C’est un repli tactique de Laurent Nuñez opéré en quelques heures. Mais avait-il le choix ? Main arrachée, perte de l’usage d’un œil, mâchoire fracturée… Les blessures et les mutilations de plusieurs élèves lors des manifestations lycéennes ont fait pleuvoir, mardi matin, à son encontre, les demandes de démission en provenance d’élus insoumis et communistes.
761 policiers ou gendarmes, 215 élèves et 89 personnels enseignants blessés
Combatif lors des questions au gouvernement à l’Assemblée, le ministre est revenu sur son expression malheureuse prononcée vendredi soir au JT de TF1 selon laquelle l’action des forces de l’ordre s’exerçait « sans retenue » dans les mobilisations lycéennes. « J’ai dit qu’il n’y avait pas de retenue dans le principe d’une intervention, en revanche, quand il y a intervention, on applique la proportionnalité de l’action », a-t-il explicité, cet après-midi, lors de son audition devant la commission des lois de l’Assemblée nationale.
Il a également rappelé le chiffre de 6 629 interpellations depuis le début du mouvement et les blessures de 761 policiers ou gendarmes, 215 élèves et 89 personnels enseignants « pour quelques saisines seulement de l’IGPN ». Le mouvement lycéen est « aussi inédit parce qu’il a basculé assez rapidement dans des violences graves », a insisté le ministre.
Mais ce rappel de la doctrine du schéma national du maintien de l’ordre n’a visiblement pas été suffisant pour Emmanuel Macron. Mardi soir, une réunion présidée par Emmanuel Macron à l’Élysée pour faire le point sur la mobilisation lycéenne a réuni le Premier ministre Sébastien Lecornu, le ministre de l’Intérieur et son collègue à l’Éducation nationale Édouard Geffray. Comme l’explique à Public Sénat Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, coauteur, avec François Rabaté, de « La police contre la rue », « en matière de maintien de l’ordre, un ministre de l’Intérieur ne fait rien sans l’aval de l’Élysée ».
Faut-il y voir un lien de cause à effet, il n’en demeure pas moins que quelques heures plus tard, invité de la matinale de RTL, le ministre de l’Intérieur a annoncé suspendre, pour le mouvement des lycéens, l’usage de la grenade assourdissante ASSD, qui pourrait être la cause de la main arrachée d’un jeune homme à Lens lundi. Cette suspension sera effective tant « que la lumière n’a pas été faite sur ce qui s’est passé dans cette affaire », a expliqué le ministre de l’Intérieur sur RTL. « Je n’ai pas annoncé que je retirai tout l’armement intermédiaire. Je retire un type d’armement qui a causé un dégât très grave. Il y a une atteinte à l’intégrité physique qui est majeure. Je ne le conteste pas », a-t-il développé devant les députés.
« Il y a un lien direct entre ses déclarations et le drame qui s’est produit », pour Ian Brossat
« C’est une forme d’aveu. Après nous avoir expliqué pendant plus d’un jour qu’il n’y avait pas de problèmes de maintien de l’ordre, il reconnaît, par cette annonce, un dysfonctionnement. La réalité, c’est qu’ils sont allés trop loin. L’événement tragique à Lens a suscité une grande émotion qui a contribué à un changement de regard de la population sur un mouvement qui était décrié dans un premier temps », réagit Ian Brossat. Le sénateur communiste de Paris demande la démission de Laurent Nuñez. « Ses déclarations ont été indignes. Il y a un lien direct entre ses déclarations sur la nécessité d’un maintien de l’ordre sans retenue et le drame qui s’est produit », justifie-t-il.
« Il aura fallu plusieurs enfants mutilés à vie pour que Nuñez renonce à utiliser des grenades contre des lycéens. Il est temps de bannir toutes les armes de guerre des manifestations, d’en finir avec la répression policière et d’écouter les revendications justes de la jeunesse », a demandé le coordinateur national de LFI Manuel Bompard, dont le mouvement est mis en cause par l’exécutif dans les violences autour du mouvement lycéen. « Je reste en fonction. Je ne quitte pas le navire. Je reste à la barre », a indiqué le ministre interrogé en commission sur l’hypothèse de sa démission.
Côté PS, le député Boris Vallaud a annoncé que son groupe allait déposer une proposition de loi pour que, face à des manifestations impliquant des mineurs, les forces de l’ordre ne puissent plus utiliser d’armes mutilantes ou de « pratiques brutales ». « L’usage de ces armes ne peut pas être banalisé car elles sont potentiellement létales par destination », appuie son homologue au Sénat, Patrick Kanner. Le sénateur du Nord ne demande en revanche pas la démission du ministre. « Ce n’est pas ma façon de faire. S’il n’est pas coupable, il est responsable. C’est à lui de s’interroger sur cette possibilité ».
Même raisonnement du côté du sénateur écologiste Guy Benarroche, qui rappelle que la « dangerosité des LBD ou des grenades est documentée depuis le mouvement des gilets jaunes. Si ces armes sont toujours utilisées, c’est parce qu’elles font partie d’une doctrine du maintien de l’ordre qui ne privilégie plus l’évitement de l’affrontement avec les manifestants. De manière générale, ces armes ne doivent plus être utilisées pour la gestion de toutes les mobilisations et pas uniquement les lycéens. L’organisation des manifestations doit être gérée en amont entre les organisateurs et les services de renseignement pour éviter l’infiltration des casseurs », plaide-t-il.
La question du maintien de l’ordre revient en force dans le débat public au moment où le Sénat s’apprête à présenter un rapport sur le sujet. Le sénateur centriste Olivier Bitz, co-rapporteur, avec David Margueritte (LR), de la mission d’information lancée il y a plusieurs mois, voit tout d’abord dans la suspension de l’usage des grenades ASSD « un signe d’apaisement bienvenu ».
Les armes intermédiaires ont pour objectif de « maintenir à distance les assaillants »
Sans déflorer les conclusions du rapport attendues dans une dizaine de jours, Olivier Bitz a pu observer que les forces de l’ordre sont confrontées à des actes de plus en plus violents. « Il est, pour moi, hors de question d’exposer davantage les policiers et gendarmes en ne leur donnant pas les moyens de rétablir l’ordre. Je ne parle pas ici de manifestants mais de fauteurs de troubles qui sont là pour blesser gravement ou tuer les forces de l’ordre. »
Olivier Bitz, qui sera par ailleurs rapporteur du nouveau projet de loi « casseurs-payeurs », ajoute que les armes intermédiaires ont pour objectif de « maintenir à distance les assaillants et éviter le contact avec les fauteurs de troubles ». « Si l’on s’en prive, cela pourrait avoir un impact sur le risque de blessures du côté de forces de l’ordre comme du côté des manifestants. Certains veulent interdire l’usage d’armes mutilantes, mais ça ne veut rien dire. La question porte sur leur doctrine d’emploi et leur encadrement. Les boules de pétanque et les cocktails Molotov sont des armes mutilantes », ajoute-t-il.
Une analyse que fait aussi sienne le ministre de l’Intérieur, devant les députés, cet après-midi. « Les armes intermédiaires sont absolument indispensables quand les policiers, les gendarmes, ont en face d’eux une violence extrême, cela permet de maintenir à distance, de graduer la réponse », a-t-il insisté.
Laurent Nuñez sera également auditionné par la commission des lois du Sénat dans les prochains jours.