou encore poursuivre l’encadrement des loyers et la lutte contre Airbnb.  

Le

FRA – LR RETAILLEAU – ELECTION MUNICIPALES 2026
8min

Politique

Municipales : en lâchant Christian Estrosi à Nice, Bruno Retailleau enflamme toute la droite, avec 2027 en ligne de mire

À quelques jours du second tour des municipales à Nice, Bruno Retailleau, le patron des LR, a déclenché une crise ouverte au sein de sa propre famille politique et du bloc central, en refusant de soutenir le maire sortant Christian Estrosi face à Éric Ciotti, allié du RN. Plus largement, le psychodrame azuréen fragilise l'accord national passé avec Horizons, mais révèle aussi les fractures d’une droite à la recherche de sa boussole stratégique pour 2027.

Le

Paris : Sarah Knafo – Meeting au Dome de Paris
6min

Politique

Municipales : le retrait calculé de Sarah Knafo recompose le jeu à Paris

Qualifiée de justesse pour le second tour des municipales parisiennes avec 10,4 % des voix, la candidate Reconquête, Sarah Knafo, a finalement choisi de se retirer « pour Paris », sans toutefois donner de consigne de vote, mais « pour battre la gauche ». Une décision présentée comme un « choix de responsabilité », mais qui soulève autant de questions stratégiques que politiques.

Le