Réforme des retraites : « Un saut dans l’inconnu » pour le Sénat
L’avis très critique, vendredi, du Conseil d’État sur le projet de réforme des retraites, n’a fait que confirmer les craintes des sénateurs. Calendrier, âge d’équilibre, financement, recours aux ordonnances… À quinze jours de l’examen du texte au Parlement, trop de questions restent en suspens.

Réforme des retraites : « Un saut dans l’inconnu » pour le Sénat

L’avis très critique, vendredi, du Conseil d’État sur le projet de réforme des retraites, n’a fait que confirmer les craintes des sénateurs. Calendrier, âge d’équilibre, financement, recours aux ordonnances… À quinze jours de l’examen du texte au Parlement, trop de questions restent en suspens.
Public Sénat

Temps de lecture :

5 min

Publié le

Mis à jour le

« On fiche en l’air notre pacte social pour une promesse de campagne inconsidérée ». La sénatrice PS, membre du Conseil d’orientation des retraites (COR), Monique Lubin en est certaine, la réforme des retraites proposée par le gouvernement n’est « qu’impréparation » et « incantation » : « Une mise à bas de notre système des retraites pour un saut dans l’inconnu. »

Déjà bien mal embarqué à faire passer sa réforme auprès de l’opinion publique, des partenaires sociaux ou des parlementaires de l’opposition, l’exécutif a subi, vendredi soir, un sévère camouflet en provenance du Conseil d’État. Quelques heures après la présentation du texte en Conseil des ministres, la plus haute juridiction administrative française rendait son avis sur les deux projets de loi (organique et ordinaire). « Ce que j’en retiens, c’est que ça confirme ce que l’on pensait. Compte tenu des modifications à la réforme qui ont été faites ces dernières semaines, les régimes spécifiques accordés aux marins et aux personnels de l’Opéra par exemple, on voit bien que le système ne sera pas universel. Et donc qu’un euro cotisé n’offrira pas les mêmes droits » note René-Paul Savary, sénateur LR de la Marne, lui aussi membre du COR.

Le Conseil d’État a effectivement estimé que la réforme n'instaurait pas « un régime universel », pointant « cinq régimes », avec « à l'intérieur de chacun de ces régimes » des « règles dérogatoires à celles du système universel ».

reforme des retraites: l'avis critique du Conseil d'Etat
01:57

Des dispositions inconstitutionnelles ?

Le Conseil d’État qualifie également de « lacunaire » l’étude d’impact financier de la réforme. Un avis partagé par René-Paul Savary qui pointe lui aussi l’inconstitutionnalité d’une des dispositions de la réforme qui fait reporter à une loi de programmation les revalorisations salariales des enseignants et des chercheurs afin d’assurer leur niveau de pension. « C’est contraire à la Constitution car ça s’apparente à une injonction faite au gouvernement de déposer un projet de loi. Il y a un vrai problème de calendrier, il aurait fallu d’abord travailler sur la rémunération des enseignants avant ».

« Il faut arrêter de faire croire à une recette miracle »

Autre élément de l’étude d’impact qui a fait bondir une partie des syndicats et de la gauche, c’est la stabilisation dans le PIB des dépenses retraites, de 13,8% aujourd’hui, elles devraient passer à 12,9 en 2050. « Toutes les mesures ont pour but de faire faire des économies à la branche retraite mais n’oublions pas qu’il y a un problème avec l’emploi des seniors. Si l’on prend en compte ceux qui seront en invalidité, au chômage ou au RSA, il y aura une augmentation de la branche sécurité sociale, et de l’assurance chômage, sans oublier le poids dans les budgets des départements qui financent le RSA » souligne Monique Lubin avant de rappeler : « Quel que soit le régime de retraites, la pérennité est liée à la conjoncture économique et à la démographie. Il faut arrêter de faire croire à une recette miracle ».

Conférence de financement : « Les syndicats vont devoir trouver 12 milliards en trois mois »

Alors que s’ouvre jeudi, la conférence de financement destinée à trouver les moyens d’amener le système à l’équilibre en 2027, les partenaires sociaux vont avoir pour mission de trouver un plan B au retrait provisoire de l’âge pivot pour la période 2022-2027. « On a retiré l’âge pivot pour faire plaisir à la CFDT. Résultat, les syndicats vont devoir trouver 12 milliards en trois mois. Et Édouard Philippe a dit lui-même qu’il ne voyait pas comment arriver à l’équilibre sans mesure d’âge » se désole Monique Lubin. « Il faudra trouver un équilibre sinon le projet du gouvernement ne tient pas » met en garde René-Paul Savary qui s’inquiète des effets de seuil qui conduiraient « à une rupture d’égalité » entre « celui qui est née le 31 décembre 1974 et celui qui est née le 1er janvier 75.

Vendredi, Agnès Buzyn a confirmé qu’à partir de 2027 la notion d’âge d’équilibre, assorti d'un « mécanisme de bonus-malus » de 5% par an, devrait se tenir « autour de 64 ans », mais pourrait augmenter avec le temps.

« Les députés de la majorité qui voteront ce texte auront une lourde responsabilité »

Dans son étude d’impact, le gouvernement présente 28 « cas types » en fonction de la date de naissance, du travail et de l’âge de départ à la retraite. Une « étude truquée » pour le collectif « Nos retraites », qui relève sur Twitter, que tous ces cas sont calculés en fonction de l’âge d’équilibre de la génération 75, c’est-à-dire 65 ans. Or, le projet de loi prévoit que l’âge d’équilibre augmentera progressivement en fonction de l’espérance de vie pour atteindre 67 ans pour ceux nés à partir de 1999.

Enfin, le Conseil d’État a critiqué le choix du gouvernement de recourir à 29 ordonnances pour sa réforme, ce qui fait perdre au texte « sa visibilité d’ensemble ». « Si le gouvernement veut empêcher le Parlement de travailler c’est qu’il y a une raison. Les députés de la majorité qui voteront ce texte auront une lourde responsabilité » prévient Monique Lubin.

La réforme des retraites sera examinée par l’Assemblée nationale, en procédure accélérée, à partir du 17 février et le 21 avril au Sénat, pour une adoption définitive prévue avant cet été.

Partager cet article

Dans la même thématique

Réforme des retraites : « Un saut dans l’inconnu » pour le Sénat
3min

Politique

Lycéens, carburant, agriculteurs : Sébastien Lecornu appelle à l'apaisement sans annoncer de moyens supplémentaires

Dans une allocution de 15 minutes enregistrée depuis Matignon, Sébastien Lecornu a assuré que le gouvernement avait pris conscience des crises que traverse le pays tout en réaffirmant sa volonté de ramener le déficit à 5 % du produit intérieur brut en 2027. S'il affirme ne pas être indifférent aux angoisses des lycéens, il renvoie leurs revendications au débat budgétaire. Il a toutefois annoncé la libération de 10 millions de barils de gazole afin de faire baisser le prix du litre de gazole à la pompe de 12 à 18 centimes.

Le

FRA – ASSEMBLEE – QUESTIONS AU GOUVERNEMENT
7min

Politique

Manifestations lycéennes : mis en cause sur sa gestion du maintien de l’ordre, Laurent Nuñez pressé de trouver la voie de l’apaisement

Les mutilations de plusieurs élèves lors des manifestations lycéennes ont remis brutalement sur le devant de la scène la doctrine du maintien de l’ordre. Un rapport du Sénat sur ce sujet sera présenté dans les prochains jours. En attendant, faisant face aux demandes de démission des oppositions de gauche, le ministre de l’Intérieur a annoncé la suspension de l’usage des grenades assourdissantes et a longuement justifié l’action des forces de l’ordre, lors de son audition devant la commission des lois de l’Assemblée nationale.

Le

Memorial Site Honors Victims of the Hamas Attack at the Nova Music Festival
5min

Politique

7-Octobre : Trois ans après l’attaque du Hamas, les juifs de France continuent de vivre un « traumatisme »

L’émotion se fait ressentir en ce 7 octobre 2026. Trois ans après l’attaque du Hamas en Israël, plusieurs commémorations sont prévues en Israël, notamment à Réïm où certains politiques français se sont rendus. En France, le président du Crif explique que les Français juifs continuent de vivre ce « traumatisme » et regrette qu’ils soient « associés à un conflit » dont ils « ne sont pas responsables ».

Le

FRANCE-PARIS-MANIFESTATION ÉTUDIANTE-ÉDUCATION
5min

Politique

Blocus des lycées : dix-huit enquêtes IGPN ouvertes, l’usage des grenades assourdissantes suspendu

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a annoncé ce mercredi 7 octobre la suspension provisoire de l’usage des grenades assourdissantes dans le cadre des manifestations lycéennes. Cette décision intervient après qu’un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée lundi à Lens. Dix-huit enquêtes ont par ailleurs été confiées à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) depuis le début du mouvement.

Le