À présent, sa campagne va changer d’échelle. Devenu dimanche soir le candidat officiellement investi par la primaire de l’espace social-démocrate, avec plus de 66% des voix, Raphaël Glucksmann va devoir accélérer s’il veut avoir une chance de rattraper son retard sur d’autres prétendants à l’Elysée. À commencer par Jean-Luc Mélenchon, en campagne depuis le mois de juin, et qui ce même week-end a joué la démonstration de force en réunissant plus de 10 000 militants à Clermont-Ferrand. « Ce sont des chiffres que l’on fait à trois semaines du premier tour, mais pas six mois avant », s’inquiétait, en marge de la victoire du fondateur de Place publique, un cacique du Parti socialiste, redoutant le « tsunami » LFI.
Nous sommes loin, en effet, des 2 500 à 4 000 sympathisants que Raphaël Glucksmann avait réuni mi-juin aux Docks d’Aubervilliers. Ce rassemblement avait alors été présenté comme une démonstration de force pour le fondateur de Place publique, mais aussi par certains commentateurs comme une limite de ce que sa formation politique est en mesure d’organiser, sans l’appui logistique et financier d’un grand parti. À présent, l’eurodéputé va pouvoir bénéficier du savoir-faire du PS en matière de campagne électorale, mais aussi de sa force de frappe financière, même si les jours fastes du parti à la rose appartiennent au passé.
Des trois partis organisateurs de la primaire – le Parti socialiste, Place publique et la Gauche républicaine et socialiste (GRS) -, le PS reste le plus confortablement doté financièrement. Il a touché un peu moins de 8 millions d’euros d’aides publiques en 2026, versés en deux enveloppes qui sont calculées selon le nombre d’élus. L’une de 3,188 millions, qui correspond à ce qui est attribué aux partis et groupements politiques ayant présenté des candidats lors des dernières législatives, la seconde, de 4,787 millions d’euros, calculée en fonction du nombre de parlementaires inscrits ou rattachés au parti.
« Il n’est pas question de vider les caisses du parti pour remplir les poches de Raphaël Glucksmann »
Contactés par Public Sénat, plusieurs responsables socialistes nous assurent que l’accord passé entre les partis organisateurs sur les modalités de la primaire ne comportait pas de volet spécifiquement dédié au financement de la campagne. « Ces éléments restent à définir », balaye-t-on laconiquement. Néanmoins, le surplus des sommes récoltées pendant la primaire, afin de financer le scrutin, devrait être réinjecté dans la campagne. Ce montant n’a pas encore été dévoilé par les organisateurs.
« Nous n’avons pas fixé les choses en amont, car il appartient au gagnant de la primaire de définir la campagne qu’il veut mener, même s’il existe des dépenses incontournables : une poignée de grands meetings, la communication, les frais de déplacement sur l’ensemble du territoire… », énumère Corinne Narassiguin, secrétaire nationale et trésorière du PS. « Il n’est pas question de vider les caisses du parti pour remplir les poches de Raphaël Glucksman même si le PS, bien sûr, est la formation qui va apporter le plus en termes de moyens et de garanties de prêts », explique-t-elle.
Prochaine étape : la mise en place d’une association de financement. Des discussions doivent s’ouvrir par rapport à ce qu’envisage le candidat pour battre campagne et ce qu’il est possible d’obtenir comme prêt de la part de banques toujours plus frileuses à l’égard des formations politiques. Le tout sans compromettre les partis qui vont se porter garants. « La question que nous devons nous poser c’est : quel est le niveau raisonnable d’un prêt, sans mettre en danger les partis de la primaire, et en gardant à l’esprit que nous aurons sûrement des législatives à financer après la présidentielle. On pourrait être tentés de commencer très fort, galvanisés par les sondages, avec le risque de finir sur un gros niveau de dépense mais une dynamique en berne », avertit Corinne Narassiguin.
Il faut dire que les deux dernières campagnes présidentielles ont laissé des traces au PS. Celle de Benoît Hamon a couté 15 millions d’euros, l’une des plus chères du cru 2017 avec la campagne d’Emmanuel Macron, alors que le candidat finit à 6,36%, très loin d’une qualification au second tour. Cinq ans plus tard, pour Anne Hidalgo, le budget a été divisé par cinq : une campagne à 3,7 millions d’euros, et un score de 1,75%. Il y a fort à parier que le budget final consacré à la campagne de Raphaël Glucksmann soit plus porche de celui de 2022 que de 2017, même si, entretemps, le parti socialiste a repris des couleurs. D’après Le Canard enchaîné, Olivier Faure, le Premier secrétaire du PS, envisage une enveloppe comprise entre « 2 et 2,4 millions d’euros », un montant jugé bien trop bas en interne.
Faire de nécessité vertu
À ce tarif, hors de question d’imaginer des meetings « à un million d’euros comme le font certains partis », nous explique-t-on. « Il me parait difficile de ne pas y consacrer a minima plusieurs centaines de millions d’euros, mais nous savons travailler différemment, cibler les bons prestataires et optimiser les coûts », souligne la trésorière du PS. « Ces dernières années, nous avons appris à faire beaucoup avec moins. L’importance du numérique, par exemple, permet de réduire la communication matérielle. Aujourd’hui, nous avons les moyens d’organiser une grosse campagne sans gabegie financière. »
Le candidat mise aussi beaucoup sur les levées de fonds. D’après le magazine Challenges, Place publique a déjà récolté de son côté près d’un million d’euros lors de dîners et d’évènements organisés autour de Raphaël Glucksmann par le banquier d’affaires Jacques Ittah. À présent que l’eurodéputé a remporté la primaire, le financier mise encore sur « 4 à 5 millions d’euros supplémentaires » récoltés par ce biais. « Les levées de fonds ne font pas vraiment partie de la culture du PS, mais c’est quelque chose que nous essayons de développer depuis plusieurs années », admet Corinne Narassiguin.
Chez les roses, un modèle fait rêver : en 2008 Barack Obama avait beaucoup misé sur les petits donateurs, axant largement ses campagnes de levées de fonds autour des dons de 5, 10, 15 ou seulement 20 dollars. À l’arrivée, un quart des 600 millions récoltés par le démocrate pendant sa campagne provenaient de dons inférieurs à 200 dollars. Les 42 695 électeurs qui se sont inscrits sur la plateforme Changer2027, payant 10 ou 15 euros pour participer au scrutin, laissent songeurs les socialistes.
« Une force militante » au service de la campagne
Mais au-delà des questions d’argent, le soutien du PS va aussi permettre à Raphaël Glucksmann de s’appuyer sur un appareil militant rodé aux campagnes présidentielles, et réparti sur l’ensemble du territoire à travers les fédérations locales. Le Parti socialiste revendique 31 030 militants « à jour de cotisation », soit autant de petites mains potentielles pour tracter, coller des affiches, organiser des réunions publiques et relayer la parole du candidat dans les territoires. Sans compter le réseau des élus locaux.
« Je souhaite que le PS se mobilise à tous les niveaux : élus, financier, technique, militants, dont aura besoin Raphaël Glucksmann. Il n’est pas socialiste mais il a déjà porté les couleurs du PS à deux reprises », martèle auprès de Public Sénat Patrick Kanner le patron des sénateurs PS. Un proche d’Olivier Faure, beau joueur malgré la lourde défaite infligée au Premier secrétaire dimanche soir (14,46 %), abonde : « Il est arrivé par le passé que le parti ne soit pas pleinement rangé derrière son candidat. Là, au vu du risque, c’est absolument hors de question. […] Nous avons une force militante et tout cela va être mis au service de sa campagne. »
« Il y a le savoir-faire que nous mettons à la disposition du candidat, mais il y a aussi, chez nos militants, une question d’enthousiasme. Et là, c’est à lui de créer l’envie », nuance Corinne Narassiguin. Manière de rappeler que pour la première fois de son histoire, le Parti socialiste sera représenté à la présidentielle par un candidat qui n’est pas issu de ses rangs. Près de 28% des électeurs de la primaire ont voté pour un candidat estampillé PS, Raphaël Glucksmann va devoir leur prouver qu’ils n’ont pas perdu au change.