Présidentielle : pourquoi l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen devient crédible
A l’approche du premier tour, les sondages se resserrent et l’inquiétude monte dans le camp macroniste, à gauche comme à droite. Et si Marine Le Pen battait le chef de l’Etat, en cas de second tour ? « Elle ne fait plus peur », met en garde la ministre Elisabeth Borne. « C’est possible. Il peut y avoir une catastrophe démocratique », alerte le socialiste Patrick Kanner. « Marine Le Pen n’a jamais été aussi près de la victoire », se réjouit son porte-parole Sébastien Chenu.

Présidentielle : pourquoi l’hypothèse d’une victoire de Marine Le Pen devient crédible

A l’approche du premier tour, les sondages se resserrent et l’inquiétude monte dans le camp macroniste, à gauche comme à droite. Et si Marine Le Pen battait le chef de l’Etat, en cas de second tour ? « Elle ne fait plus peur », met en garde la ministre Elisabeth Borne. « C’est possible. Il peut y avoir une catastrophe démocratique », alerte le socialiste Patrick Kanner. « Marine Le Pen n’a jamais été aussi près de la victoire », se réjouit son porte-parole Sébastien Chenu.
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Et si Marine Le Pen l’emportait ? La question, qui semblait peu probable, pour ne pas dire impossible, il y a peu, ne serait plus un simple cas d’école, à neuf jours du premier tour de l’élection présidentielle. Au sein même de la macronie, certains ne l’excluent plus.

« Elle a réussi à endormir tout le monde » met en garde Elisabeth Borne

Au gouvernement, le contexte rappelle à certains une autre élection, celle de 2002, quand Jean-Marie Le Pen accède par surprise au second tour. Elisabeth Borne, la ministre du Travail, s’en souvient encore. « J’ai été assez marquée par ce qui est arrivé en 2002. J’étais au cabinet de Lionel Jospin. Sidération. C’est l’impossible qui arrive. Je n’ai pas envie de revivre ça », nous confie la ministre.

Elisabeth Borne continue : « Je n’ai jamais sous-estimé Marine Le Pen. Elle ne fait plus peur. Elle a réussi à endormir tout le monde sur ce qu’elle porte », mais « à la fin, elle est dans le Frexit non assumé ».

« Le danger Le Pen existe »

Chez les parlementaires LREM aussi on constate l’évolution. Un responsable de la majorité dit de Marine Le Pen qu’elle fait une « bonne campagne ». « Elle remonte dans les sondages. Ça prouve que rien n’est acquis », constate de son côté François Patriat, à la tête des sénateurs macronistes. Si le sénateur LREM « a du mal à croire qu’en des temps aussi dramatiques, tragiques, de guerre, les Français puissent confier la responsabilité du pays à Marine Le Pen », il admet qu’« il peut y avoir des surprises à une élection. Ça me rappelle le 21 avril 2002 », dit aussi cet ancien socialiste, « le danger Le Pen existe ».

Dans Le Parisien, c’est l’ancien premier ministre Edouard Philippe qui l’affirme également : « Bien sûr, Marine Le Pen peut gagner ». Sentiment partagé par un autre ministre : « Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas possible qu’elle l’emporte. Toutes les études d’opinion le montrent ».

« Une forme de banalisation » qui peut amener à « une forme de résignation »

Les sondages appuient en effet cette hypothèse, notamment celui d’Elabe pour BFMTV et L’Express, qui donne Emmanuel Macron à 52,5 % en cas de second tour face à Marine Le Pen, créditée de 47,5 %. Soit, selon la marge d’erreur de ce sondage, une Marine Le Pen qui pourrait potentiellement l’emporter avec 50,6 % des voix. Mais ce n’est pas la seule étude.

« C’est une tendance qui existe chez la plupart des instituts. Notre étude donne 54 % pour Emmanuel Macron et 46 % pour Marine Le Pen », confirme Jean-Daniel Lévy, directeur délégué d’Harris Interactive, qui ajoute qu’« il y a un vrai potentiel. On ne peut plus exclure qu’elle l’emporte ». Pour expliquer cette évolution et cette « appétence à voter Le Pen », le sondeur constate « l’apathie croissante des Français à l’égard du RN », mêlé à « une absence de front républicain ». Aujourd’hui, « plus d’un Français sur quatre peut voter Le Pen sans que cela crée de trouble. Aux européennes, le RN a pu arriver en tête deux fois, sans réaction massive. Aux municipales, la plupart des maires RN sortants ont été reconduits, et même brillamment », illustre le responsable d’Harris Interactive. Même « les sénatoriales », où les RN a pu avoir un certain nombre des voix et faire élire deux sénateurs en 2014, paraissent comme « un signe parmi d’autres » de ce mouvement. Cette « forme de banalisation du score du RN » peut amener à « une forme de résignation. Des électeurs disent "si c’est Le Pen, on verra" », explique Jean-Daniel Levy. Le caractère gazeux de l’opinion et une difficulté à la lire renforce aussi les incertitudes.

« On est a priori mieux placé qu’Emmanuel Macron au second tour », pense Sébastien Chenu

La présence d’Eric Zemmour, qui l’a affaibli dans un premier temps, donne un autre coup de pouce à la candidate du RN. Par ses prises de position les plus extrêmes, notamment sur les immigrés, l’ancien journaliste joue en définitive, et involontairement, le rôle d’idiot utile de Marine Le Pen, en lui permettant de paraître plus mesurée qu’elle ne l’est. C’est la dernière pierre de la dédiabolisation du RN. « On s’est demandé au début s’il n’était pas en train de nous affaiblir. Si, à la fin, ça a l’effet inverse, c’est la faute des autres candidats. On a le droit aussi d’avoir de la chance dans la vie », sourit le député RN Sébastien Chenu, porte-parole de Marine Le Pen. Il ajoute :

Au moins, ça permet à Marine Le Pen de montrer qu’elle est crédible. (Sébastien Chenu, à propos d'Eric Zemmour)

S’il reste prudent, Sébastien Chenu reconnaît qu’ils envisagent d’arriver à l’Elysée. « Marine Le Pen peut remporter l’élection. La victoire d’Emmanuel Macron n’a jamais été acquise, contrairement à tout ce qu’on nous a raconté », soutient le porte-parole. Il continue : « Marine Le Pen enclenche une dynamique visible depuis trois semaines où elle ne cesse de monter. Depuis septembre, elle a fait une campagne façon Tour de France en province, en profondeur, à l’image du Chirac de 1995. Cela porte ses fruits. On reste très humble, mais on sent que les choses avancent bien » se réjouit Sébastien Chenu, qui pense aussi qu’« Emmanuel Macron s’est trompé en refusant de faire campagne ». En ajoutant « un front anti Macron qui sera plus simple à constituer qu’un front anti Le Pen », et des « réserves de voix chez Zemmour, Dupont-Aignan, un peu chez Pécresse et Lassalle », Sebastien Chenu pense « qu’on est a priori mieux placé que lui au second tour ». Le porte-parole de Marine Le Pen conclut :

Marine Le Pen n’a jamais été aussi près de la victoire et elle n’a jamais été aussi prête à incarner cette fonction. Elle est en capacité de prendre les commandes.

Lire aussi » Entre idées nationalistes et mesures de gauche, le « en même temps » de Marine Le Pen

A droite aussi, où l’éventualité d’un second tour Macron/Le Pen risque de diviser les LR, on estime aussi que la victoire de Marine Le Pen n’est plus exclue. Le président du Sénat, Gérard Larcher, confie ainsi au Parisien son inquiétude. « C’est presque irrationnel. Attention, une telle défiance peut amener à faire des bêtises », lâche le sénateur LR des Yvelines. Selon le quotidien, le président de la Haute assemblée estime possible la victoire de la candidate d’extrême droite, et serait prêt à appeler à faire barrage, s’il le faut.

Une partie de l’électorat de gauche pourrait « s’abstenir » en cas de second tour Macron/Le Pen

Même sentiment à gauche. « On continue à se battre pour Anne Hidalgo. Mais l’hypothèse d’un second tour Macron/Le Pen n’est pas impossible. Dans ce cadre, nous serons encore une fois responsables et on appellera à voter Macron. J’en appellerai au front républicain, si nécessaire », soutient Patrick Kanner, directeur de campagne adjoint de la candidate socialiste.

Pour le président du groupe PS du Sénat, c’est clairement la « responsabilité » du chef de l’Etat et de sa politique en faveur des plus « privilégiés » qui en est la cause. D’autant qu’« il l’avait dit, tout doit être fait pour éviter l’extrême droite en 2022 ». « Je ferai tout, durant les 5 années qui viennent, pour qu’il n’y ait plus aucune raison de voter pour les extrêmes », avait en effet déclaré Emmanuel Macron en 2017, au Louvre, le soir de sa victoire.

« Il peut y avoir une très mauvaise surprise », craint Patrick Kanner

S’il est prêt à appeler à faire barrage, Patrick Kanner « craint que l’électorat de gauche, y compris celui qui aura voté Hidalgo, préfère s’abstenir, malgré nos consignes. Je l’entends, et pas qu’auprès d’une minorité ». La politique économique du chef de l’Etat, marquée à droite, n’y aiderait pas. Jean-Daniel Levy confirme et constate aussi qu’une partie des électeurs de gauche pourraient ne pas se déplacer. « Quand on interroge les électeurs de Mélenchon ou Jadot, vous avez entre 35 et 50 % qui ne choisissent pas entre Macron et Le Pen », explique le sondeur de Harris Interactive. Sans compter qu’« un électeur sur cinq de Mélenchon, et qu’un sur quatre du communiste Fabien Roussel, voteraient Le Pen ».

Résultats des courses, « si Eric Zemmour joue à fond la carte Le Pen au second tour, il peut y avoir une très mauvaise surprise », craint Patrick Kanner. « Et voter par défaut, ça marche une fois, deux fois, mais parfois ça ne marche plus. Donc arithmétiquement, c’est possible que Marine Le Pen l’emporte, et politiquement aussi, par l’alliance des contraires à Macron. Il peut y avoir une catastrophe démocratique », alerte l’ancien ministre de François Hollande.

Un risque qui pourrait avoir « un effet mobilisateur » sur l’électorat d’Emmanuel Macron

Ces perspectives inquiétantes pour Emmanuel Macron pourraient paradoxalement avoir un effet bénéfique pour lui. Alors que certains pensaient que le scrutin serait une formalité, grâce à « l’effet drapeau » en faveur du chef de l’Etat, avec la guerre en Ukraine, ces difficultés pourraient remotiver les électeurs d’Emmanuel Macron d’aller voter, dans un contexte où l’abstention et la capacité à mobiliser son camp seront l’une des clefs du scrutin. « J’ose espérer que ça aura un effet mobilisateur », confirme un membre du gouvernement.

A contrecourant de l’inquiétude actuelle, un autre macroniste avoue ne « pas croire du tout » à une victoire de Marine Le Pen, « mais j’ai besoin qu’on y croit pour que les gens se mobilisent pour voter pour nous ». Le même s’étonne « qu’on passe de l’euphorie il y a huit jours à une fébrilité aujourd’hui ». Les soutiens du chef de l’Etat joueraient-ils à se faire peur et à nous faire peur ? Réponse les 10 et 24 avril.

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