POPE LEO XIV LEADS A ROSARY AND TORCHLIGHT PROCESSION IN LOURDES
IPA89062387 - France, Lourdes, Vatican, September 27, 2026: Holy Rosary prayer and torchlight procession led by Pope Leo XIV at the Shrine of Our Lady of Lourdes. Photo by VATICAN MEDIA/Catholic Press Photo - /ipa-agency.net - //IPAPRESSITALY_IPA89062387/Credit: VATICAN MEDIA/IPA/SIPA/2609280858

Rencontre du pape avec des victimes d’abus sexuels : si l’Église reconnaît « sa responsabilité systémique », « l’omerta » continue de régner, d’après Arnaud Gallais

Alors que le pape Léon XIV a rencontré hier soir à Lourdes sept victimes d’abus sexuels par des membres de l’Église catholique française, les réactions semblent mitigées. Certaines associations de victimes ou membres de l’Église dénoncent un manque de transparence via la sélection de victimes et une reconnaissance qui n’est pas à la hauteur des faits.
Chiara Carbonnet

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A Lourdes, dimanche, le pontife a rencontré en privé sept victimes de violences sexuelles.  Sélectionnées par la conférence des évêques de France (CEF), aucune d’entre elles ne devait parler au nom d’une association. Elles devaient représenter les profils de victimes : mineures, majeures, femmes, hommes, proie d’un religieux ou d’un contexte scolaire. Parmi elles : Olivier Mardi, victime de l’abbé Tartu, Jean-Marie Delbos, violé à Bétharram, Bertrand Virieux, agressé par le père Preynat, Véronique Garnier et Jérôme Guillement, eux aussi victimes de prêtres. Deux autres victimes, dont l’une de l’abbé Pierre, ont préféré ne pas communiquer leur identité.

Un mois auparavant, le 5 octobre, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) avait remis aux représentants de la Conférence des évêques de France, et à ceux de la Conférence des religieux et religieuses de France qui l’avaient commandé, un rapport historique. Cette enquête, dirigée par Jean-Marc Sauvé, concluait alors à un phénomène de masse qui aurait touché 330 000 personnes entre 1950 et 2020. Surtout, ils ont indiqué qu’il ne s’agissait pas là de méfaits de quelques individus mais bien d’un système qui avait permis aux prédateurs pédocriminels de prospérer au sein de l’Église.

Une rencontre qui ne fait pas l’unanimité

Ils étaient quatre hommes et trois femmes, reçus peu après 17h30 à la Maison épiscopale de Lourdes. Tous ont été victimes d’abus commis par des membres du clergé ou de l’Église de France, ils étaient accompagnés de Gérard Le Stang, évêque d’Amiens et président du Conseil pour la prévention et la lutte contre la pédophilie de la Conférence des évêques de France. Léon XIV avait souhaité que le nombre de participants soit très restreint car il voulait entendre les histoires individuelles des victimes plutôt que d’une délégation. Les victimes avaient d’abord demandé un temps collectif, suivi d’échanges individuels, mais le pape a choisi d’inverser l’ordre : chacun a d’abord été reçu seul, en privé, pendant environ un quart d’heure. Les victimes sélectionnées entendaient bien dire au pontife leur douleur autant que leur attente de changement. « Dialoguer ne signifie pas cautionner. Être reçu ne signifie pas renoncer à notre exigence », ont-elles indiqué collectivement dans un communiqué publié le 15 septembre.

Mais avant même le début de cette réunion à huis clos, l’organisation de cette rencontre faisait débat. Une tribune ouverte a notamment été publiée par Libération, le 25 septembre, dans laquelle un collectif de victimes demandait que le pape reconnaisse la culpabilité de l’Église, tout en craignant de moindres actions à la suite de cette rencontre avec des victimes à Lourdes : « Monsieur le chef de l’Église catholique, vous avez, certes, repris le travail mené par votre prédécesseur (le Pape François) sur ces crimes monstrueux. Il avait mesuré l’ampleur du désastre. Mais nous craignons que votre visite en France, comme ailleurs, ne change rien, notamment parce qu’une fois encore vous vous adresserez, comme à Lourdes, à des victimes soigneusement sélectionnées « en toute confidentialité » et face aux crimes commis dans vos rangs, vous vous contentez de nous demander pardon ». Selon Constance Colonna Cesari, journaliste spécialiste de la papauté : « C’est une polémique de recevoir que des individus triés et non pas des associations, parce que ces associations sont déterminantes. Si les gens ne sont pas entourés, ils ne parlent pas », explique-t-elle sur le plateau de France 24. En effet, les associations ont été au « point de départ de la prise de conscience », le rappelle Père François Euvé, prêtre jésuite, directeur de la revue Études. C’est notamment grâce aux associations de victimes que la création de la Ciase a été permise. Aussi, plusieurs associations ont pris la parole pour réagir à cette organisation. Certaines d’entre elles sont dans l’incompréhension : « J’aurais aimé que le pape Léon XIV puisse reconnaître que c’est un crime contre l’humanité et que ce n’est pas juste sept personnes sélectionnées à la volée qui permettront cette reconnaissance », témoigne Arnaud Gallais, président de l’association Mouv’enfants, à France 24. Si l’Église reconnaît « sa responsabilité systémique », « l’omerta règne » et cette rencontre « n’est pas à la hauteur des enjeux de ce crime de masse » poursuit-il.

Plusieurs personnalités de l’Église catholique rejoignent ce constat. « La façon dont les victimes qui rencontrent le pape ont été choisies n’est pas transparente », regrette le jésuite Patrick Goujon, lui-même victime d’un prêtre pédocriminel. Pour Père François Euvé, « Ça aurait peut-être été préférable de rencontrer des associations. (…) Des victimes face à un pape ou un évêque, il y a une certaine disproportion, ce n’est pas facile pour elles. Les associations sont plus incisives, elles ont plus de force ».

« On a senti un pape authentiquement à l’écoute »

À leur sortie, près de deux heures plus tard, cinq d’entre eux ont partagé leurs sentiments et leurs réflexions après cette rencontre avec le pape devant la presse. « On a senti un pape authentiquement à l’écoute », résume Olivier Mardi, cofondateur de l’association Voix Libérées de Touraine. Selon lui, le pape avait préparé la rencontre : « Il était au courant de mon histoire et il a posé des questions très précises. Il avait travaillé avant et il va travailler après. J’ai senti que c’était un homme décidé ». Pour Bertrand Virieux, cofondateur de l’ex-association lyonnaise La Parole Libérée, née de l’affaire Preynat, la rencontre a eu valeur de réparation. « Je suis vraiment épaté par ce pape, son langage non verbal. Ça m’a réconcilié avec ce que j’ai vécu il y a dix ans, quand on parlait dans le vide. On nous a vraiment écoutés ». Jérôme Guillement, auteur de « En mon corps meurtri » et coordinateur indépendant auprès du Secrétariat général de l’enseignement catholique dans le cadre de la mission Qualité de la relation éducative, a lui aussi été frappé par l’attitude du pape : « Il y a quelque chose dans le non-verbal, dans les réactions qu’il a pu avoir par rapport à ce qu’on lui disait (…) Il y a vraiment quelque chose de sincère ». Toutefois, Véronique Garnier, membre du collectif Foi & Résilience et auteure de plusieurs ouvrages dont « Au troisième jour », parle d’un sentiment contrasté : « J’ai ressenti deux choses à l’opposé ». A la messe, le matin même, elle se demandait : « Mais qu’est-ce que je fais là ? ». Après son entretien avec le pape, elle exprime avoir pu lui dire tout ce qu’elle voulait et avoir retrouvé « l’espérance que quelque chose peut changer ».

Selon les victimes, le pape a bien compris le caractère systémique des abus et ne se fait pas d’illusions sur le fait qu’il y aura d’autres victimes à l’avenir : « Il sait que ça va prendre du temps, ce changement et cette transformation, estime Olivier Mardi. Il est pas dupe et il sait que ça va continuer et qu’il faut rester vigilant. » D’après Jérôme Guillement, Léon XIV leur a dit que « l’Église en France avait encore énormément de travail à faire ».

Selon le communiqué du Vatican, le pape les a remerciés pour leur « témoignage douloureux » et a réaffirmé son engagement pour éviter que le mal qu’ils ont subi se reproduise pour d’autres. Léon XIV souhaite « travailler ensemble » pour que la communauté des fidèles devienne davantage un lieu où chacun, quel que soit son âge, puisse trouver réconfort et guérison. Les victimes attendent désormais des actes de Rome et des évêques français.

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