Les 16 et 17 septembre, le premier ministre canadien Mark Carney était à Strasbourg, au Parlement européen, pour une visite assortie d’une annonce : l’idée d’un rapprochement significatif du Canada et de l’Union européenne, jusqu’à en faire un « membre associé » selon les termes employés par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Devant les eurodéputés, le dirigeant canadien s’est ainsi félicité d’une « alliance pour l’avenir », une « démarche positive unique » destinée à renforcer l’autonomie stratégique mutuelle dans l’intelligence artificielle, les minéraux critiques ou la défense notamment.
Pour l’eurodéputé espagnol Javier Moreno Sanchez (Socialistes & Démocrates), président de la délégation pour les relations avec le Canada, cette initiative répond aux urgences du moment : « On est dans un moment géopolitique qui est trouble, donc il faut le faire ». Qualifiant le Canada de « pays le plus européen hors d’Europe », l’élu défend un rapprochement concret fondé sur des accords numériques, spatiaux ou académiques via Erasmus+. Quant au statut précis à donner à ce rapprochement, il s’interroge, mais n’écarte aucune hypothèse : « Il faut être créatif et inventif. L’euro n’était pas dans les traités à l’époque, Schengen n’y était pas… Quand il y a la volonté politique de se rapprocher, on peut le faire », estime-t-il.
Une analyse contestée par l’eurodéputé français Nicolas Bay, du groupe des Réformistes et conservateurs. Selon lui, la proposition formulée par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen relève surtout de la posture politique : « Dans ce discours elle n’avait pas grand-chose à annoncer et finalement il y a d’abord une opération de communication », estime-t-il. Se disant ouvert à de nouveaux partenariats, mais rétif à une association, l’élu met en garde contre un effacement des repères continentaux : « L’Europe, c’est d’abord une entité géographique, culturelle, historique, spirituelle, mais on ne peut pas conceptualiser sérieusement que l’Europe s’étende de l’autre côté de l’Atlantique. Dire qu’on va faire venir tout un tas de pays associés, cela va ajouter du flou », met-il en garde.
Royaume-Uni : la tentation du « Breturn »
Autre question rouverte pour les Vingt-Sept en cet automne : leur relation avec la Grande-Bretagne. Trois mois après son arrivée au pouvoir, le nouveau Premier ministre britannique Andy Burnham a durement critiqué le bilan de la rupture avec Bruxelles, estimant que « le Brexit a fait plus de mal que de bien » à son pays. Lors du sommet UE-Royaume-Uni prévu le 20 novembre, le dirigeant travailliste souhaite ainsi exposer « différentes options pour la relation de long terme avec [l’UE] » afin d’apporter, dit-il, « de la clarté sur l’avenir de [son pays] avec le continent ».
Une annonce saluée par Javier Moreno Sanchez : « La porte est ouverte, ils n’ont qu’à revenir ! », réagit le socialiste espagnol. Soit, ils ont la volonté et on repart comme on était il y a quelques années en arrière, soit on fait l’association la plus proche possible », avance-t-il. Un écho au « Welcome back ! » formulé par Emmanuel Macron quelques jours plus tôt, en réponse au discours de son homologue britannique.
Du côté souverainiste, Nicolas Bay est nettement moins enthousiaste. Dénonçant une forme de volatilité politique, il appelle à s’en tenir aux termes actuels : « La vérité, c’est que les Britanniques, en quittant l’UE, ont obtenu tous les avantages de l’Union sans les inconvénients », avance-t-il. « Si l’Union européenne est en permanence à faire des va-et-vient en fonction des circonstances électorales de tel ou tel pays, elle ne va pas sur le chemin de la puissance, de l’indépendance et du rayonnement sur la scène mondiale », estime ce proche de Marion Maréchal Le Pen.
Ukraine et Balkans : l’élargissement en question
Alors que le Monténégro fait figure de favori pour être le prochain entrant formel à l’horizon 2028, le rythme des négociations avec les autres candidats officiels (Balkans occidentaux, Ukraine, Moldavie, Géorgie) continue de diviser.
Favorable à ces élargissements mais estimant qu’ils doivent s’accompagner d’un nouveau mode de fonctionnement communautaire, Javier Moreno Sanchez plaide pour une évolution des règles internes sans modification des traités européens : « Ouvrir des traités vu le contexte géopolitique et géoéconomique va être compliqué », avertit-il, alors que la Commission a dévoilé des pistes de réformes. Celles-ci visent notamment à limiter le droit de veto sur certains sujets, pour éviter une paralysie des institutions européennes.
Réforme de la gouvernance ou non, pour Nicolas Bay l’intégration de nouveaux membres relève au contraire d’une « illusion » et d’une « fuite en avant ». L’eurodéputé pointe ainsi des différentiels sociaux persistants avec les pays des derniers élargissements. Quant à la candidature de Kiev, il tranche : « Qu’on soutienne l’Ukraine militairement est une chose, [mais] dire qu’elle doit adhérer à l’Union européenne n’a aucun sens. Cela créerait une concurrence déloyale terrible (…) et l’intérêt européen est aussi d’avoir des pays qui font une zone tampon avec les autres grandes puissances. »
Favorable à cette adhésion de l’Ukraine, mais prudent sur la question du calendrier, Javier Moreno Sanchez souligne en tout cas l’attractivité du projet communautaire : « À tous ces gens qui se plaignent toute la journée que l’UE ne marche pas, je leur dis que c’est un pôle d’attraction », conclut-il.
Retrouvez l’intégralité de l’émission Ici l’Europe sur notre espace replay.
Thibault Henocque