La lutte pour les mots : l’autre bataille du second tour
« Patriote », « France soumise », « antisystème », avant même le débat de l’entre-deux-tours, prévu mercredi 3 mai, la bataille des mots a commencé entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Deux candidats que tout oppose, mais qui partagent l’emploi de certaines formules. Pourquoi et dans quel but ? Nos experts se sont penchés sur la question.

La lutte pour les mots : l’autre bataille du second tour

« Patriote », « France soumise », « antisystème », avant même le débat de l’entre-deux-tours, prévu mercredi 3 mai, la bataille des mots a commencé entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Deux candidats que tout oppose, mais qui partagent l’emploi de certaines formules. Pourquoi et dans quel but ? Nos experts se sont penchés sur la question.
Public Sénat

Temps de lecture :

3 min

Publié le

Mis à jour le

Moi, candidat patriote

Dimanche 23 avril, 22 h 18, quelques heures après l’annonce des résultats du premier tour de la présidentielle, Emmanuel Macron prend la parole.

Dans son discours, outre les traditionnels remerciements, le gagnant de la soirée s’attaque à son adversaire, en lui empruntant l’un de ses mots fétiches, le terme « patriote » : « Je souhaite dans quinze jours devenir le président de tous les Français, le président des patriotes face à la menace des nationalistes ».

Rien de surprenant pour le sémiologue, Denis Bertrand. « Dans cette campagne, la lutte pour les mots est très présente. Les mots se volent, se capturent. Les candidats cherchent à protéger leurs mots, à en être le seul propriétaire » explique-t-il.

Cécile Alduy, professeure à Stanford et à Sciences Po Paris, partage cette analyse. « Il y a une tentative de bataille culturelle sur ce mot ''patriote'' afin d’en redéfinir le sens ».

L’idée, selon elle est d’utiliser un mot connoté très positivement par tout le monde, « pour bénéficier de son aura positive. »

Le lexicologue, Damon Mayaffre confirme, « Emmanuel Macron peut souffrir d’un déficit d’image patriotique contre Marine Le Pen, il a donc besoin de marquer des points de ce côté-là et le mot patriotisme est très bien choisi ». 

Le chercheur  pointe cependant une différence dans l’emploi du terme entre les deux candidats. « Statistiquement, chez Marine Le Pen, le mot le plus associé à patriotisme est mondialisme; tandis que dans le discours d'Emmanuel Macron, patriotisme est associé à nationalisme. »

 

À la conquête de l’électorat mélenchoniste

Fort de ses 19,58% au premier tour, l’électorat de la « France Insoumise » est un réservoir de vote essentiel pour les deux candidats qualifiés. D’autant que Jean-Luc Mélenchon n’a pas donné de consigne de vote claire en vue du second tour.

Ainsi, depuis quelques jours, Marine Le Pen reprend à son compte le vocabulaire du leader des insoumis. « Mondialisation sauvage », « dérégulation totale », « argent roi », « oligarchie » ou même « France soumise » en sont des exemples.

« Sur certains points, le vocabulaire de l’extrême droite et de l’extrême gauche se rejoint », constate le psychanalyste Jean-Pierre Winter. Pour Cecile Alduy, Marine Le Pen aurait lancé une grande opération séduction à l’égard des Insoumis : « En ce moment, elle voit où sont les reports de voix, et donc, elle s’est emparée d’un vocabulaire qu’elle n’avait pas employé les deux dernières années. Avec les partisans de François Fillon, elle n’a pas besoin de faire ce travail car la porosité entre les deux électorats existe déjà sur des thèmes fondamentaux : immigration, islam, sécurité, terrorisme ».

Damon Mayaffre insiste « sa conquête à elle, c’est vraiment l’électorat de Mélenchon. C’est pour cela qu’elle reprend la critique du capitalisme, du libéralisme ».

Mais la candidate du FN n’est pas la seule à piocher dans le vocabulaire de Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron aussi.

D’ailleurs depuis le début de la campagne, ils sont tous les trois au diapason lorsqu’il s’agit de critiquer le « système ». Ainsi, selon, Damon Mayaffre, les récentes critiques du fondateur d’En Marche à l’égard du « petit milieu parisien » peuvent également être interprétées comme des appels du pied à l’électorat mélenchoniste et filloniste.

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris: S. Lecornu protection debat democratique contre les ingerences
7min

Politique

Avant la présidentielle de 2027, le gouvernement muscle son arsenal contre les ingérences étrangères

Après les tentatives de manipulation détectées lors des élections municipales et face à la multiplication des campagnes de désinformation alimentées par les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, le gouvernement présente un projet de loi destiné à renforcer la protection du débat démocratique. Le texte durcit les sanctions pénales, élargit les procédures judiciaires de retrait des fausses informations et crée une commission indépendante chargée d’alerter le public en cas d’ingérence étrangère. Une première réponse saluée par plusieurs parlementaires, qui la jugent néanmoins incomplète.

Le

Marine Le Pen Campaigns in Northern France to Support Local Candidates
7min

Politique

« Il faut pousser les murs » : comment le Sénat se prépare à l’arrivée possible d’un groupe RN après les sénatoriales de septembre

Le RN espère, après les sénatoriales, atteindre le seuil des dix sénateurs pour créer le premier groupe RN de l’histoire du Sénat. Un enjeu symbolique, de moyens sur le plan parlementaire, et politique pour Marine Le Pen. Elle pourrait jouer de cette dynamique pour la présidentielle. Les conséquences sont aussi très pratiques au sein du Palais du Luxembourg, où l’administration doit faire de la place pour se préparer à l’arrivée éventuelle d’un groupe RN.

Le

Capture d’écran du documentaire « Hossegor, histoires d’utopistes » de Guillaume Estivie
6min

Politique

Les « docus de l’été » : Hossegor, une cité balnéaire façonnée au fil des utopies

Voici 100 ans que l’histoire de la côte basque s’écrit, traversée par de multiples révolutions… culturelle, architecturale, ou encore sportive. Une communion entre les Hommes et la nature qui a permis à un petit quartier de la commune de Soorts de s’émanciper pour devenir la célèbre station balnéaire d’Hossegor, dans le département des Landes. Mais qui sont les écrivains qui décident de s’installer au bord du lac marin à l’aube du XXe siècle ? Quel héritage reste-t-il de ces amoureux de la côte basque ? "Hossegor, histoires d’utopistes", un documentaire de Guillaume Estivie à voir cet été sur Public Sénat.

Le