Covid-19 : « Je suis dans le comité scientifique pour amener la parole de ceux qu’on n’entend pas », explique Marie-Aleth Grard (ATD Quart Monde)
La vice-présidente de l’ONG ATD Quart Monde a rejoint le conseil scientifique présidé par Jean-François Delfraissy. Nommée par le président du Sénat il y a quelques jours, elle souhaite relayer les difficultés rencontrées par les personnes en situation de précarité pendant le confinement.

Covid-19 : « Je suis dans le comité scientifique pour amener la parole de ceux qu’on n’entend pas », explique Marie-Aleth Grard (ATD Quart Monde)

La vice-présidente de l’ONG ATD Quart Monde a rejoint le conseil scientifique présidé par Jean-François Delfraissy. Nommée par le président du Sénat il y a quelques jours, elle souhaite relayer les difficultés rencontrées par les personnes en situation de précarité pendant le confinement.
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Militante à ATD Quart Monde depuis plus de 30 ans, dont elle assure la vice-présidence, Marie-Aleth Grard a été appelée le 27 mars, par Gérard Larcher, à rejoindre le Conseil scientifique Covid-19, qui conseille l’Élysée et Matignon dans l’état d’urgence sanitaire. Membre du Conseil économique, social et environnemental (Cese), spécialisée dans les questions sociales et éducatives, elle accorde à Public Sénat sa première interview pour expliquer son nouveau rôle et son regard sur la crise du coronavirus.

Vous êtes photographe de profession, engagée depuis de longues années dans une ONG et vous êtes appelée à rejoindre un comité scientifique : est-ce incompatible ou est-ce une opportunité ?

J’amène dans ce comité scientifique mes connaissances de la grande pauvreté. Mes amis qui vivent des situations très difficiles au quotidien continuent de me tenir au courant, ainsi que les gens des autres associations qui s’occupent de ces personnes à la rue et qui vivent des conditions très difficiles. Je suis dans ce comité scientifique pour amener la parole des personnes qu’on n’entend pas.

Votre profil est-il unique au sein de cette instance ?

Il y a une personne spécialiste du numérique, mais elle n’est pas issue du monde associatif.

Que vous a expliqué le président du Sénat lorsqu’il vous a fait part de son choix ?

Gérard Larcher et moi, nous nous connaissons. Il connaît mon engagement depuis de nombreuses années. Il m’a dit : « Écoutez, nous n’allons pas régler cette crise sanitaire à coups d’amendes. Je compte sur vous pour que ce que vivent les plus démunis actuellement soit connu sommet de l’État. »

Quelle voix entendez-vous porter au sein de cette structure ?

Que ce soit bien clair, je ne porte pas seulement la voix d’ATD Quart monde et nous l’avons d’ailleurs dit à nos partenaires du collectif Alerte, également aux associations et syndicats avec lesquels nous formons le Pacte du pouvoir de vivre. Il s’agit de porter la parole de ceux qui ont le plus de difficultés dans notre société.

Dans quelles conditions travaille le conseil scientifique ?

Je les ai rejoints le vendredi 27 mars. Nous avons une conférence téléphonique, voire deux, quotidiennement, pendant plusieurs heures pour débattre avec un ordre du jour. Chaque jour, le président Delfraissy est en lien avec le président de la République et le Premier ministre pour leur faire part d’un certain nombre de points, et pour leur envoyer une ou plusieurs notes que nous avons écrites. Nous publions régulièrement des avis qui, eux, sont publics.

Sur quoi portera la prochaine communication du conseil scientifique ?

Sur l’après-confinement et les tests qui pourront être faits.

Quelles sont vos craintes vis-à-vis des habitants les plus défavorisés, dans la crise sanitaire que nous traversons ?

Vous savez, il y a plus de neuf millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté dans notre pays. Donc évidemment, dans cette période de confinement, la vie est encore plus difficile pour ces personnes. D’une part à cause de logements insalubres ou trop exigus pour vivre confortablement un confinement qui dure. D’autre part, comment se nourrir ? L’inquiétude demeure car nos amis des associations qui fournissent des repas font le maximum, mais nombre de personnes nous font remonter qu’elles ont du mal à pouvoir avoir des repas chaque jour. Et enfin, comment continuer à se faire soigner ? Les personnes qui vivent dans la grande précarité sont souvent atteintes de maladies chroniques ou ont des pathologies un peu sévères, elles ont besoin d’un suivi régulier.

En ce début de mois, je pourrais ajouter l’inquiétude des personnes au RSA, car beaucoup d’allocataires n’ont pas de carte bancaire. Si le bureau de Poste près de chez eux n’est pas ouvert, ce sera compliqué pour eux de toucher le RSA, et de ce fait, de pouvoir nourrir leur famille.

En 2015, vous aviez réalisé un rapport, pour le compte du Cese, sur les inégalités à l’école et les conséquences de la grande pauvreté sur la scolarisation. Jusqu’où le contexte actuel d’enseignement à distance peut-il exacerber les inégalités entre les élèves ?

Il y a un risque immense qu’il les exacerbe davantage. Dès le début du confinement, nous avons écrit au ministre de l’Éducation nationale, avec des syndicats de l’éducation, des mouvements pédagogiques, des fédérations de parents d’élèves, pour l’alerter sur le fait qu’il faut une continuité pédagogique, certes, mais surtout que les élèves puissent tous garder ce que l’appelle un climat scolaire. C’est-à-dire qu’ils soient tous à un moment de la journée dans cette idée de continuer à apprendre quelque chose. Quand un jeune enfant fait un gâteau avec ses parents à la maison, c’est aussi un mode d’apprentissage : comment trouver le bon poids des ingrédients, par exemple.

Tout le monde ne peut pas faire cette continuité pédagogique. La grande peur des personnes qui vivent dans la grande pauvreté, c’est de pas faire bien, de se tromper. Ils n’ont pas toutes les clés : c’est source d’inquiétude pour eux et leurs enfants. On parle de continuité pédagogique comme si les parents étaient compétents en pédagogie. La pédagogie, c’est un métier, ça se travaille pendant des années.

Quels sont vos points d’alerte sur le numérique ?

Aucun jeune ne doit être laissé sur le bord de la route. Certains n’ont même pas encore reçu leurs devoirs ! Demain, c’est le dernier jour de Parcoursup. C’est très angoissant pour beaucoup de jeunes et de familles qui n’ont pas Internet. Les élèves sont nombreux à aller, en temps ordinaire, à la bibliothèque municipale pour pouvoir profiter d’Internet. Nous sommes en lien avec des lycéens de terminale qui ne savent pas comment avoir leurs devoirs, comment s’occuper de Parcoursup et comment décider de leur avenir. Ils ne pourront pas, si Parcoursup s’arrête au 2 avril !

Faut-il reporter cette échéance ?

Absolument. Il faut la reporter a minima à la fin du confinement – à voir comment se passe cette fin du confinement – et, pour l’instant, ne pas donner de date.

Le ministre, Jean-Michel Blanquer, propose par exemple des colonies de vacances éducatives. Est-ce un bon moyen de rattraper le temps perdu ?

Mais qui va animer ces colonies de vacances éducatives ? Des professeurs ou des personnes qui ne sont pas compétentes en pédagogie ? Ce que je crains aussi avec cette idée, c’est qu’on montre du doigt ces enfants qui sont dans les milieux les plus défavorisés. Je ne suis pas emballée par l’idée.

La situation de confinement fait peser un risque d’aggravation des violences dans la sphère familiale. De quelle manière le gouvernement pourrait-il agir ?

Je crois qu’il agit. Ils ont mis en place un numéro à contacter par texto, et la possibilité d’alerter dans les pharmacies. Il faut qu’ils continuent d’agir dans ce sens. C’est très important car ces violences existent dans tous les milieux sociaux, contrairement à ce qu’on a tendance à penser.

Plusieurs responsables politiques et observateurs estiment que le monde devra, ou devrait, changer à l’issue de cette crise. Y croyez-vous et que devrions-nous modifier ?

Fondamentalement, je suis une optimiste, sinon je ne serais pas militante. Je veux croire que notre monde ne redémarrera pas tout à fait pareil à la fin de cette crise. D’ailleurs, ça ne se fera pas du jour au lendemain, nous le savons bien. Il n’y a aura pas un confinement, puis un arrêt de confinement, avant de tout redémarrer. Le virus ne sera pas parti du jour au lendemain. J’ai quand même beaucoup d’inquiétudes. Il ne faut pas oublier les plus pauvres et, de nouveau, continuer à aller très vite sans les consulter.

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