« Avec le confinement on a attaqué le socle fondateur de nos socialités », juge cette spécialiste
Depuis un an, le coronavirus a bouleversé nos vies. Entre restrictions de déplacement et application des gestes barrières, les rapports entre les hommes ont été profondément limités. Le recours au télétravail est devenu courant, et les outils numériques ont suppléé à l’impossible proximité avec nos proches. Sommes-nous à un tournant ? Quelles conséquences sur notre sensibilité, et nos psychés ? Le lien numérique va-t-il remplacer le lien physique ? Jérôme Chapuis et ses invités décryptent les impacts de cette pandémie sur nos vies.

« Avec le confinement on a attaqué le socle fondateur de nos socialités », juge cette spécialiste

Depuis un an, le coronavirus a bouleversé nos vies. Entre restrictions de déplacement et application des gestes barrières, les rapports entre les hommes ont été profondément limités. Le recours au télétravail est devenu courant, et les outils numériques ont suppléé à l’impossible proximité avec nos proches. Sommes-nous à un tournant ? Quelles conséquences sur notre sensibilité, et nos psychés ? Le lien numérique va-t-il remplacer le lien physique ? Jérôme Chapuis et ses invités décryptent les impacts de cette pandémie sur nos vies.
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17 mars 2020, la France entre en confinement. Les Français ne peuvent plus voir leurs proches, amis ou famille, et le télétravail devient la norme. Un changement brutal, immédiat, « Il y a eu un choc », traduit Fabienne Martin-Juchat, professeur à l’Université Grenoble-Alpes, spécialiste de la communication corporelle. L’injonction est de rester chez soi, nous sommes coupés physiquement du monde extérieur, une séparation violente explique cette spécialiste : « Notre relation corporelle au monde, elle est loin d’être secondaire, c’est le socle fondateur de nos socialités et on a attaqué ce socle fondateur ».

Pour maintenir le lien, internet a été pour beaucoup d’entre nous indispensable. « Il faut dire merci à internet et merci à Amazon ! » clame le sociologue Jean Viard. Les Français n’ont en effet jamais passé autant de temps sur internet que pendant le premier confinement. Selon les données de Médiamétrie, le temps de connexion a augmenté de 36 % par rapport à la même période l’année précédente.

Un recours massif à la visioconférence

Si le recours à la visioconférence est un outil pratique pour organiser des réunions de travail depuis chez soi, il a aussi été pis-aller pour de nombreux Français, privés de cafés et de sorties, qui se sont retrouvés virtuellement pour des apéros, ou des anniversaires. Mais la spécialiste de la communication corporelle, Fabienne Martin-Juchat met en garde contre ce recours excessif aux technologies dans les relations humaines. Elle souligne la difficulté à parler devant un écran et à appréhender l’autre : « C’est difficile de complètement comprendre quelqu’un et le connaître à distance ».

Cette relation par écrans interposés annihile aussi toute « zone grise », ces temps d’échanges informels avant ou après une réunion, à la machine à café par exemple. Paul Cassia, professeur de droit, témoigne de son ressenti personnel : « Nous pouvons parfaitement faire des cours par Zoom, mais ces cours montrent leurs limites ». Il regrette la perte de relations, et du charme de ce qui fait les études universitaires. Le juriste met aussi en garde contre ces outils, bien pratiques, mais qui permettent de faire durer les mesures d’éloignement social, et de restrictions des déplacements.

Un changement d’habitude durable ?

Alors sommes-nous à un tournant ? Les habitudes prises depuis un an, à cause des restrictions dues à l’épidémie, vont-elles se pérenniser ? Sur le recours au numérique, les usages ont évolué, et ils ne reviendront pas à leur niveau d’avant mars 2020 selon le sociologue Jean Viard : « Le lien essence (le fait de prendre sa voiture pour se déplacer), celui qui avait gagné après la Seconde Guerre mondiale, a été remplacé. Le lien numérique a gagné ». Certaines habitudes auront eu le temps de s’ancrer. Il prend pour exemple sa participation à l’émission : habitant dans le sud de la France, il intervient aujourd’hui en visioconférence, une fois l’épidémie terminée, pourquoi se déplacer de nouveau à Paris alors que cette solution existe ?

Mais il précise que ce lien numérique « n’est qu’un prolongement d’un lien physique ». Le lien numérique complète le lien physique entre les individus, il ne le remplace pas. Ce que confirme Fabienne Martin-Juchat : « On arrive à travailler avec quelqu’un qu’on connaît au préalable et qu’on a déjà vu physiquement, mais construire des nouvelles relations avec quelqu’un que l’on n’a jamais vu, ce sera très limité en termes de d’engagement ». Il faudra toujours se voir pour se découvrir et nouer une relation.

Des outils qui éloignent

Ces outils ont aussi une limite : ils ne sont pas accessibles à tous, à commencer par les plus anciens, comme le rappelle la psychologue Catherine Tourette-Turgis. Les problèmes de surdité après 90 ans par exemple limitent le recours aux échanges par visioconférence, mais aussi tout simplement par téléphone. Et au-delà de ces personnes fragiles, par difficulté d’accès ou par méconnaissance des technologies, 13 millions de Français sont aujourd’hui éloignés des usages numériques. La pandémie pourrait creuser encore un peu plus ce fossé entre ceux qui sont à l’aise et les exclus du numérique.

 

Retrouvez le documentaire « Retour au salon » sur le ressenti des Français à la fin du confinement, et le débat sur la façon l’épidémie a changé nos vies, en replay.

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