Check Point : une délocalisation sur deux est-elle intra-européenne ?
C'est l'un des combats de Jean-Luc Mélenchon, candidat de "La France insoumise" à la présidentielle française : harmoniser l'Union européenne sur le plan fiscal et social.

Check Point : une délocalisation sur deux est-elle intra-européenne ?

C'est l'un des combats de Jean-Luc Mélenchon, candidat de "La France insoumise" à la présidentielle française : harmoniser l'Union européenne sur le plan fiscal et social.
Public Sénat

Par Thomas Mignon

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L'objectif de son programme pour l'Europe est ainsi de lutter contre le dumping social en gommant ces disparités. Et de lutter aussi contre les délocalisations. Car, affirmait-il dans On n'est pas couché sur France 2 le 11 mars dernier, "une (délocalisation) sur deux se fait à l'intérieur de l'Europe".

Alors que les grandes puissances économiques en plein essor, telles que la Chine et l'Inde, sont bien souvent citées comme destinations courantes des délocalisations, le phénomène intra-européen serait-il tout aussi important ?

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Aucun inventaire, ni de chiffres officiels

La vérification n'est pas simple. Tout simplement, parce que les chiffres officiels n'existent pas. Aucun compteur n'est tenu à jour, aucun inventaire n'est réalisé.

La délocalisation d'une entreprise, c'est la cessation d'activité dans un pays, et le transfert de cette production dans un autre État. Mais l'entreprise est-elle tenue de notifier ledit transfert ? Non. En Belgique comme en France, "les entreprises n'ont aucune obligation légale d'informer l'État" quant à une éventuelle délocalisation.

Dès lors, il devient particulièrement difficile de suivre ce phénomène ; tenir à l'œil toutes les délocalisations relève de l'exploit.

Une étude – "Un ralentissement de la mondialisation ? Preuves récentes des délocalisations et relocalisations en Europe" –  a néanmoins tenté l'exercice. Tant bien que mal. Elle émane de l'agence communautaire Eurofound, la Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail.

Mais, nous prévient John Hurley, directeur de recherche pour cette étude, elle ne constitue "pas un ensemble de données représentatif basé sur un échantillon d'études". Les données en question émanent des articles de la presse (essentiellement de la presse économique) mentionnant des délocalisations du secteur secondaire – le plus touché par le phénomène selon les chercheurs – à travers l'Europe, articles relevés par un réseau de correspondants nationaux.

Bref, les délocalisations d'industries annoncées dans les journaux et qui, précise Hurley, "implique au moins 100 pertes d'emplois".

En 13 ans, 752 délocalisations recensées dans l'Union

Cette étude n'en reste pas moins la "seule en Europe à fournir des données indicatives sur l'ampleur du phénomène de la délocalisation sur base d'informations publiques ou d'informations vérifiables émanant des entreprises". C'est également la seule source vers laquelle la Commission européenne nous renvoie aujourd'hui.

Résultat : 752 cas de délocalisation ont été recensés dans la presse entre 2003 et 2016. Et parmi eux, 352 avaient pour destination de "relocalisation" un autre État membre de l'Union européenne (à noter que ce dernier chiffre est absent de l'étude telle que consultable en ligne, mais Eurofound a accepté de nous communiquer certaines de ses données sources dans le cadre de cet article).

La part de délocalisations intra-européennes serait donc, d'après ces chiffres, de 47% (contre 11,8% pour la Chine et l'Inde réunis). Jean-Luc Mélenchon est bien dans le vrai en évoquant "une délocalisation sur deux à l'intérieur de l'Europe".

Près de 200 000 pertes d'emplois

Qu'en est-il toutefois en termes de pertes d'emplois ? Ces délocalisations ont engendré 197 927 pertes d'emplois en Europe entre 2003 et 2016.

Notons en passant que ce nombre a significativement diminué ces dernières années : en moyenne 20 327 emplois perdus des suites de délocalisations entre 2003 et 2007, contre 8485 entre 2010 et 2016.

Et parmi ces près de 200 000 emplois perdus en 13 ans, 118 760 "peuvent être attribuées à un transfert de la production" vers d'autres États membres. Autrement dit, 60% des jobs supprimés en Europe pour délocalisation ont potentiellement été "relocalisés" ailleurs dans l'Union.

Vu sous l'angle des emplois perdus, le phénomène intra-européen serait donc même plus important encore.

De l'ouest vers l'est ; de l'est vers des pays hors UE

Et comme le montrent les chiffres d'Eurofound, il opère essentiellement de l'ouest vers l'est, de "l'Europe des Quinze" ("UE15" selon les termes des chercheurs : Allemagne, Belgique, France, Italie, Royaume-Uni, Grèce, Suède…) vers les États membres depuis 2004 ("UE13" : Slovaquie, Pologne, Hongrie…).

Ainsi, lorsqu'une usine quitte l'un des pays du premier groupe pour être délocalisée, dans 44,8% des cas, c'est un pays de l'UE13 qui est choisi comme destination (ou un autre pays des 15 dans 18,2% des cas).

En somme, dans 63% des cas, les pertes d'emplois engendrées par des délocalisations depuis l'UE15 sont imputables à un transfert vers d'autres pays de l'Union. Quid de la Chine et de l'Inde ? C'est 12,7% des cas.

Par contre, les délocalisations d'industries depuis les États membres des cinquième et sixième élargissements de l'Union (UE13) se tournent un peu moins vers l'Europe : la proportion pour l'UE15 comme destination est de 12,7%, et dans 31,9% des cas, c'est un autre État membre depuis 2004 qui est choisi.

La Chine devient ici une option plus souvent retenue : 26,2% des emplois perdus dans l'UE13 sont dus à une délocalisation vers la République populaire. L'Inde représente 3,3%.

Réduire les charges, toujours plus

L'explication d'une telle différence est assez logique : "Quand on délocalise une usine, dans la très grande majorité des cas, c'est pour un motif fiscal, pour viser une réduction des coûts, commente John Hurley. Et quand les coûts sont déjà plus bas comme dans les treize nouveaux États membres, il faut aller chercher plus loin, ailleurs qu'en Europe, si l'on veut encore réduire cette charge".

Quant à savoir si une harmonisation fiscale et sociale de l'Union européenne, telle que la souhaite Jean-Luc Mélenchon, atténuerait le phénomène ou s'il n'en reporterait tout simplement pas au moins une partie en dehors des frontières de l'Union, difficile à dire.

Quoi qu'il en soit, au sein de l'Union européenne, une délocalisation sur deux a pour destination un autre État membre. C'est vrai. Et la proportion est même plus importante encore lorsqu'exprimée en pertes d'emplois.

 

Retrouvez le Check Point dans Europe Hebdo jeudi 23 mars à 17h et vendredi 24 mars à 7h.

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