Protéger les fonctionnaires menacés sur les réseaux sociaux : « Une mesure démago », pour Jacqueline Eustache-Brinio
La ministre de la Transformation et de la Fonction Publique Amélie de Montchalin a jugé sur Public Sénat que les agents de la fonction publique manquaient de garde-fous juridiques face aux menaces en ligne et souhaite un renforcement de la loi de 1983 sur ce point. 

Protéger les fonctionnaires menacés sur les réseaux sociaux : « Une mesure démago », pour Jacqueline Eustache-Brinio

La ministre de la Transformation et de la Fonction Publique Amélie de Montchalin a jugé sur Public Sénat que les agents de la fonction publique manquaient de garde-fous juridiques face aux menaces en ligne et souhaite un renforcement de la loi de 1983 sur ce point. 
Public Sénat

Par Océane Herrero

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

« La première mesure que je prends en tant que ministre, et qui est d’application immédiate, c’est de mettre à jour le texte de 1983 sur la protection des agents ». Lundi matin au micro de Public Sénat, Amélie de Montchalin a esquissé une mise à jour de la loi qui garantit la protection des fonctionnaires face aux insultes et aux menaces, afin qu’elle prenne en compte « les menaces en ligne ». La ministre de la Transformation et de la Fonction publiques entend participer à la bataille contre l’islamisme lancée par le gouvernement, et que l’assassinat du professeur Samuel Paty à Conflans-Sainte-Honorine a placé au premier plan. 

 

Que représentent concrètement ces menaces ? Sur les années 2016 et 2017, près de 6 000 dépositaires de l’autorité publique (policiers, gendarmes, militaires...) et 6000 fonctionnaires non-dépositaires de l’autorité publique (fonctionnaires au guichet, enseignants) auraient ainsi porté plainte car ils se sentaient menacés. « Ces chiffres ont été récoltés dans un contexte où la menace en ligne n’était pas considérée dans nos textes comme des choses à suivre en particulier », pondère la ministre. 

 

L’objectif du texte est de prendre en compte ces menaces, et de « rappeler à la hiérarchie son obligation très forte d’accompagner les agents, de porter plainte avec eux, et de signaler au procureur les plaintes, précise ainsi Amélie de Montchalin. Ils doivent aussi les faire remonter à Pharos [plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements], le service de signalement des messages en ligne pour inclure, et ça, c’est nouveau, les menaces en ligne ». 

La loi 1983, qui a pour but de protéger les fonctionnaires exposés « à des relations conflictuelles avec les usagers du service public » sanctionne déjà les menaces orales et écrites. « Les fonctionnaires bénéficient, à l'occasion de leurs fonctions, d'une protection organisée par la collectivité publique dont ils dépendent, conformément aux règles fixées par le Code pénal et les lois spéciales » indique l’article 11. L'administration a donc l’obligation légale de protéger ses agents victimes d’attaques (violences, harcèlement, menaces, injures…) et de réparer le préjudice s’il y a lieu.

Mais Pierre Ouzoulias, sénateur membre du groupe Communiste, républicain, citoyen et écologiste, reconnaît des défaillances. « Quand Samuel Paty a été accusé des pires horreurs, sa hiérarchie aurait dû porter plainte. Elle ne l’a pas fait, alors qu’elle avait pour devoir de défendre l’institution. Maintenant, il faut des actes. »

« Il faut également organiser des formations pour développer des réflexes, car même si ce n’est pas forcément à mauvais escient, la hiérarchie ne sait pas toujours comment réagir face à des menaces à l’encontre des fonctionnaires », abonde Julien Bargeton, sénateur LREM de Paris, qui ne veut exclure « aucune piste de solution ». Le décret prévu par Amélie de Montchalin a en outre une portée symbolique : il doit démontrer que les menaces en ligne sont prises en compte et mérite le même suivi qu’une altercation de visu. 

 

« ‘Pas de vague’, c’est terminé »

 

Un symbole auquel les sénateurs de l’opposition ne sont pas forcément sensibles. Contactée, la sénatrice Les Républicains (LR) Jacqueline Eustache-Brinio s’emporte : « il n’y a pas de mots, c’est juste démago. Je ne pense pas que ce soient les fonctionnaires qui soient les plus menacés ». La sénatrice a elle-même été victime de menaces, en ligne ainsi qu’à son domicile, pour des prises de position contre l’islamisme et des décisions prises en tant que conseillère municipale. « Les plus menacés, ce sont les élus, les lanceurs d’alerte et ceux qui se battent pour la laïcité » tance-t-elle. Selon la sénatrice, les fonctionnaires ont derrière eux une hiérarchie, présente pour les protéger – « et ce soutien est obligatoire ».

Christophe-André Frassa, sénateur LR représentant les Français établis hors de France, ne dit pas autre chose. « Le gouvernement y va un peu de son concours Lépine en ce moment, raille-t-il. Tous les ministres y vont de son invention du jour ». Le sénateur avait pointé du doigt les fragilités de la loi Avia, porté par la députée du même nom et qui devait lutter contre la « haine en ligne ». Entrevoyant un risque pour la liberté d’expression, les sénateurs Les Républicains avaient saisi le Conseil constitutionnel. L’institution avait largement censuré la loi, la vidant de sa substance en juin 2020. « Le gouvernement a lamentablement échoué avec cette loi, il doit en tirer les leçons », appuie le sénateur communiste Pierre Ouzoulias.

À présent, Christophe-André Frassa craint que le décret d’Amélie de Montchalin ne crée la confusion avec le projet de loi sur le séparatisme, que le gouvernement examinera en conseil des ministres le 9 décembre. Un volet de ce texte sera, en effet, consacré à la régulation des contenus en ligne. « La loi Avia était une première tentative. À présent, il faudra concilier la nécessaire lutte de ce qui est contraire à la loi, et la liberté d’expression, pointe pour sa part Jean-Pierre Sueur, sénateur PS du Loiret. Un texte pour protéger les fonctionnaires ne peut pas être négatif. Mais c’est l’ensemble des citoyens qui est concerné par la haine en ligne ». 

 

Avec un décret spécifique, le ministère de la Transformation et de la Fonction publiques doit contrer le sentiment pressant chez des fonctionnaires, et en particulier dans le milieu éducatif, que les problèmes et les menaces ne doivent pas s’ébruiter. « Le ‘Pas de vague’ c’est terminé », a insisté la ministre.

Partager cet article

Dans la même thématique

Paris Gabriel Attal Meeting
8min

Politique

« Un an pour convaincre » : pour son premier grand meeting, Gabriel Attal mise sur « l’espoir » et joue sa différence avec Edouard Philippe

Devant 5.000 personnes réunies à Paris, Gabriel Attal a réussi sa première grande démonstration de force. Le candidat à la présidentielle entend dessiner un projet loin du « pessimisme » ambiant avec « quatre chantiers capitaux » : l’école, avec « moins de 20 élèves par classe » en primaire, les salaires, les frontières et l’intelligence artificielle, et « deux dettes à résorber », celle des finances publiques et du réchauffement climatique. Mais il n’oublie pas de se démarquer de son principal concurrent, un certain Edouard Philippe…

Le

France Vivendi Bollore
5min

Politique

Tribune anti-Bolloré :  Maxime Saada, patron de Canal + nie toute « liste noire »

Même si le président du directoire de Canal+ réfute toute « liste noir », il affirme que le groupe tiendra désormais compte de « la considération portée à Canal+ » dans ses choix de financement. Des propos qui ravivent les tensions avec une partie du monde du cinéma, mobilisée contre l’influence de Vincent Bolloré.

Le

Cour d appel et d ‘assises de Lyon
6min

Politique

Le procès « French Bukkake » aux assises : « Le but est de reconnaître toute la dimension criminelle de l’industrie pornographique », se félicite Laurence Rossignol

Le premier grand procès de l’industrie pornographique se tiendra finalement devant les assises et non devant une cour criminelle départementale. Une victoire pour la cinquantaine de victimes de la plateforme French Bukkake. La chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris a retenu le caractère sexiste et raciste des viols, tout comme l’avait relevé le rapport de la mission d’information du Sénat sur les dérives de l’industrie pornographique remis en 2022.

Le