Gaël Giraud : « Le monde financier sait que ses jours sont comptés »
Pour Public Sénat, une personnalité politique ou intellectuelle s’interroge sur le « monde d’après ». L’économiste Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS, analyse une crise qui sonne la fin de l’ère pétrolière, et dessine les contours d’une relance verte.

Gaël Giraud : « Le monde financier sait que ses jours sont comptés »

Pour Public Sénat, une personnalité politique ou intellectuelle s’interroge sur le « monde d’après ». L’économiste Gaël Giraud, directeur de recherche au CNRS, analyse une crise qui sonne la fin de l’ère pétrolière, et dessine les contours d’une relance verte.
Public Sénat

Par Steve Jourdin

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Qu’est-ce que cette crise sanitaire a révélé de nos sociétés occidentales ?
On a constaté l’impréparation de l’Occident, et l’extrême fragilité de nos économies. Contrairement à un certain nombre de pays, l’Europe et les États-Unis ont été complètement pris de court. Il y a moins d’une dizaine d’années, nous avions des dispositifs sanitaires efficaces et des réserves de masques en grande quantité. Cela n’est plus le cas, et nous avons assisté à la débâcle de la France.

Nos insuffisances sont liées aux politiques mises en place durant la dernière décennie. La puissance publique a délaissé les questions sanitaires. Cela nous a conduit à réagir à l’épidémie de façon médiévale : nous avons dû nous terrer, chacun chez soi. Le résultat est que nous nous dirigeons maintenant vers une dépression économique qui va durer une dizaine d’années.

Quelle sera l’ampleur de la crise économique ?

La crise sera plus grave que celle de 2008. Nous entrons dans une spirale déflationniste extrêmement dangereuse. L’Europe de l’Ouest pourrait connaître une trajectoire à la japonaise. Dans les années 1990, le Japon a connu une grande répétition de la crise des subprimes, avec une gigantesque bulle financière qui a gonflé sur une bulle immobilière. Les deux bulles ont explosé au même moment, et le Japon est entré dans la déflation, c’est-à-dire dans un régime macroéconomique dans lequel il n’y a plus de croissance, plus d’inflation, énormément de dette privée et un chômage de masse. Nous risquons de subir le même sort si nous continuons de pratiquer l’austérité budgétaire.

Vous êtes très pessimiste, à un moment où les marchés financiers semblent se porter plutôt bien. Comment expliquez-vous cette bonne santé des marchés ?
Les marchés financiers sont profondément inefficients, irrationnels, traversés par des bulles spéculatives et des mouvements erratiques qui n’ont rien à voir avec l’économie réelle. On ne peut pas demander aux marchés financiers de prédire l’avenir. Ils en sont incapables.

Aujourd’hui, les marchés financiers ont compris qu’on assistait à la fin du pétrole. Le prix du baril est devenu négatif pendant quelques jours. C’est le signe d’une grande fébrilité à l’égard de l’or noir. La sphère financière repose en grande partie sur l’industrie pétrolière. Les banques ont des centaines de milliards d’euros d’actifs liés aux hydrocarbures fossiles, et ces actifs ne valent plus grand chose. La société British Petroleum (BP) vient d’ailleurs de dévaloriser une partie de ses actifs, car elle a bien compris que l’ère du pétrole était terminée. En réalité, c’est toute la sphère financière qui prend peu à peu conscience que ses jours sont comptés. La bonne santé des marchés ressemble à une euphorie des derniers instants, avant le crash final.

Quel regard portez-vous sur l’action de l’Union européenne et de la Banque centrale européenne (BCE) à l’occasion de cette crise ?
Il faut se réjouir du fait que l’Allemagne a pour la première fois consenti à mutualiser les dettes publiques au niveau de l’Union européenne. Mais le plan de relance de 750 milliards d’euros proposé par la BCE est très insuffisant. Si l’on divise cette somme par le nombre de pays concernés et par année, le montant est presque dérisoire. Ce n’est pas à la hauteur des pertes en PIB colossales que nous allons essuyer. La France devrait enregistrer à elle seule un repli d’au moins 11 % de son PIB en 2020.


Comment cette nouvelle dette, contractée à l’échelle communautaire, doit être remboursée ?
Si cette dette est remboursée par une augmentation de la contribution des pays membres au budget européen, on n’aura rien gagné. Car les pays membres devront eux-mêmes s’endetter pour la payer. Cela n’aurait pas de sens. La dette communautaire doit être financée par une nouvelle ressource fiscale.

C’est l’occasion de mettre en place une taxe carbone aux frontières de la zone euro. On pourrait aussi remettre sur la table la taxe sur les transactions financières, taxe dont on parle depuis vingt ans mais qui n’est toujours pas mise en place de manière efficace. On pourrait enfin penser à une taxe sur les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) : cette crise nous a en effet permis de prendre conscience de la menace que ces entreprises représentaient pour notre souveraineté. Il faut entrer dans un bras de fer avec les GAFAM.

Sur le plan politique, les formations de gauche peinent à proposer un projet alternatif, alors même que la crise aurait pu être l’occasion pour elles de marquer des points. Comment vous l’expliquez ?
La social-démocratie européenne s’est fourvoyée depuis une trentaine d’années. Les formations de gauche ne sont plus keynésiennes depuis les années 1980. Elles ont oublié que la dépense publique et l’investissement public sont des moteurs absolument décisifs de la dynamique macroéconomique.

La gauche s’est laissée fasciner par les marchés financiers. À l’époque, la banque lui offrait le visage trompeur d’une société sans classes sociales, sans cols bleus et sans usines. Comme elle était fatiguée du conflit social, elle a cru que la banque apporterait avec elle le dépassement de la lutte des classes. C’était un mirage : la banque est en réalité le lieu central du creusement massif des inégalités et du conflit social. Aujourd’hui, le patron d’une grande banque française gagne mille fois le SMIC.

Quelles seraient les pistes pour sortir de la crise actuelle ?
La première mesure à prendre d’urgence est la rénovation thermique des bâtiments, publics et privés. Il s’agit de la première grande étape vers la reconstruction écologique de notre pays. Nous savons le faire, cela n’exige aucune révolution technologique. On peut la financer : il suffit d’accorder une garantie publique aux crédits bancaires pour financer les projets de rénovation thermique. Cela permettrait de renouveler complètement le paysage de nos villes, de réduire notre dépendance au pétrole, de créer entre 500 000 et 1 million d’emplois en quelques années et enfin de réduire le déficit de notre balance commerciale.

La deuxième mesure à prendre est la généralisation de l’expérience Territoires zéro chômeur. Le chômage est et restera notre principale préoccupation pour les mois et années à venir. Avec la crise, on risque d’enregistrer un million de nouveaux chômeurs. La mission de l’État doit être de garantir un travail à tous. Or, les expérimentations Territoires zéro chômeur ont été un vrai succès, et il faut étendre cette logique sur l’ensemble de l’Hexagone.

Troisième proposition : l’annulation des dettes publiques au bilan de la Banque centrale européenne. La BCE détient aujourd’hui environ 2 400 milliards d’euros de dettes publiques des pays membres. Si nous annulons ces dettes, cela ne coûtera rien à personne, et cela permettrait à la France de dégager des marges de manœuvre pour financer la transition écologique dont nous avons tant besoin.

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