High school students and Yellow Vests mobilisation in Paris
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Violences du 17 octobre : au Sénat, l’heure des comptes pour le gouvernement

Au lendemain des violences en marge des manifestations du 17 octobre, plusieurs sénateurs veulent que la Haute Assemblée prenne la main. Une demande de commission d’enquête et un débat au titre de l’article 50-1 sont déjà sur la table. À gauche comme à droite, on réclame des comptes sur les approximations. Mais les diagnostics divergent.
Emma Bador-Fritche

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Comment les autorités ont-elles pu être débordées à ce point ? Au lendemain des violences du 17 octobre, la question s’invite jusque dans les couloirs du Sénat. À Paris, Marseille, Lyon ou Limoges, des commerces ont été pillés, des bâtiments publics dégradés et les forces de l’ordre prises pour cible. Les images des affrontements ont éclipsé les revendications contre la vie chère et celles des lycéens, portées par une mobilisation qui a rassemblé 800 000 personnes selon les organisateurs, contre 550 000 selon le ministère de l’Intérieur.

Dans la soirée, la situation a basculé. À Paris, des émeutiers ont affronté des forces de l’ordre dont le dispositif semblait insuffisant pour stopper leur progression, et de nombreuses boutiques ont été pillées. Ailleurs, les dégradations ont touché plusieurs bâtiments publics : l’office du tourisme de Lyon a été incendié, l’hôtel de ville de Marseille forcé par un groupe cagoulé, la résidence de la préfète de Bordeaux saccagée et la mairie de Limoges ravagée par les flammes.

Reste à savoir si ces violences pouvaient être anticipées, et c’est cette question que les sénateurs veulent désormais poser au gouvernement. Samedi soir, Sébastien Lecornu a fait état de 1 200 interpellations et de 150 policiers et gendarmes blessés, estimant que c’était « un miracle que le bilan ne soit pas plus lourd ». Mais le 6 octobre, sur France Inter, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, avait lui-même décrit ce qui constituerait, selon lui, une perte de contrôle : « des hordes de personnes qui défilent dans les centres-villes, qui pillent les magasins et qui commettent des exactions ». Ces mots prennent aujourd’hui une résonance particulière, alors que certains réclament sa démission. Les sénateurs, eux, veulent des réponses.

Un débat au titre de l’article 50-1

Au Palais du Luxembourg, Patrick Kanner veut obtenir des explications du gouvernement. Le président du groupe socialiste au Sénat a adressé un courrier au Premier ministre et au président de la chambre haute pour demander un débat sur les événements du 17 octobre et prolonger les travaux de la mission d’information sur le maintien de l’ordre. « Je n’ai jamais vu ça en cinquante ans de vie politique à Lille, des magasins détruits à grande échelle », témoigne le sénateur du Nord. S’il distingue les violences du déroulement de la manifestation, qu’il décrit comme calme, il s’interroge sur le dimensionnement du dispositif de sécurité. Selon lui, les autorités ont sous-estimé le nombre de manifestants, à Lille comme à l’échelle nationale, laissant les forces de l’ordre en nombre insuffisant face aux casseurs. « Je pense qu’il y a là une responsabilité à établir », estime-t-il.

Le socialiste réclame une déclaration du gouvernement, suivie d’un débat sur le fondement de l’article 50-1 de la Constitution. Cette procédure permet au gouvernement de faire une déclaration devant une assemblée, suivie d’un débat et, éventuellement, d’un vote. Les sénateurs pourraient ainsi interroger l’exécutif sur les moyens engagés, les décisions prises dans la chaîne de commandement et les « éventuelles défaillances du dispositif de maintien de l’ordre ». Patrick Kanner demande également que la mission d’information de la commission des lois sur l’avenir du maintien de l’ordre, lancée en janvier, puisse prolonger ses travaux pour prendre en compte les violences du week-end. Pour les socialistes, il serait « incompréhensible » que les conclusions de la mission ne tiennent pas compte de ces événements. Ils souhaitent que les responsables concernés puissent être auditionnés et que soit étudiée « sans délai » une transformation de la mission en commission d’enquête, dotée de pouvoirs d’investigation plus étendus.

Les événements de samedi font écho à plusieurs constats déjà dressés par cette mission : des manifestations moins structurées, des rassemblements non déclarés, l’absence d’organisateurs identifiés et une infiltration « quasi systématique » par des éléments violents. Autant de questions que les sénateurs socialistes veulent désormais confronter au déroulement du 17 octobre. « Il faut que le Parlement agisse dans son devoir de contrôle sur l’action de l’État, et qu’on fasse un retour d’expérience : comment en est-on arrivé là ? », insiste Patrick Kanner. Son courrier appelle le Sénat à veiller à ce que les événements ne soient « ni minimisés ni instrumentalisés ».

Les Écologistes réclament une commission d’enquête sénatoriale

Les écologistes veulent faire la lumière sur les débordements. Présent dans le cortège marseillais, Guy Benarroche, sénateur écologiste des Bouches-du-Rhône, annonce que son groupe souhaite demander « immédiatement » une commission d’enquête sénatoriale pour comprendre comment la situation a pu dégénérer.

L’élu s’interroge notamment sur le déploiement des forces de l’ordre. Selon son témoignage, celles-ci étaient concentrées pour “empêcher les manifestants d’accéder à certains lieux”, plutôt que positionnées “à proximité des casseurs”. Il rapporte également que le maire de Marseille a alerté le président de la République sur le manque de moyens policiers. « On se pose des questions », insiste-t-il, en pointant aussi l’absence de réponse de l’État aux revendications sociales.

Comme d’autres élus, Guy Benarroche distingue les auteurs de dégradations du reste des manifestants. S’il condamne les pillages, il regrette que les violences aient éclipsé les revendications portées par les jeunes mobilisés. « Cette violence dessert les mouvements lycéens, les syndicats et les mouvements politiques », estime-t-il.

« S’exprimer lors des questions d’actualité au gouvernement ne suffira pas »

Au sein de la majorité sénatoriale, la droite n’écarte pas l’idée d’une commission d’enquête. Catherine Dumas, sénatrice Les Républicains de Paris, estime que le Sénat doit prendre ses responsabilités face à l’ampleur des violences. «« Si, dans un événement comme celui-ci, nous ne prenons pas nos responsabilités, nous ne sommes pas à la hauteur », prévient-elle, avant d’ajouter : « S’exprimer lors des questions d’actualité au gouvernement ne suffira pas », Si elle reconnaît que la Haute Assemblée n’a pas « par habitude » vocation à débattre à chaud, elle juge que « ce sont nos institutions qui sont remises en cause ». « Pourquoi pas une commission d’enquête, et en tout cas une parole forte », résume-t-elle. La sénatrice met en cause les services de renseignement, estimant qu’« ils n’ont pas fait leur travail », et pointe les messageries cryptées comme un angle mort. À ses yeux, « le gouvernement et le président » ont été dépassés par les événements.

Sa collègue LR Marie-Claire Carrère-Gée adopte un ton plus offensif. Elle dénonce des « émeutiers professionnels » et des « pilleurs décérébrés », évoquant « l’effondrement de la paix civile ». Selon elle, l’ampleur des violences n’a manifestement pas été anticipée. Elle décrit la mobilisation lycéenne comme « une allumette lancée sur plusieurs barils de poudre », dans un contexte où des forces politiques chercheraient, selon elle, à « faire tomber nos institutions ». La sénatrice reproche également au pouvoir d’avoir affaibli les partis de gouvernement et les corps intermédiaires. Sa réponse tient en deux temps : rétablir d’abord « l’autorité sans faille de l’État », par des sanctions et des mesures sécuritaires renforcées, puis renouer le dialogue avec les lycéens.

« On sait pourquoi on est là »

Au Sénat, le Rassemblement national refuse de jouer le jeu de l’enquête. Pour Edwige Diaz, présidente du groupe RN, la commission d’enquête réclamée par les Écologistes n’est qu’une manœuvre : « On n’a pas besoin d’une commission d’enquête, on sait pourquoi on est là. » Elle y voit une tentative « d’enterrer quelque chose » et de « détourner l’attention ». « On connaît les raisons de ces débordements », martèle-t-elle.

Dans la nuit, l’élue de Gironde a arpenté incognito les rues de Bordeaux pour mesurer les dégâts, qu’elle juge « incroyables ». « J’étais obligée de me masquer », raconte-t-elle. Elle décrit une ville « de moins en moins calme », où la « racaille » est « avide de casse », avant d’ajouter : « Hier, on a dépassé un cran. » Elle dit aussi avoir une pensée pour le maire de Limoges, dont l’hôtel de ville a été la proie des flammes. Elle juge « indigne » le courrier que Sébastien Lecornu lui a adressé.

Pour la sénatrice, rien de tout cela n’était imprévisible : « Il y avait des signes avant-coureurs. » Elle dénonce « un ensauvagement d’une partie de la société », « galvanisée par l’extrême gauche et par un sentiment d’impunité du macronisme ». Interrogée sur la responsabilité politique des événements, elle désigne La France insoumise et le « bloc central », qui « pratiquent depuis des années la politique de l’autruche ». Elle renvoie dos à dos « macronistes et gauche ». Selon elle, c’est finalement « le contribuable qui va payer ». Sa réponse tient en une formule : « Il faut juste appliquer la loi, appliquer des sanctions. » Et de réclamer que « les racailles » paient, et, quand elles sont mineures, que leurs parents paient. Elle rejette en revanche le projet de loi « casseurs-payeurs » : « S’il s’agit de faire payer davantage les Français, c’est non. » Quant à la suite, Edwige Diaz l’inscrit dans l’agenda de la présidentielle : « Nous sommes les seuls à pouvoir remettre la France en ordre. »

Plusieurs lectures, un même rendez-vous

Si tous condamnent les pillages, les lectures divergent. Patrick Kanner distingue l’ultragauche venue affronter la police, les pilleurs opportunistes et la contestation citoyenne, restée calme. Il refuse d’accuser directement LFI, « dépassée » selon lui, et replace la journée dans une colère sociale : « Je n’excuse rien et je condamne ces violences, mais on a un pays qui va très mal, et l’exécutif n’a plus de boussole. » Guy Benarroche refuse lui aussi l’amalgame entre casseurs et manifestants et déplore que la violence « dessert » les mouvements lycéens et syndicaux. Catherine Dumas réclame une réponse plus ferme : responsabilité civile et pénale des casseurs, réflexion sur l’âge de la majorité pénale. « On a atteint un niveau de violence tel que la République est en danger. »

Le calendrier s’accélère. Les conclusions de la mission sur le maintien de l’ordre sont attendues ce lundi, Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale réunira mardi les présidents de groupe de l’Assemblée sur une éventuelle commission d’enquête, le projet de loi « casseurs-payeurs » arrive au Sénat le 27 octobre et la prochaine mobilisation est fixée au 5 novembre. Emmanuel Macron s’adresse aux Français ce soir à 20 heures. Reste au Sénat à dire s’il se contente d’une « parole forte » ou s’il se dote des moyens d’enquêter.

Mise à jour à 17h01 avec les propos d’Edwige Diaz

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