L’immigration clandestine à Mayotte, c’est le premier sujet abordé par le chef du gouvernement Sébastien Lecornu lors de sa visite dans l’archipel cette semaine, dont le but est d’accélérer la reconstruction de Mayotte un an et demi après le passage dévastateur du cyclone Chido. Le Premier ministre a présidé mercredi sur la base navale de Dzaoudzi une réunion de l’état-major opérationnel chargé de contrer les arrivées illégales.
Un phénomène migratoire non contrôlé qui cristallise la colère des Mahorais. Une fraction importante des 323.000 habitants de l’archipel recensés par l’Insee au 1er janvier 2026 sont de nationalité étrangère : cela représentait même près de la moitié de la population en 2017. Ces demandeurs d’asile viennent majoritairement des Comores voisines, mais avec une arrivée croissante de la région des Grands Lacs (RDC, Rwanda, Burundi…).
Sébastien Lecornu a annoncé que la France conditionnerait l’aide publique au développement pour les Comores et plusieurs pays africains (Burundi, Tanzanie, République démocratique du Congo, Rwanda, Somalie et Kenya) à une meilleure collaboration « dans la lutte contre les passeurs » et « la capacité de reprendre les étrangers en situation irrégulière ».
« Le dialogue entre la France et les Comores est compliqué »
« Cette conditionnalité de l’aide publique au développement pour les pays voisins de Mayotte va dans le bon sens. Elle a déjà été mise en place par la France ces dernières années », explique Thani Mohamed Soilihi, sénateur de Mayotte, membre du groupe RDPI-Renaissance, et ancien ministre de la Francophonie sous Michel Barnier puis François Bayrou. « Il est vrai que la coopération du gouvernement comorien en matière de lutte contre l’immigration clandestine à Mayotte est minimale. Le dialogue entre la France et les Comores n’est pas rompu mais est compliqué car les Comores continuent de revendiquer Mayotte, même si les Mahorais ont voté plusieurs fois pour faire partie de la France. Les Comores sont la principale source de l’immigration clandestine à Mayotte, comme origine mais aussi comme zone de transit de migrants venus de la côte Est de l’Afrique », explique le sénateur.
Pour l’ancien ministre mahorais, il ne faut pas oublier que la situation humanitaire dramatique dans ces pays voisins africains et notamment dans la région des Grands Lacs est le moteur de l’immigration vers Mayotte. Ce qui pose la question du niveau de l’aide publique au développement de la France qui a connu une baisse historique en 2026 de plus de 700 millions d’euros (-18 %) par rapport à l’an dernier. « En tant que ministre, j’ai pourtant milité pour que cette enveloppe budgétaire ne diminue pas aussi drastiquement. Il faut arrêter avec la baisse de l’aide publique au développement. S’il y a autant de difficultés humanitaires dans cette région, c’est aussi à cause des coupes dans l’aide au développement des pays développés, notamment des Etats-Unis. »
Les financements versés par la France représentaient, en 2024, 5 % des appuis extérieurs reçus par la RDC, 10 % pour la Tanzanie mais 87 % pour les Comores, selon les chiffres de l’Organisation de coopération et de développement économiques.
« L’armée a un rôle à jouer dans cette lutte contre l’immigration clandestine »
Autre annonce faite par Sébastien Lecornu, la « militarisation » de la lutte contre l’immigration clandestine à Mayotte, avec un recours aux drones et à des ballons captifs pour surveiller les approches, et davantage de navires intercepteurs (de neuf en 2026 à 13 en 2028). Ainsi que le déploiement d’un détachement de la Légion étrangère sur l’îlot M’tsamboro, dans le nord-ouest de l’archipel. « Ces annonces vont dans le bon sens mais elles doivent être rendues effectives », estime Thani Mohamed Soilihi. « Nous avons une forte présence militaire dans la région et depuis des années, nous les élus mahorais, nous demandons qu’un navire de l’armée soit posté sur la route migratoire vers Mayotte, ce qui dissuaderait fortement les bateaux de migrants. L’armée a un rôle à jouer dans cette lutte contre l’immigration clandestine et elle doit le faire en coordination avec les autres acteurs. »
Des réformes mais peu de résultats
L’actuel locataire de Matignon a fait le bilan des politiques menées récemment en la matière et salué des « résultats solides » au vu du nombre croissant de décisions d’éloignement – 16 500 au cours du premier semestre 2026 contre 23 000 pour l’ensemble de l’année 2025. Mais il a toutefois reconnu les limites des mesures prises jusqu’à présent face à « un adversaire » qui s’adapte et sait déjouer les méthodes de détection ou d’intervention avec l’aide de « complicités locales ».
« Ces dernières années, les gouvernements d’Emmanuel Macron ont mis des choses en place face à cette urgence migratoire à Mayotte », reconnaît le sénateur. « Doublement des effectifs des forces de l’ordre dans l’archipel, réforme du droit de la nationalité, éradication des bidonvilles qui abritent l’immigration clandestine mais force est de constater que le phénomène ne s’est pas réduit. Il faut maintenir la lutte, augmenter les moyens, et coordonner toutes les mesures et les acteurs car il n’y a pas un seul remède miracle. Si d’un côté, vous augmentez les moyens sur la surveillance extérieure mais que vous vous relâchez dans la lutte à l’intérieur de l’île contre les reconnaissances frauduleuses de naissances, vous n’y arriverez pas. » Chaque année, trois quarts des naissances à Mayotte sont le fait de mères de nationalité étrangère.
Suspendre le droit du sol à Mayotte ?
Sur la question de l’accès à la nationalité française et du droit du sol à Mayotte, Sébastien Lecornu n’est en revanche pas allé aussi loin que son prédécesseur Edouard Philippe. En déplacement lui aussi à Mayotte la semaine dernière, l’ancien premier ministre (2017-2020), candidat Horizons à l’élection présidentielle, a proposé d’y suspendre le droit du sol et le droit d’asile pendant le prochain quinquennat s’il est élu. Sébastien Lecornu souhaite d’abord appliquer les lois existantes et notamment la dernière adoptée en 2025 et entrée en vigueur au printemps dernier. Pour qu’un enfant né à Mayotte obtienne la nationalité française, les deux parents, et plus un seul, doivent désormais résider de manière régulière sur le sol français depuis un an avant sa naissance, et non plus trois mois.
Pour Thani Mohamed Soilihi, « il faut une étude d’impact des différentes restrictions du droit du sol adoptées dernièrement et que je défends depuis des années. Il faut ensuite étudier la faisabilité de nouvelles mesures et qu’elles soient proportionnées à notre droit et à notre Constitution. Soit on trouve des solutions, soit on abandonne Mayotte… »