À quelques semaines de l’examen au Sénat de son projet de loi pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme, Aurore Bergé était l’invitée de CNews, mercredi. La discussion avec les chroniqueurs a vite tourné autour de la théorie du grand remplacement. Conceptualisée par l’essayiste d’extrême droite Renaud Camus, cette théorie consiste à croire qu’une certaine élite organiserait le remplacement de la population française blanche et chrétienne par une population venant des pays du sud, noire, maghrébine et musulmane. Le péril serait ici multiple : un renversement démographique doublé d’un renversement culturel.
Pressée par les chroniqueurs de dire si cette théorie était selon elle raciste, la ministre a éludé la question à plusieurs reprises, avant de répondre : « Non, je ne pense pas que ce soit une théorie… », laissant sa phrase en suspens. Aurore Bergé a également qualifié cette théorie de « fausse, factuellement », « même mensongère, parce que cherchant à créer un terreau de peur dans notre pays », a-t-elle ajouté.
Sur franceinfo, le lendemain, Aurore Bergé a tenté d’expliciter son point de vue en estimant que le débat sur ce sujet faisait « partie de la liberté d’expression ». « Et donc je crois que le ranger sur le caractère raciste voudrait dire qu’on n’a pas le droit d’en débattre. Moi, je préfère combattre », a-t-elle plaidé.
Un « glissement progressif » de cette théorie vers la droite de gouvernement
Peine perdue, ces propos ont créé l’émoi jusque dans son propre camp. « Hein ? Aurore Bergé, tu expliques qu’une théorie raciste, ça se débat comme une opinion politique ? Le racisme est un DÉLIT », l’a interpellée sur le réseau X la députée Prisca Thévenot, membre comme elle du parti présidentiel Renaissance. « Le grand remplacement n’est pas un débat : c’est une théorie complotiste, qui a motivé des attentats terroristes », a ajouté cette proche du candidat à la présidentielle Gabriel Attal.
Comme le rappelle Nicolas Bancel, historien spécialiste de la colonisation et professeur à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne, « la théorie du grand remplacement est de fait entrée dans le débat public ». « Prisée essentiellement, il y a encore quelques années, par des personnalités de l’extrême droite, comme Éric Zemmour, elle a progressivement glissé vers la droite de gouvernement. Maintenant, dire que cette théorie n’est pas raciste, c’est faux puisque ses initiateurs ne s’en sont jamais cachés. La composante raciale est au cœur de cette théorie. Ce qui est hallucinant, c’est que la ministre en charge des discriminations joue l’ambiguïté là-dessus. »
Valérie Pécresse, candidate LR à la présidentielle en 2022, avait également suscité la polémique en citant cette théorie lors d’un meeting.
« C’est une théorie qui, sans aucune ambiguïté, est xénophobe et complotiste »
Il serait toutefois réducteur d’attribuer la paternité exclusive de la théorie du grand remplacement à l’ouvrage éponyme de Renaud Camus qui date de la fin des années 2000. « Renaud Camus l’a conceptualisée, l’a fait rentrer dans les discours politiques. Mais on retrouve ce concept par exemple dans « La France juive » d’Édouard Drumont en 1886 », souligne Yvan Gastaut, historien, maître de conférences à l’Université Côte d’Azur. Il ajoute : « La ministre évoque la liberté d’expression et le droit d’en débattre. À mon sens, le débat ne doit pas porter sur le sens de cette théorie mais sur son usage. Peut-on mobiliser ce concept de manière rationnelle quand on est une leader d’opinion, car il alimente les préjugés et les fantasmes. On l’a d’ailleurs vu cet été avec les images de Ceuta. »
« C’est une théorie qui, sans aucune ambiguïté, est xénophobe et complotiste. Elle a conduit à des attentats terroristes. L’auteur des attentats de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, avait intitulé son manifeste « le grand remplacement ». Le pendant de cette théorie est d’ailleurs une autre théorie raciale, celle de la rémigration. Il n’y a aucune ambiguïté sur son origine et ses objectifs », appuie Valérie Igounet, directrice-adjointe de Conspiracy Watch, docteure en histoire (Sciences Po Paris) et chercheuse associée à l’Institut d’Histoire du Temps Présent (CNRS).
Les études démographiques n’ont jamais pu corroborer la théorie du grand remplacement, pour la simple et bonne raison qu’opposer un peuple « d’allogènes » aux « indigènes » est artificiel une fois ôtés les présupposés racistes. Sur quels critères considère-t-on une population comme française ?
La sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla a illustré l’indissociabilité du critère racial et de la théorie du grand remplacement, lors de la coupe du monde en qualifiant la star des Bleus, Kylian Mbappé, de « Camerounais issu de la colonisation, s’efforçant désespérément de passer pour un Français ».
Une crainte du métissage qui remonte à la colonisation
« À la fin du XIXe siècle, l’idée d’une perversion du sang des Français par les Juifs, c’est un phénomène européen. Tous les pays sont affectés par un antisémitisme systémique. Il y a aussi un fantasme lié à la colonisation. Est-ce que les peuples colonisés vont nous envahir ? Vous avez deux livres qui relaient cette crainte : « L’Invasion noire » et « L’Invasion jaune » du capitaine Danrit. 380 000 soldats viennent de l’outre-mer lors de la Première Guerre mondiale. 200 000 Indochinois sont envoyés dans les usines d’armements, sur des déterminants raciaux, car on considère qu’ils ne sont pas des combattants valables. Il y a déjà une crainte du mélange et du métissage. On va les caserner et les rapatrier très vite après la guerre. C’est quelque chose qui est différent de la xénophobie ordinaire que subissent les Italiens en France à cette même époque. C’est une xénophobie qui n’a pas de pendant racial mais culturel », décrit Nicolas Bancel.
Pour conclure, les historiens s’accordent sur les raisons qui ont poussé Aurore Bergé à maintenir cette ambiguïté sur une théorie dont les initiateurs se revendiquent racistes. « C’est une femme politique qui intervient sur CNews. Ce n’est pas un média neutre », rappelle Valérie Igounet. « Elle a dû se dire que les téléspectateurs étaient des adeptes du grand remplacement », ajoute Nicolas Bancel.