« Les anti-masques constituent une sphère de défiance autonome » selon Antoine Bristielle
Pour la Fondation Jean Jaurès, Antoine Bristielle, professeur agrégé de Sciences sociales, revient sur le profil sociologique atypique des militants anti-masques, et met en avant le rôle des réseaux sociaux dans les phénomènes de défiance.

« Les anti-masques constituent une sphère de défiance autonome » selon Antoine Bristielle

Pour la Fondation Jean Jaurès, Antoine Bristielle, professeur agrégé de Sciences sociales, revient sur le profil sociologique atypique des militants anti-masques, et met en avant le rôle des réseaux sociaux dans les phénomènes de défiance.
Public Sénat

Par Marylou Magal

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 Pour la Fondation Jean Jaurès, vous vous êtes intéressé au profil des militants anti-masques et expliquez qu’il s’agit avant tout de citoyens en colère. Qui sont ces militants ?

 Il s’agit avant tout de personnes extrêmement défiantes de base envers les institutions politiques et les médias, puisque seulement 2% d’entre eux disent avoir confiance dans les partis politiques, et 6% dans l’institution présidentielle. Ce n’est pas un phénomène nouveau, puisqu’on note une défiance importante dans l’ensemble de la population qui remonte à plusieurs années. Seulement, en temps normal, les institutions fonctionnent normalement malgré ce phénomène de défiance, dont on ne se préoccupe pas. Mais en période de crise, il devient plus visible, puisque ces personnes qui ne s’exprimaient pas jusqu’alors élèvent la voix au moment où l’on doit prendre des décisions liées à la crise.

Qu’est-ce qui les pousse à s’exprimer aujourd’hui ?

C’est une question qui les touche plus particulièrement. Les anti-masques ont en commun une attitude libertarienne importante. 95 % d’entre eux pensent que le gouvernement s’immisce beaucoup trop dans notre vie quotidienne, et 59 % que chacun devrait être libre de faire ce qu’il veut. Ces prédispositions libertariennes font qu’ils s’animent aujourd’hui sur la question du masque, qui selon eux, porte atteinte à leur liberté.

Vous identifiez aussi une propension importante, chez ces militants, à croire aux dynamiques complotistes…

Tout à fait, on remarque chez eux une forte sensibilité aux théories conspirationnistes. Sur des items médicaux, par exemple, 90% d’entre eux pensent que le ministère de la Santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins. Dans un autre domaine, la moitié des personnes interrogées croient au fait que les Illuminati sont une organisation secrète cherchant à manipuler la population, 57% croient en un complot sioniste à l’échelle mondiale et 56% à la thèse du grand remplacement. Ce sont des personnes qui ont une prédisposition à ne pas croire les discours officiels.

Les réseaux sociaux jouent, selon vous, un rôle important dans ce phénomène…

Effectivement. 78% des personnes interrogées s’informent prioritairement sur internet et les réseaux sociaux, contre 28% des Français. Elles vont retrouver, particulièrement sur les groupes Facebook, qui fonctionnent comme des espaces clos, tous les arguments qui vont dans leur sens. Dans ces bulles cognitives où les arguments adverses n’ont plus de place, les anti-masques vont se construire une cohérence idéologique à raisonnement motivé : c’est-à-dire qu’ils acquièrent et diffusent une série d’arguments qui confortent ce en quoi ils croyaient déjà.

Un comportement que l’on retrouve chez la plupart des complotistes. Pourtant, vous soulignez que le profil des anti-masques diffère du profil type de ce genre de militants ?

Oui, on a ici affaire à des personnes éduquées, qui possèdent en moyenne un bac+2. 36% d’entre eux sont des cadres, et la moyenne d’âge est de plus de cinquante ans. C’est assez particulier car ce n’est pas le profil des personnes qui se mobilisent traditionnellement. On peut expliquer cette mobilisation par le fait que ces personnes, de par leur capital culturel et économique, se jugent plus compétentes, et pensent qu’elles ont plus de légitimité à intervenir sur ce sujet. C’est une catégorie tout à fait à part, indépendante également du mouvement des gilets jaunes : seuls 20% des personnes interrogées faisaient partie de ce mouvement. C’est une sphère de défiance autonome.

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