« Les problèmes de santé des femmes au travail demeurent largement invisibilisés »
A l’heure où la première ministre, Élisabeth Borne, vient de dévoiler le contenu de la non moins controversée réforme des retraites, la Délégation aux droits des femmes du Sénat s’est intéressée, le 12 janvier, à la santé des femmes au travail. Depuis novembre 2022, la délégation a démarré des travaux sur ce thème.

« Les problèmes de santé des femmes au travail demeurent largement invisibilisés »

A l’heure où la première ministre, Élisabeth Borne, vient de dévoiler le contenu de la non moins controversée réforme des retraites, la Délégation aux droits des femmes du Sénat s’est intéressée, le 12 janvier, à la santé des femmes au travail. Depuis novembre 2022, la délégation a démarré des travaux sur ce thème.
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Par Lucille Gadler

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« On a un déficit de connaissances dû à des stéréotypes de genre sur la santé des femmes »

Troubles musculo-squelettiques, cancers, risques psychosociaux, autant de dégradations du corps mais aussi de la santé mentale auxquelles les femmes sont exposées du fait de leur activité professionnelle. Pour autant, « les problèmes de santé des femmes au travail demeurent largement invisibilisés » constate Emilie Counil, chargée de recherche à l’Ined et chercheuse associée à l’Institut de recherche interdisciplinaire.

« Les biais de genre ont généré des points aveugles dans les connaissances des risques professionnels, rappelle Emilie Counil, cela contribue à alimenter les inégalités sociales en matière de prévention et de reconnaissance des atteintes à la santé liées au travail ». C’est aussi le constat que dressait le HCE dans son rapport rendu en 2020 « Prendre en compte le sexe et le genre pour mieux soigner : un enjeu de santé publique ». Pour mémoire, l’étude menée relevait que, s’il existe bien des différences biologiques liées au sexe participant à des différences de santé entre les femmes et les hommes, l’influence du genre (c’est-à-dire des rapports sociaux entre les sexes) est aussi un facteur d’inégalité dans l’accès aux soins et la prise en charge médicale des femmes. « Les sciences sociales se sont emparées de la question de la santé des femmes au travail depuis longtemps : ce n’est pas le cas des sciences biomédicales. On a un déficit de connaissances dû à des stéréotypes de genre sur la santé des femmes, et pas seulement au travail : l’ostéoporose chez les hommes, infarctus chez les femmes. Les stéréotypes ont la peau dure sur les problèmes de santé des femmes et des hommes » confirme la chargée de recherche à l’Ined.

Cancers professionnels : « Il y a une grande inégalité sociale à l’exposition professionnelle aux cancérogènes »

Dans l’enquête permanente du Giscop 93 (Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle en Seine Saint-Denis) à laquelle Emilie Counil a participé, il a été relevé que la majorité des personnes exposées aux cancers professionnels sont des ouvriers : « Il y a une grande inégalité sociale à l’exposition professionnelle aux cancérogènes » soulève la chercheuse. Et la visibilité sociale des cancers professionnels reste faible, trop faible, notamment concernant les femmes : « Avec cette enquête, nous avons relevé que les femmes sont multi-exposées aux cancérogènes liés aux activités de soin et de nettoyage » ; secteurs professionnels où les femmes sont surreprésentées. Associées au cumul des tâches domestiques de la vie quotidienne, avec l’utilisation de nombreux produits chimiques (encore majoritairement exécutées par les femmes dans les couples hétérosexuels), les femmes se retrouvent doublement exposées aux cancérogènes.

« Les femmes exposées aux cancers professionnels ont souvent des carrières hachées, avec des interruptions, notamment au moment de la maternité » précise Emilie Counil. « Ces interruptions ont pour effet de les rendre inéligibles à la reconnaissance de leurs maladies professionnelles. Et lorsqu’elles le sont, elles sont souvent sous-indemnisées ». L’autre conséquence de cette sous reconnaissance est celle de l’effectivité de la prévention de ces maladies : « Les pratiques de prévention semblent moins efficaces et plus faibles pour les travailleuses que pour les travailleurs ».

« L’inactivité professionnelle est néfaste pour la santé des femmes »

Les femmes vivent plus longtemps que les hommes, mais en moins bonne santé. Ce constat, établit par la Drees en 2019, prend en compte l’espérance de vie sans incapacité, c’est-à-dire « le nombre d’années que peut espérer vivre une personne sans être limitée dans ses activités quotidiennes ».

Constance Beaufils, entendue par la délégation aux droits des femmes, a souhaité interroger ce résultat lors de son travail de thèse à l’Ined : La vie professionnelle des femmes participe-t-elle à leur mauvais vieillissement ? Ses conclusions sont sans appel : « L’inactivité professionnelle est néfaste pour la santé des femmes, par ses conséquences sur ses ressources économiques, sociales et symboliques ». Elle s’explique : « Les femmes qui passent par l’inactivité professionnelle font face à des difficultés économiques qui débouchent sur des inégalités de santé ».

En dépit de la féminisation du marché du travail dans les années soixante, l’inactivité professionnelle continue de marquer les parcours de vie des femmes comme le souligne la chercheuse. « En 2019, 20 % des mères de trois enfants ou plus sont en inactivité professionnelle. Ce chiffre monte à 40 % quand un foyer compte un enfant de moins de trois ans ». Pour Constance Beaufils, il faut des politiques publiques qui réduisent les tensions familles-carrières chez les femmes : « Ces tensions exposent encore plus les femmes aux risques psycho sociaux ».

Pourtant, concernant le lien entre santé des femmes et travail, « on ne peut pas parler de déficit de connaissance en général » rappelle Emilie Counil, « les chercheuses, majoritairement des femmes, s’y intéressent depuis les années 80 ». « On peut observer de manière très précise qu’il n’y a pas de déficit de recherche au niveau de la santé des femmes au travail : les travaux sont là. Mais ce sont des femmes qui s’y intéressent. Si on veut arriver à faire progresser la situation, ce doit être toute la société qui doit s’y intéresser » conclut la sénatrice communiste du Val-de-Marne, Laurence Cohen.

 

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