Il ressemble comme deux gouttes d’eau à son père et suit la même trajectoire politique. Flavio Bolsonaro, fils de l’ex chef de l’Etat d’extrême droite Jair Bolsonaro, âgé de 45 ans, est arrivé en tête du premier tour de l’élection présidentielle au Brésil, dimanche, en récoltant 47 % des suffrages, contre 45 % pour le président sortant Lula, qu’il affrontera au second tour le 25 octobre. « C’est une demi-surprise », commente Bertrand Dupont, sénateur (LR) des Français établis hors de France, qui vit depuis 20 ans au Brésil. « Flavio Bolsonaro avait démarré la campagne très bas dans les sondages avant de se retrouver au coude-à-coude avec Lula, à quelques jours du scrutin. » « Cette poussée de l’extrême droite brésilienne dans les sondages, comme une déferlante à quelques jours de la présidentielle, avait aussi été observée lors des précédentes élections de 2018 et 2022 », note Armelle Enders, historienne spécialiste du Brésil, professeure à l’université Paris VIII, et directrice du Laboratoire de l’Institut français de Géopolitique. Flavio Bolsonaro se présente comme une version « plus modérée » de son père, qui l’avait désigné candidat après avoir été condamné à 27 ans de prison pour une tentative de coup d’État contre Lula en 2022.
« Au Brésil, deux visions du monde se font face »
Ce résultat électoral, où deux candidats sur 13 rassemblent 90 % des suffrages, traduit la forte polarisation de la société brésilienne. « Cette polarisation est une vieille fracture du pays mais de plus en plus visible depuis dix ans et l’affaire judiciaire controversée « Lava Jato » qui a entraîné l’emprisonnement de Lula pour corruption, pendant un an et demi », explique Bertrand Dupont. « Cette polarisation est aussi géographique entre le nord pauvre du Brésil qui vote Lula, et le sud riche qui vote Bolsonaro. »
« Ce sont deux visions du monde qui se font face dans ce pays », analyse Armelle Enders. « D’un côté la vision du Parti des Travailleurs de Lula, qui prône une démocratie libérale avec des politiques sociales, un Etat assez fort qui garantit l’éducation, la culture et le respect des droits humains. Cette vision est rejetée par une partie de la population attirée par le bolsonarisme, c’est-à-dire vers un modèle de la dictature militaire avec un Etat minimal ayant juste une dimension répressive, et qui met en place la vassalisation du Brésil et de ses ressources au service des Américains. Une victoire de Flavio Bolsonaro serait un tournant historique vers un Brésil autoritaire et illibéral. Il dit dans sa campagne qu’il est plus modéré que son père et qu’il défend la démocratie mais c’est faux. Rappelons aussi que tous les dictateurs d’Amérique du Sud ces dernières décennies ont pris le pouvoir en promettant la démocratie. »
Fin de cycle pour Lula ?
Ce résultat du premier tour sonne comme un revers pour l’actuel président brésilien Lula, âgé de 81 ans, qui brigue un quatrième et dernier mandat. Dimanche soir, il a reconnu un résultat « inattendu. Le match va commencer. Nous sommes dans les prolongations, et c’est là que nous allons convaincre le peuple brésilien », a-t-il toutefois assuré. « Il y a actuellement au Brésil un très fort rejet anti-pétisme (du Parti des Travailleurs) qui se nourrit du refus d’une société plus égalitaire, d’une dose de racisme, dans une société qui a beaucoup changé sous l’influence des églises évangéliques. Ces églises estiment que le progrès individuel ne passe pas par les politiques sociales mais par le travail et la foi. La politique sociale est vue comme de l’assistanat », explique l’historienne.
« Cela ressemble à une fin de cycle pour Lula », commente Bertrand Dupont. « Ce résultat est d’autant plus dur pour lui que Sergio Moro, le juge qui l’avait mis en prison, a été élu hier soir gouverneur du Parana. »
L’axe Bolsonaro – Trump
Si le fils Bolsonaro l’emporte au second tour, le Brésil rejoindra la vague conservatrice qui, encouragée par le président américain Donald Trump, a engrangé des victoires en Argentine, en Colombie ou au Pérou. D’autant que la famille Bolsonaro cultive des liens étroits avec la sphère de Donald Trump. Ce dernier a par exemple dégainé des droits de douane et des sanctions contre le Brésil depuis le procès de 2025 contre son allié Jair Bolsonaro. Son fils Eduardo, fugitif de la justice brésilienne, a été récemment accueilli par les Etats-Unis. « La sphère trumpiste convoite le Brésil, pays qui dispose de pétrole et de terres rares. L’administration Trump combat aussi la réglementation des réseaux sociaux au Brésil, qui fait du tort à ses géants de la tech, ou encore le système de paiement interbancaire Pix, très utilisé dans ce pays, au détriment de groupes américains comme Visa », explique Armelle Enders.
Une famille Bolsonaro qui semble de plus en plus implantée dans le paysage politique brésilien tout comme son parti, le Parti libéral, qui sort renforcé des autres élections, organisées en même temps que la présidentielle. Au Sénat, le Parti libéral (PL), a remporté à lui seul 19 sièges sur les 54 qui étaient à pourvoir, et en compte 28 sur 81 au total. Parmi les élus du PL, il y a la femme de Jair Bolsonaro, et son deuxième fils Carlos Bolsonaro. Le Parti libéral est également le premier parti de la Chambre des députés, avec dans ses rangs le plus jeune des fils Bolsonaro, Jair Renan, 28 ans. « Parmi les gouverneurs élus hier, on compte des proches de la famille Bolsonaro comme Tarcisio de Freitas, élu avec 60 % des voix à la tête de Sao Paulo », ajoute Bertrand Dupont.
Vers une amnistie de Jair Bolsonaro en cas de victoire de son fils
Une configuration politique qui devrait permettre, en cas de victoire de Flavio Bolsonaro, l’amnistie de son père. « Il passera par décret et au Sénat il arrivera à former une majorité qualifiée pour modifier la composition de la Cour suprême », prévoit l’historienne qui craint l’acte 2 du bolsonarisme. « S’ils reviennent au pouvoir, rien n’arrêtera leur projet de société. Il y aura des morts… Je me souviens de Jair Bolsonaro qui, lorsqu’il était député, disait déjà que la dictature brésilienne avait trop torturé, pas assez tué et qu’une bonne guerre civile était nécessaire pour nettoyer le pays. »