Législatives : « C’est plus que la fin du front républicain, le RN est devenu un outil pour faire perdre l’adversaire »
Au lendemain des résultats, la question subsiste : comment le RN a-t-il réussi à percer le plafond de verre ? L’effritement du front républicain est évident, avec une majorité qui met le RN et la Nupes sur un pied d’égalité et un rejet du macronisme extrêmement fort à gauche. Mais il ne suffit pas à lui seul à expliquer comment le RN a pu doubler ses voix entre les deux tours dans certaines circonscriptions et déjouer tous les pronostics.

Législatives : « C’est plus que la fin du front républicain, le RN est devenu un outil pour faire perdre l’adversaire »

Au lendemain des résultats, la question subsiste : comment le RN a-t-il réussi à percer le plafond de verre ? L’effritement du front républicain est évident, avec une majorité qui met le RN et la Nupes sur un pied d’égalité et un rejet du macronisme extrêmement fort à gauche. Mais il ne suffit pas à lui seul à expliquer comment le RN a pu doubler ses voix entre les deux tours dans certaines circonscriptions et déjouer tous les pronostics.
Louis Mollier-Sabet

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Personne ne l’avait vu venir. Enfin, Marine Le Pen avait bien évoqué l’objectif de 100 députés, dans l’entre-deux-tours, mais cela avait tout l’air d’un objectif pour motiver les troupes. Un statisticien du RN avait évoqué à Playbook dès mercredi un objectif « d’entre 50 et 100 députés. » C’est finalement dans la fourchette haute que si situera le Rassemblement national dans cette XVIème législature, avec 89 députés, auxquels pourraient s’ajouter d’autres députés d’extrême-droite, comme Emmanuelle Ménard ou Nicolas Dupont-Aignan. Avec plus de 42 % des suffrages réunis par Marine Le Pen lors du second tour de la dernière élection présidentielle, il n’était pas étonnant de voir les candidats du RN se maintenir dans 208 circonscriptions après le premier tour des élections législatives.

Ce qui est plus surprenant en revanche, c’est de voir des candidats du Rassemblement national s’imposer au second tour alors qu’ils n’étaient pas spécialement en avance et ne disposaient pas de réserves de voix importantes. Une véritable rupture dans l’histoire politique de la Vème République pour Erwan Lecoeur, sociologue et politologue spécialiste de l’extrême droite, associé au laboratoire Pacte de Grenoble : « On s’est habitués à ce que le mode de scrutin nous protège, du RN, mais aussi pour les écologistes dans les années 1990., qui n’ont jamais réussi à rentrer en nombre à l’Assemblée nationale. Toutes les forces émergentes étaient maintenues hors de la représentation nationale par la gauche et la droite, qui avaient des élus par leur capacité de faire des alliances. Mais ce barrage qu’était le mode de scrutin a été submergé en partie. »

« Ce qui est vraiment nouveau, c’est que des gens du centre ont mis sur un pied d’égalité ce qu’ils appellent l’extrême-gauche et l’extrême-droite »

Alessio Motta, chercheur au Centre européen de sociologie et de science politique (Cessp), a donné l’exemple sur twitter de deux circonscriptions idéales-typiques de « surprises » de second tour. Dans la 2ème circonscription de l’Allier, Jorys Bouvet (RN) arrive en deuxième position avec 7642 voix (19,14 %) au premier tour, contre 8719 voix (21,84 %) pour Louise Héritier, candidate LFI-Nupes. Les autres scores notables sont réalisés par une candidate LREM (17,02 %), un candidat LR (11,19 %), un dissident PS (10,49 %) et un dissident Horizons (7,61 %). Pourtant, au second tour, Jorys Bovet s’impose avec 16116 voix (50,22 %), doit 8500 voix de plus qu’au 1er tour, une progression largement supérieure aux 1500 voix réalisées par Reconquête. De même dans la 3ème circonscription de Charente, Caroline Colombier (RN) arrive cette fois en tête avec 10 475 voix (23,05 %) au premier tour, devant les 9286 voix de Sylvie Mocoeur, candidate MoDem-Ensemble (20,43 %). Toutefois, dans cette terre socialiste, les réserves de voix de Marie-Pierre Noël, candidate PS-Nupes (8851 voix et 19,48 %) et de Jérôme Lambert, candidat dissident PS (8142 et 17,92 % des voix), laissent penser que le second tour devrait être facile pour la candidate de la majorité présidentielle. Caroline Colombier progresse de 9500 voix entre les deux tours et réalise finalement 19980 voix (50,24 %), pour s’imposer devant Sylvie Mocoeur.

L’explication du phénomène est complexe pour Erwan Lecoeur : « Le RN, dans une configuration où il y avait la droite et la gauche, était un parti mineur. Dans une tripolarisation du champ politique, les choses changent. » Déjà, pour le sociologue, « la normalisation du RN et de Marine Le Pen est très avancée. Le phénomène Zemmour y a contribué, en passant pour encore plus radical dans une ambiance médiatique où l’on ne parlait que de lui. » D’autant plus que l’attitude de la majorité présidentielle est, d’après lui, inédite : « Ce qui est vraiment très nouveau, c’est que des gens du centre, qui sont ministres, ont mis sur un pied d’égalité ce qu’ils appellent l’extrême-gauche et l’extrême-droite. Quelque chose de véritablement nouveau s’est produit avec la fébrilité du camp macroniste. » Au fond, on aurait eu une « sorte de campagne étrange » dans le duel installé par Jean-Luc Mélenchon face à Emmanuel Macron, où « pour des considérations tactiques », le fameux « front républicain » s’est fissuré

« Il n’est pas impossible qu’une partie de l’électorat Nupes ait aussi fait un choix sur une base anti-macroniste »

« C’est la fin du front républicain, mais cela va même plus loin, parce que le RN devient un outil pour faire perdre l’adversaire. La Nupes et Ensemble ont préféré se faire baisser l’un l’autre plutôt que d’aller sauver le camp d’en face contre le RN », explique ainsi Erwan Lecoeur. Les premiers sondages font émerger des reports de voix insuffisants des candidats de la Nupes vers Ensemble (31 %) pour gagner les duels face au RN, mais surtout des candidats d’Ensemble vers la Nupes (16 % dans notre enquête Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France, France24/RFI/MCD et LCP Assemblée Nationale). « Il y a aussi eu beaucoup de reports de voix de LR vers le RN, d’électeurs qui ont considéré que la droite n’avait plus que Marine Le Pen », ajoute le sociologue.

À l’inverse, le front anti-Macron, désormais devenu « l’homme du passif », selon l’expression consacrée de François Mitterrand face à Valéry Giscard d’Estaing, a aussi pu jouer dans les duels Ensemble – RN, d’après Erwan Lecoeur : « Il n’est pas impossible qu’une partie de l’électorat Nupes ait aussi fait un choix sur une base anti-macroniste en allant voter ou en laissant voter pour le RN. » Finalement, la polarisation de la campagne autour de la majorité présidentielle et de la coalition de gauche menée par Jean-Luc Mélenchon, agité comme chiffon rouge par les macronistes, aurait achevé de « normaliser » Marine Le Pen, et n’aurait pas mobilisé les électorats d’Ensemble et de la Nupes dans leurs duels respectifs face au RN. Le report de voix d’électeurs Nupes par front anti-Macron, d’électeurs Ensemble, et surtout LR, sur des candidats du Rassemblement national aurait fait le reste pour briser le « plafond de verre. »

« Quand le RN avait eu 35 élus en 1986, ils avaient fichu le bazar pour montrer la faiblesse de l’institution »

« Et Marine Le Pen n’en demandait pas tant », rappelle Erwan Lecoeur. Le résultat de ces élections législatives est inespéré pour celle qui prendra la présidence du groupe RN à l’Assemblée nationale, financièrement déjà : « C’est le parti le plus mal géré de la Vème République, voire de l’histoire politique de notre pays, et là ils vont pouvoir à défaut de renflouer leur énorme dette, se payer encore mieux. »

Mais surtout, politiquement, le RN se retrouve dans une position paradoxale, mais extrêmement efficace, de revendiquer la place de premier opposant à Emmanuel Macron, tout en discréditant le Parlement où cette opposition se matérialiserait : « Marine Le Pen va pouvoir dire qu’elle est à la tête du premier groupe d’opposition tout en jouant la disruption. Quand le RN avait eu 35 élus en 1986, ils avaient fichu le bazar pour montrer la faiblesse de l’institution parlementaire. Ils appuyaient sur les boutons de tout le monde [pour voter, ndlr] et faisaient des discours homériques façon Jean-Marie Le Pen quand il avait été élu avec les députés poujadistes en 1956. »

Parce qu’avec la quasi-absence du FN, puis du RN, à l’Assemblée nationale depuis 1988, certains avaient pu l’oublier, mais l’extrême-droite française est fondamentalement antiparlementariste : « C’est une famille politique autoritaire, qui veut un chef ou une cheffe. L’Assemblée, c’est la République, c’est la gueuse. Leur but ne sera pas de travailler les textes de loi, mais de faire du show pour montrer la faiblesse de l’institution. Le RN va utiliser sa présence à l’Assemblée nationale pour bloquer le système et montrer que rien ne va. »

Députés RN : « On va avoir quelques surprises étranges »

Erwan Lecoeur ajoute : « Et comme Jean-Luc Mélenchon ne sera pas présent en face dans l’hémicycle, Marine Le Pen se fera fort d’apparaître comme la première opposante. » Enfin, à une condition tout de même, précise ce spécialiste de l’extrême-droite française : « Il y a une cinquantaine de députés RN qui va faire sa formation politique, et on va avoir des surprises, avec des gens qui n’ont rien à faire là. Hors des 10-15 que l’on connaît déjà, il y aura peut-être quelques découvertes, mais on va avoir quelques surprises étranges. »

Marine Le Pen a d’ailleurs bien compris l’enjeu de formation politique qui attendait le groupe RN en ce début de législature, avec des formations déjà prévues cette semaine. « Elle ne veut pas revenir 10 ans en arrière », explique Erwan Lecoeur. Il y a 10 ans, Marion Maréchal et Gilbert Collard étaient les deux seuls élus du Front National – Rassemblement Bleu Marine au Palais Bourbon. Ils ont aujourd’hui rejoint Reconquête, alors que le Rassemblement National envoie 89 députés à l’Assemblée nationale.

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