« Aujourd’hui, on est sur un tableau inquiétant » : comment la France enchaîne les mauvaises nouvelles sur le front économique
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« Aujourd’hui, on est sur un tableau inquiétant » : comment la France enchaîne les mauvaises nouvelles sur le front économique

La croissance française est en passe de caler. Après un premier semestre particulièrement noir, les prévisionnistes, qu’il soit à l’Insee ou au gouvernement, anticipe une croissance atone cette année, qui ne devrait pas dépasser un demi-point. Ce qui aura des conséquences en cascade au niveau budgétaire.
Guillaume Jacquot

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L’économie française fait grise mine. La dernière note de conjoncture trimestrielle de l’Insee, publiée ce jeudi, est peu flatteuse pour notre pays. Sous l’effet d’une demande interne amorphe, des conséquences du blocage d’Ormuz, des canicules successives ou encore des difficultés budgétaires, l’institut économique a révisé nettement à la baisse sa prévision de croissance pour l’année 2026. Il voyait initialement le PIB progresser de 0,7 %, il table désormais sur 0,4 %. Le gouvernement a lui aussi actualisé ce vendredi son cadrage macroéconomique, ramenant sa prévision de croissance à 0,5 %, soit deux fois que ce qui était inscrit dans le dernier budget voté.

Le premier semestre a été particulièrement morose, avec un recul de 0,2 % du PIB au premier trimestre et une stabilité au deuxième trimestre. Techniquement, ce n’est pas une récession puisque sa définition suppose deux trimestres dans le rouge d’affilée, mais la situation en a tout l’air. Un petit rebond est attendu en fin d’année, mais les aléas géopolitiques seront déterminants.

Les causes sont multiples. Si la France a souffert comme les autres économies des perturbations liées à la fermeture du détroit d’Ormuz, et à la fièvre sur le marché du pétrolier, elle a aussi souffert de plusieurs éléments plus endogènes. La sécheresse et les vagues de chaleur ont été plus intenses sur le territoire que chez nos voisins. L’impact sur la production agricole occasionne à lui seul un recul de 0,1 point du PIB. « L’agriculture espagnole est plus habituée, pas la France. Il y a un choc qui pèse beaucoup plus dans notre pays. Et ce pourrait être un impact d’au moins 0,2 point de PIB », anticipe Alain Trannoy, professeur à l’École d’Économie d’Aix-Marseille.

Le bâtiment et l’agriculture en difficulté, sur fond d’incertitude politique

Selon le Trésor, le choc occasionné par la guerre en Iran sur les prix de l’énergie, mais aussi certains composants, a coûté 0,2 point de PIB à ce stade à notre économie. « La France n’allait pas fort en ce début d’année, mais on espérant que les choses allaient s’améliorer sur l’indicateur des prix, c’est en fait l’inverse qui s’est produit », relate Stéphanie Villers, économiste, et conseillère du cabinet PwC France.

« Cela veut dire que la croissance est insuffisante pour que les chefs d’entreprise réembauchent, donc le chômage va augmenter », alerte également Éric Heyer, directeur du département Analyse et Prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). L’économiste appelle toutefois à ne pas trop noircir inutilement le tableau, les difficultés étant concentrées au premier semestre. « Les chiffres ne sont pas bons, mais on voit que ce n’est pas généralisé. Le secteur agricole plonge de 7,5 %, et la construction de 2,5%. Or, ces deux secteurs représentent 6 % de l’économie. Ce n’est pas aussi généralisé qu’on le pense. Le reste, c’est une croissance molle », détaille-t-il. Ce vendredi, le ministre des Comptes publics David Amiel a annoncé 1,3 milliard supplémentaire de gels de mesures de redressement, pour financer les filières agricoles touchées par la sécheresse, ou encore poursuivre les aides sectorielles face au coût élevé des carburants.

Outre la panne de l’immobilier avec le renchérissement du crédit, le secteur du bâtiment ou des travaux publics, a été plombé par la fin du cycle électoral dans les communes, traditionnellement des moments peu favorables à ce type d’investissements.

Les deux premiers mois placés sous le régime de la loi spéciale ont aussi reporté dans le temps des programmes d’investissements ou les crédits de soutien à la rénovation énergétique. À cela s’ajoute l’incertitude sur les textes budgétaires, en l’absence de majorité à l’Assemblée nationale, et de façon plus générale l’attentisme dû aux scrutins de l’année 2027. « Les Français, aussi bien les ménages que les entreprises d’investissent pas. Il y a toujours de l’attentisme avant chaque présidentielle, mais là elle a l’air particulièrement importante », commente le professeur Alain Trannoy. « Depuis la dissolution, il y a un choc propre à la France, qui est l’incertitude politique, plus importante qu’ailleurs », insiste également Éric Heyer, de l’OFCE. « Il y a une histoire de morosité qui s’est installée chez les Français, une incapacité à se projeter. Or le principal moteur de la croissance, c’est la consommation des ménages, et leur moral est en train d’être véritablement affaibli », alerte également Stéphanie Villers.

Une France qui décroche par rapport à ses voisins

L’Insee met par ailleurs en évidence un signal inquiétant : l’économie de l’Hexagone « décroche » par rapport à ses voisins et « fait pâle figure » car « tous les moteurs de la demande intérieure » sont « grippés ». L’institut note que, contrairement à la France, l’Allemagne a enchaîné des « trimestres vigoureux », ou encore que l’activité en Italie « a gardé la cadence ». Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, ce matin a lui aussi indiqué qu’il y avait un « trou d’air spécifique à l’économie française ».

Éric Heyer, économiste à l’OFCE, relativise cet écart, en prenant un peu de distance temporelle. « On voit que la France depuis 2019 a une croissance en cumulé de 6,5 %, la moyenne européenne, hors Irlande qui est un cas à part, c’est 6,3 %. On fait légèrement mieux. C’est l’Allemagne qui décrochait. Il n’y a pas structurellement un décrochage de la France en termes de PIB, mais en 2026 on va sous-performer », résume-t-il.

L’an dernier, l’Allemagne s’est engagée dans un plan colossal pluriannuel de 1000 milliards d’euros pour relancer son économie, à travers la défense et les infrastructures. Une impulsion que l’on ne retrouve pas en France, d’où cette exposition accrue aux chocs externes. « On voit aussi que l’Etat n’a plus les marges de manœuvre pour amortir les choses. Les autres pays ont des marges de manœuvre pour limiter la casse que nous n’avons plus », relève Stéphanie Villers.

Les prêteurs font payer une prime de risque à la France

L’écart entre la France et ses voisins se matérialise aussi sur les taux des emprunts d’État. Le renchérissement des taux souverains est une tendance globale, mais la France se distingue par une hausse plus marquée, en témoigne l’écart avec les titres allemands qui revient à ses plus hauts niveaux depuis la crise des dettes souveraines en 2011-2012. « On prend cette lame de fond, plus la prime de risque qui est liée à la situation de nos finances publiques, et la perspective d’un budget a minima pour 2027 », analyse Stéphanie Villers. À la veille de la dissolution, la France empruntait encore à 3 %, aujourd’hui le taux à 10 ans a dépassé les 4,45 %, ce qui accroît la charge d’intérêts payée chaque année.

La croissance atone de 2026 fait par ailleurs peser un risque de moindres rentrées fiscales. Un demi-point de PIB en moins, c’est mécaniquement 7 milliards d’euros qui manquent dans les caisses, dont un déficit qui se creuse de 0,2 point. « C’est pour cela que le gouvernement a annulé des crédits mais d’autres dépenses se sont rajoutées, la situation est périlleuse », poursuit l’enseignant.

Éric Heyer, de l’OFCE, connu pour ses positions keynésiennes, c’est-à-dire en faveur de politiques de relance, estime qu’il y a dans ces conditions une « erreur à ne pas commettre ». « Rajouter des efforts aux Français puisque le déficit ne baisse pas assez vite, signifierait tomber en récession, et ne pas forcément réduire les déficits », avertit-il.

D’autres spécialistes estiment que le moment est venu de rassurer les détenteurs de dette française. « Aujourd’hui, on est sur un tableau inquiétant, il faudrait vite réagir, envoyer des signaux clairs aux marchés, s’imposer des mesures drastiques. Les gérants d’actifs sont en train de vendre petit à petit la dette française. Si on ne fait rien, nous serons sanctionnés. Plus on s’installera dans cette phase de rigueur budgétaire, moins ça sera douloureux pour l’ensemble des acteurs », considère Stéphanie Villers. « La France devient exposée à une crise financière de dette souveraine, peut-être avant la présidentielle. Les marchés vont guetter comme se passe le budget. S’il n’y en a pas, les taux peuvent monter vers les 5 % », abonde l’économiste Alain Trannoy.

Les tensions sur les taux, qu’ils soient sur le marché de la dette, ou les taux directeurs, vont aussi se diffuser sur les emprunts qui concernent les entreprises ou les ménages. « C’est précisément pour cela que la prévision du gouvernement est trop optimiste pour 2027 [1 % de croissance, ndlr] ! Compter sur un redémarrage de l’investissement des ménages (donc du marché immobilier) me paraît utopique », fait remarquer Anthony Morlet-Lavidalie, économiste à Rexecode.

La France n’en a peut-être pas fini avec les signaux économiques dans le rouge. « C’est l’orage qui se prépare, on voit les nuages noirs qui arrivent », craint Alain Trannoy.

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