Il fallait parler, et vite. Dimanche 18 octobre, Emmanuel Macron a pris la parole une dizaine de minutes depuis l’Élysée, alors que Paris connait une nouvelle nuit de tensions, notamment autour de la place de la République. « Colère » et « honte », le président a choisi des mots rarement employés par un chef de l’État, pour dire l’état d’esprit d’un exécutif pris en défaut.
Un réquisitoire contre « les factieux »
Le ton est sec, la cible désignée. Le président a imputé les violences à des « factieux issus de groupuscules d’ultragauche, rejoints par de nombreux délinquants », et dénoncé une « violence débridée ». « Des commerces ont été pillés, des bâtiments publics, des magasins, des mairies ont été attaqués », a-t-il énuméré, citant l’incendie de la mairie de Limoges, celui de l’office de tourisme de Lyon, l’intrusion dans la mairie de Marseille et l’attaque de la résidence du préfet à Bordeaux. « En regardant ces images, nous nous sommes tous demandé comment des Français peuvent faire cela à la France », a-t-il lancé, avant d’ajouter: « Rien ne le justifie, rien ne l’explique, rien ne l’excuse. »
Pas d’état d’urgence, mais les préfets aux manettes
Tout l’enjeu politique de la soirée tenait là. Avant l’allocution, la droite avait fixé le curseur. Bruno Retailleau, candidat des Républicains à la présidentielle, demandait l’état d’urgence « sans délai » et un couvre-feu. Édouard Philippe, également candidat, avertissait sur BFMTV : « Il faut des décisions. S’il se borne à du commentaire, ce serait dangereux. » À gauche, Jean-Luc Mélenchon prédisait sur LCI que le président parlerait « pour nous occuper ».
Emmanuel Macron n’a pas annoncé de régime d’exception. Il a opté pour une « méthode claire » : les préfets décideront, en lien avec les maires, pour « protéger nos villes, nos bâtiments publics et nos commerces ». Ces mesures pourront aller jusqu’à « interdire […] certains rassemblements », avec « toute action nécessaire ». Reste à savoir quelles mesures seront effectivement prises et sur quel fondement juridique.
Le constitutionnaliste Benjamin Morel voit dans les appels à l’état d’urgence une réponse davantage politique que juridique. Le droit commun permet déjà aux autorités d’interdire des manifestations lorsqu’elles représentent une menace pour l’ordre public, rappelle-t-il. L’état d’urgence, qui élargit les pouvoirs de police administrative et permet notamment d’imposer des restrictions de circulation, n’a d’ailleurs pas été déclenché pendant le mouvement des Gilets jaunes. Son utilité dépend donc de la nature et de la répétition des violences. Pour le constitutionnaliste, l’outil aurait relevé davantage de “la communication que de la nécessité” Le chef de l’État avait lui-même écarté ce dispositif après la mort de Nahel, en 2023.
« Toute la transparence », une promesse risquée ?
Le président a promis de tirer « toutes les leçons » des violences du samedi 17 octobre, en particulier sur le renseignement et l’anticipation, et chargé le ministre de l’Intérieur de faire la lumière sur les événements. « J’attends des réponses claires et toute la transparence sera faite. »
Sans reconnaître explicitement de défaillance, le chef de l’État ouvre la voie à un examen de la préparation et de la gestion de la journée. Sa promesse de transparence pourrait notamment relancer les questions sur l’anticipation des violences, redoutées depuis plusieurs jours. Le Premier ministre Sébastien Lecornu les avait lui-même anticipées en évoquant, jeudi, un « mouvement de violences urbaines ».
Sur le plan judiciaire, le ton est martial : « Ceux qui ont détruit doivent payer. Ceux qui ont pillé doivent rembourser. » Le président a également promis que les autorités seraient intraitables avec les auteurs des violences : « L’écoute et le dialogue ne signifient ni la faiblesse ni l’impunité. »
Commerçants et jeunesse : le volet social
Après la fermeté, le président a déployé le registre de la protection. Les commerçants et artisans touchés ne seront « pas laissés seuls face à ces difficultés » : le Premier ministre présidera dès lundi une cellule de crise pour mobiliser « les aides les plus rapides possible ».
Surtout, Emmanuel Macron a tenté de ne pas perdre la jeunesse. Il a dit comprendre l’« angoisse profonde » des lycéens et des étudiants sur l’avenir, les conditions de vie et d’études, l’orientation et leur place dans la société. « Leur parole doit être entendue sans a priori et sans minimiser les difficultés. » Dès cette semaine, le gouvernement travaillera avec lycéens, étudiants, enseignants, syndicats, organisations patronales et élus. « Notre responsabilité est double : entendre la colère et agir sur ces causes, et faire respecter fermement l’ordre républicain. »
La ligne de crête est assumée : « Jamais nous ne devons confondre » les manifestants aux revendications légitimes avec « ceux qui ont détruit, cassé, pillé ». Le président a reconnu la légitimité des inquiétudes sur le coût de la vie et les carburants. Il a attribué la hausse de ces derniers au conflit dans le golfe Persique, auquel la France n’a pas pris part, et annoncé de nouveaux déplacements dans la région pour sécuriser les approvisionnements en carburant et en gaz.
« Notre pays mérite une belle élection présidentielle dans six mois »
Le dernier registre est électoral. À six mois de la présidentielle, dont le premier tour est prévu le 18 avril, le président a retourné l’argument contre ceux qui appellent à la rue, pour lui, ils n’ont « qu’un but, abîmer la République et voler le débat ». Il a plaidé pour un débat dans les réunions publiques, les médias et les rassemblements pacifiques, « dans le respect ». « Notre pays mérite une belle élection présidentielle dans six mois. »
En appelant les partis, les organisations professionnelles et les syndicats à « condamner sans ambiguïté toutes les violences et [d’]appeler au calme », le chef de l’État les place devant leurs responsabilités.