C’est un symbole qui restera. Le 17 octobre, au milieu d’importants débordements dans toute la France, le beffroi de la mairie de Limoges est parti en flammes après l’incursion de casseurs dans le bâtiment. La partie ancienne de l’hôtel de ville de Limoges, inauguré en 1883, a été « quasi 100 % détruite » à l’intérieur, selon les autorités. La toiture et le beffroi se sont effondrés et seule la partie moderne à l’arrière a été sauvée par les pompiers.
Dans le cadre de l’enquête pour incendie volontaire, un homme a été interpellé mardi matin dans la Creuse par le RAID, unité d’élite de la police nationale, a appris l’AFP auprès du parquet et d’une source proche du dossier, selon laquelle ce trentenaire est connu pour son appartenance à l’ultragauche. Toujours d’après l’AFP, la Sous-direction antiterroriste (SDAT) a été saisie. Âgé de 34 ans, l’homme est fiché S pour des faits de violences sur personne dépositaire de l’autorité publique, selon une source policière à l’AFP.
Sous couvert d’anonymat, des voisins et connaissances ont déclaré à l’AFP que l’intéressé était intérimaire dans le bâtiment et engagé dans la défense de l’environnement. Il est notamment soupçonné d’avoir pris part à une manifestation contre un projet d’usine de pellets en 2024 à Guéret et a été poursuivi pour des coups portés à un policier. Relaxé en première instance en 2025, il a été condamné en appel à un an de prison avec sursis avant de se pourvoir en cassation, selon le quotidien local Le Populaire du Centre. « Il est d’ultragauche et il est probablement le cerveau de cette opération », a déclaré mardi à la presse le maire Les Républicains de Limoges, Guillaume Guérin.
« À Bussière-Boffy, où il a été interpellé au domicile de ses parents, le portrait dressé par plusieurs personnes de son entourage contraste avec les soupçons qui pèsent sur lui. Ceux qui le connaissent évoquent un homme ‘sans histoire’, attaché à ses convictions et déterminé à défendre ses causes », rapporte le Populaire du Centre, qui précise que son rôle dans l’incendie de la mairie de Limoges « reste à déterminer. »
Pour l’heure, le parquet national antiterroriste (PNAT) « ne s’est pas saisi et est toujours en évaluation de la procédure diligentée par le parquet de Limoges », a précisé une source judiciaire à l’AFP. Le PNAT « cherche à comprendre si les faits commis à l’hôtel de ville de Limoges ont pu résulter d’agissements concertés et organisés, ayant pour but de semer la terreur, autrement dit à déterminer l’existence éventuelle d’une entreprise terroriste », a précisé cette source judiciaire.
17 octobre : des premiers profils étonnants
« Les services d’enquête de la police pensent qu’il y a une possibilité que ça soit un acte organisé et terroriste, avec l’idée de mettre la terreur pour des raisons idéologiques ou politiques. Cela montre l’organisation, sans doute, de l’ultragauche, qui aurait attaqué sciemment la mairie de Limoges et peut-être d’autres bâtiments », a affirmé Gérald Darmanin ce matin, au micro d’Europe 1. En marge d’un déplacement à Lille un peu plus tard dans la journée, le ministre de la Justice persiste et signe : « Partout sur le territoire national, des organisations d’ultragauche, d’extrême gauche, se sont manifestement, je mets du conditionnel, organisées pour pouvoir atteindre l’autorité de l’État. »
Tout est dans le conditionnel, puisque dès les premiers retours des gardés à vue du week-end, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a tempéré le diagnostic du gouvernement. Interrogée sur TF1 lundi matin, elle a assuré qu’elle ne pouvait « absolument pas confirmer » que les auteurs de violences à Paris étaient des « personnes politisées vers l’ultragauche. » La « grande majorité » des personnes placées en garde à vue « gardent le silence et ne donnent pas de revendications politiques », a-t-elle ajouté.
Les premières comparutions immédiates de lundi et mardi ont aussi suscité des interrogations sur le profil des personnes arrêtées à Paris : casiers vierges, jeunes adultes venant parfois de loin (d’Yonne ou d’Indre-et-Loire par exemple)… «Les profils inhabituels des casseurs de la mobilisation du 17 octobre », titre France Info, tandis que BFM TV estime que « le profil des mis en cause » est « loin de l’ultra gauche ou des pilleurs d’opportunité. »
« L’ultra gauche » : tradition autonome et conseilliste
Ce flou est probablement lié au glissement sémantique du terme « d’ultragauche. » Historien spécialiste de l’extrême gauche en Europe, Aurélien Dubuisson, rappelle qu’au sens strict, « l’ultra gauche » désigne au départ un courant de l’extrême gauche qui s’oppose aux partis d’avant-garde marxistes-léninistes et aux traditions syndicales. Plaidant pour une révolution par les conseils ouvriers – connus sous le nom de « soviets » dans le contexte russe en 1917 – l’ultra gauche a souvent été appelée « conseilliste » au cours du XXe siècle. Plus récemment, c’est le courant « autonome » qui s’est surtout développé en France.
« Depuis quelques années, l’expression est vidée de son sens et utilisée de manière opportuniste, non pas pour désigner un courant politique précis mais plutôt pour disqualifier des organisations ou des groupes étiquetés à gauche, particulièrement lors de puissants mouvements sociaux, comme le CPE, la loi Travail ou les mobilisations récentes », estime l’historien.
« Cette caractérisation permet parfois d’inculper à tort des militants », ajoute-t-il en mentionnant la fameuse affaire de Tarnac, qui avait débouché sur des non-lieux après dix ans de procédure. Si les observateurs s’accordent sur la montée en puissance de groupuscules d’ultragauche liés au mouvement autonome, notamment depuis le mouvement contre la loi Travail en 2016, leur place exacte dans la mobilisation actuelle reste à définir. Des enquêtes parlementaires permettront probablement de le préciser, avec une mission d’information de la commission des Lois au Sénat et une commission d’enquête parlementaire à l’Assemblée nationale.