La prolongation des détentions provisoires interdite pendant l’état d’urgence
Une décision du Conseil Constitutionnel vient invalider définitivement un dispositif mis en place lors du premier confinement qui autorisait la prolongation d’une détention provisoire sans passer devant un juge. Un dispositif auquel le Sénat avait mis fin en mai dernier, lors de l’examen du projet de loi prolongeant l’Etat d’urgence sanitaire.

La prolongation des détentions provisoires interdite pendant l’état d’urgence

Une décision du Conseil Constitutionnel vient invalider définitivement un dispositif mis en place lors du premier confinement qui autorisait la prolongation d’une détention provisoire sans passer devant un juge. Un dispositif auquel le Sénat avait mis fin en mai dernier, lors de l’examen du projet de loi prolongeant l’Etat d’urgence sanitaire.
Public Sénat

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

Le gouvernement a-t-il voulu trop bien faire au risque d’oublier les principes de l’Etat de droit ? La décision du 29 janvier rendu par le Conseil Constitutionnel vient rappeler à l’exécutif l’article 66 de la Constitution selon lequel : « Nul ne peut être arbitrairement détenu. - L’autorité judiciaire, gardienne de la liberté individuelle, assure le respect de ce principe dans les conditions prévues par la loi ».

Presque un an après son entrée en vigueur, les Sages de la rue Montpensier viennent censurer définitivement l’article 15 d’une ordonnance du 25 mars 2020, prise sur le fondement de la loi d’habilitation de l’état d’urgence du 23 mars 2020. Ce texte autorisait la prolongation de toutes les mesures de détention provisoire ou d’assignation à résidence sous surveillance électronique, sans passer par le contrôle d’un juge.

Comment expliquer un tel retard ? Rappelons ici que la loi organique d’urgence du 23 mars avait suspendu les délais de recours d’une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) jusqu’au 30 juin 2020. C’est à cette date que Conseil d’État ou la Cour de cassation pouvaient se prononcer sur le renvoi d’une QPC (voir notre article).

La crainte des vices de procédures

Pour comprendre les motivations du gouvernement dans la rédaction d’une telle ordonnance, replongeons-nous dans le contexte de l’époque. Le confinement généralisé annoncé par Emmanuel Macron le 12 mars, fait craindre des perturbations dans les juridictions pénales. Ne pouvant statuer dans les délais légaux, la justice risquait de relâcher dans la nature des détenus placés sous mandat de dépôt.

Cette inquiétude transparaît dans les débats du Sénat de l’époque. « À défaut d’ordonnances prises dans des délais extrêmement brefs, des vices de procédure pourraient apparaître, et nous assisterions à la remise en liberté de certains détenus », s’inquiétait la sénatrice centriste, Nathalie Goulet lors de l’examen du projet de loi d’urgence le 19 mars dernier.

« Cette ordonnance est un véritable fiasco »

« L’habilitation donnée au gouvernement ne posait pas en soi de problème tant que la prolongation de la détention provisoire était faite sous contrôle du pouvoir judiciaire et dans la mesure où une détention arrivait au bout des délais légaux. Ce n’est pas ce qu’a fait la Chancellerie. Cette ordonnance est un véritable fiasco », note Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature, qui s’est joint à la question prioritaire de constitutionnalité à l’origine de la décision du Conseil.

Les délais de la détention provisoire de personnes présumées innocentes dans l’attente de leur jugement sont en effet très encadrés. Par exemple, en matière délictuelle, le mandat de dépôt est de 4 mois renouvelable dans la limite d’un an.

L’ordonnance du 25 mars prolongeait « de plein droit » de 2 à 6 mois, selon la gravité de l’infraction, l’ensemble des détentions provisoires. En application de l’article 15 de cette même ordonnance les prolongations de détention provisoire décidées pendant la période de l’état d’urgence sanitaire continuaient à s’appliquer malgré la fin de celui-ci.

Saisi en référé le 3 avril, le Conseil d’Etat, qui n’avait pas pris la peine de tenir audience, avait jugé que l’ordonnance garantissait les droits et libertés des personnes en détention provisoire ».

Le sénateur PS Jean-Pierre Sueur se dit aujourd’hui satisfait de la décision du Conseil Constitutionnel. « Elle rejoint nos débats de l’époque. Nous avions dit avec énormément de clarté que la prolongation de la détention provisoire était contraire aux fondements de la Justice ».

Un rapport du Sénat pointait l’inconstitutionnalité et l’inconventionnalité de l’ordonnance

En effet, dès le 11 mai, lors de l’examen du projet de loi de prolongation de l’Etat d’urgence, le Sénat avait mis un terme aux prolongations des détentions de plein droit et sans débat contradictoire. « Par définition, la détention provisoire concerne des personnes qui n’ont pas été jugées et qui restent donc présumées innocentes. Il est donc essentiel de revenir rapidement, s’agissant de ces personnes, à l’application des règles de droit commun » précisait Philippe Bas, rapporteur LR du texte.

Dans un rapport sénatorial sur le suivi de l’Etat d’urgence de juillet dernier, la commission des lois du Sénat regrettait que « la Chancellerie n’ait pas été en mesure de lui communiquer le nombre de personnes ayant vu leur détention provisoire prolongée sur la base de l’article 16 de l’ordonnance n° 2020-303 ».

Avant même la décision du Conseil Constitutionnel, les sénateurs pointaient la constitutionnalité « incertaine » de l’ordonnance. « La prolongation de plein droit sans intervention explicite du juge des libertés et de la détention était une atteinte disproportionnée aux libertés, dont les conséquences pratiques semblent heureusement circonscrites » écrivaient-ils. De même, le rapport du Sénat rappelait la position de la chambre criminelle de la Cour de Cassation qui s’appuyait sur l’article 5.3 de la Convention européenne des droits de l’homme, selon lequel toute personne « arrêtée ou détenue [notamment celles placées en détention provisoire] doit être aussitôt traduite devant un juge […] et a le droit d’être jugée dans un délai raisonnable, ou libéré pendant la procédure ». « Une interprétation apparemment inverse de celle du Conseil d’État » relevaient sobrement les élus.

Partager cet article

Dans la même thématique

Bourgoin-Jallieu  demonstation against sexual violence targeting women and children
6min

Politique

Loi intégrale contre les violences sexuelles : « Que le gouvernement aborde l'examen de ce texte avec humilité et en ayant en tête son bilan », enjoint Laurence Rossignol

Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a annoncé l'inscription de la proposition de loi « intégrale » contre les violences sexistes et sexuelles comme premier texte de l'ordre du jour de l'Assemblée nationale lors de la reprise de la session ordinaire, début octobre. Ce texte de 69 articles est inspiré des 140 propositions élaborées par une coalition d'associations féministes et de défense des droits des enfants. Le meurtre dramatique de la jeune Lyhanna avait mis la pression sur l'exécutif, poussé par l'opposition de gauche et le bloc central, à aborder les violences sexuelles et sexistes dans une approche systémique.

Le

PARIS: REF 2026, Rencontre des Entrepreneurs de France 2025 du Medef – Présidentielle 2027 : suivez le premier débat de la campagne entre sept candidats réunis par le Medef
7min

Politique

Présidentielle 2027 : une multitude de candidats mais combien seront-ils réellement sur la ligne de départ ?

À huit mois de l’élection présidentielle, la course à l’Élysée donne l’impression d’une compétition sans limite. Une trentaine de personnalités, déclarées, pressenties ou envisagées, ambitionnent déjà de se présenter. Mais entre les primaires, le financement des campagnes et surtout les 500 parrainages d’élus nécessaires, la liste devrait rapidement se réduire.

Le

Photo illustration collage affiches election presidentielle de 2027
5min

Politique

Présidentielle : et si les électeurs français étaient moins indécis qu’on ne le pense ?

Une étude de Terra Nova en partenariat avec Cluster 17 sortie ce mercredi étudie la structure de l’électorat français à quelques mois de la présidentielle. Elle décrit des électeurs répartis en cinq blocs politiques. Si la porosité entre eux est possible, elle est plus probable entre blocs voisins. Si aucune majorité ne se dégage des estimations du premier tour, au second, le modèle prédit une victoire de Marine Le Pen dans tous les cas.

Le

Paris: The senate vote on an amendment of a government plan to enshrine the « freedom » to have an abortion in the French Constitution
11min

Politique

« La disparition de François Patriat nous ressoude encore plus » : confiant sur son maintien lors des sénatoriales, le groupe RDPI face à l’après Macron

Avec le décès de François Patriat, qui dirigeait le groupe macroniste depuis sa création en 2017, le RDPI, dont plus de la moitié des membres est renouvelable, aborde les sénatoriales dans des conditions très spéciales. Mais la disparition du fidèle d’Emmanuel Macron vient aujourd’hui resserrer les liens. Des questions se poseront plutôt après la présidentielle, où la « recomposition au centre » pourrait concerner le groupe, qui va avant se trouver un nouveau président. Plusieurs noms circulent.

Le