Réforme des retraites : le front syndical, une menace pour le gouvernement ?
Contrairement à 2019, les syndicats partiront vraisemblablement unis dans la bataille contre la réforme des retraites. Pour autant, l’unité ne garantit absolument pas le succès d’un mouvement social, rappelle le politiste Dominique Andolfatto. Surtout dans un contexte de désyndicalisation, d’émergence de mouvements sociaux débordants les organisations syndicales et d’une grogne sociale qui peut être captée par le Rassemblement national.

Réforme des retraites : le front syndical, une menace pour le gouvernement ?

Contrairement à 2019, les syndicats partiront vraisemblablement unis dans la bataille contre la réforme des retraites. Pour autant, l’unité ne garantit absolument pas le succès d’un mouvement social, rappelle le politiste Dominique Andolfatto. Surtout dans un contexte de désyndicalisation, d’émergence de mouvements sociaux débordants les organisations syndicales et d’une grogne sociale qui peut être captée par le Rassemblement national.
Louis Mollier-Sabet

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« S’il y a un report de l’âge légal de départ en retraite, à 64 ans ou à 65 ans, la CFDT se mobilisera contre cette réforme. » Laurent Berger a été clair mardi dernier, en sortant de sa dernière entrevue avec Élisabeth Borne avant l’annonce précise de la réforme des retraites par la Première ministre le 10 janvier prochain. Le secrétaire général de la CFDT a d’ailleurs été rejoint par l’ensemble des représentants syndicaux du pays, de la CGT de Philippe Martinez, jusqu’au syndicat de cadres (CFE/CGC), en passant par le syndicat chrétien de la CFTC. Contrairement à l’hiver 2019-2020, les syndicats partiront donc cette fois unis face à la réforme du gouvernement. Il y a trois ans, la CFDT était en effet dans une position plus ambiguë, favorable à l’intronisation d’un système de retraite par point, mais pas à une réforme paramétrique qui modifierait l’âge de départ à la retraite ou la durée de cotisation, alors que le gouvernement louvoyait sur le sujet.

« Les rapports se sont réchauffés ces dernières années entre les syndicats »

Le covid a mis fin au débat et personne ne saura jamais si l’exécutif aurait fini par s’aliéner le syndicat réformiste, mais une chose est sûre : trois ans plus tard, la ligne rouge a été franchie. Dominique Andolfatto, professeur de science politique à l’Université de Bourgogne Franche-Comté et spécialiste du syndicalisme, rappelle que cette relative « unité » des syndicats ne tient pas uniquement à la pomme de discorde de l’âge légal : « Il y a eu pas mal de rapprochements depuis quelques années, et notamment pendant la crise sanitaire, où les syndicats ont publié des communiqués communs pour que le gouvernement n’oublie pas les partenaires sociaux dans les aspects liés au travail de la crise sanitaire. Les rapports se sont réchauffés ces dernières années, avec des dossiers comme l’opposition à la réforme de l’assurance-chômage ou les discussions sur le RSA. Finalement le gouvernement n’a même pas réussi à obtenir la neutralité de la CFDT. »

Le politiste nuance ainsi la division que l’on peut traditionnellement faire entre syndicats réformistes et contestataires : « Il y a des cultures syndicales, des fonds idéologiques historiquement différents. Mais dans la vie quotidienne du syndicalisme, un permanent de la CFDT et de la CGT ont un métier des pratiques syndicales proches. Il ne faut pas exagérer ces clivages qui ne veulent plus dire grand-chose pour les salariés. » Dans ce contexte, difficile de contester l’unité du front syndical qui commence à se dessiner face au gouvernement s’il poursuit, comme il semble l’indiquer, cette réforme des retraites. « Cette unité est plutôt un indicateur de fragilité pour la réforme », analyse Dominique Andolfatto. « Le gouvernement va avoir une coalition assez forte et déterminée, prête à en découdre, et qui se prépare. Cette unanimité contre lui qui joue en sa défaveur. »

« Les salariés ne suivent pas forcément les mots d’ordre syndicaux »

Pour autant, si l’unité du front syndical est incontestable, la véritable force d’un mouvement social reste une véritable inconnue. « Les grèves ‘presse-bouton’, ça ne marche pas vraiment », rappelle ainsi ce spécialiste du syndicalisme. « Les salariés ne suivent pas forcément les mots d’ordre syndicaux, et puis comment va se positionner l’opinion publique ? Il faut faire attention à la météo sociale. » Ces précautions prises, une chose est sûre : le contexte social actuel est à la fois explosif, et pas nécessairement favorable aux syndicats. « On est dans un contexte de désyndicalisation avec moins de représentants dans les entreprises. Ce n’est pas si évident de lancer un mouvement social. »

Paradoxalement, tous les ingrédients d’un cocktail explosif sur le plan social sont réunis, mais il n’est pas du tout évident que les syndicats arrivent à mobiliser sur cette base. « Il y a une colère rampante qui existe, des amortisseurs sociaux ont été mis en place, seront-ils suffisants ou la réforme des retraites sera-t-elle la goutte d’eau ? » se demande Dominique Andolfatto. Mais surtout, le politiste rappelle que « les derniers mouvements sociaux particulièrement importants, ce sont les Gilets Jaunes ou la grève des cheminots qui n’est pas partie des grandes centrales syndicales. » Jusqu’à un mouvement social qui déborderait les syndicats, avec les appels à manifester ce samedi pour relancer un mouvement type « Gilets Jaunes » ? « À la SNCF, par exemple, la CGT était plutôt méfiante dans un premier temps, parce qu’ils ne peuvent pas raisonnablement laisser fleurir de l’action collective en dehors de leurs rangs. Mais finalement, ils ont – un peu par dépit – préféré composer avec ces activistes et ses militants en leur facilitant la vie par des dépôts de préavis de grèves par exemple », répond ce spécialiste du syndicalisme

« Le RN est en embuscade »

La SNCF est une entreprise à la culture syndicale particulière, mais le contexte des mouvements sociaux n’est clairement pas à l’institutionnalisation et au renforcement du rôle politique des syndicats. « Il y a aussi la question du leadership du mouvement. Berger et Martinez sont en fin de carrière, même si on affiche un front uni, comment l’incarner et avoir un leadership clair ? » Tout unis qu’ils soient, rien ne garantit donc que les syndicats arriveront à canaliser la colère sociale dans ce contexte. « Il ne faut pas négliger d’autres mouvements comme chez les petits artisans. Ils s’organisent en associations de fait de petits patrons en rupture avec les organisations syndicales et estiment que ce qui a été obtenu n’est pas suffisant », rappelle Dominique Andolfatto, qui y voit une colère qui ne trouve pour le moment pas sa place dans « l’affrontement entre syndicats institutionnels et gouvernement » qui se joue pour le moment.

Derrière ce duel, un acteur tiers pourrait « tirer les marrons du feu » : « Tout cela peut consolider une colère qui ne va pas s’exprimer directement mais dans les urnes plus tardivement. Le RN est en embuscade. Il y a une France d’extrême droite très sensible aux thématiques sociales, qui attend son heure. Une France populaire qui est le public naturel des syndicats, et qui s’est détournée d’eux pour une partie d’entre elle. » En tout cas, difficile d’imaginer la fameuse « convergence des luttes » avec des mouvements d’artisans et de commerçants, historiquement plus proche du poujadisme que des grandes centrales syndicales de gauche. Avant toute chose, on connaîtra les mots d’ordre et la stratégie des syndicats après l’annonce de la réforme le 10 janvier prochain.

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