Deux heures à peine après son arrivée sur sol français pour une visite de quatre jours, le pape Léon XIV a prononcé son premier discours depuis la salle des fêtes du palais présidentiel en présence d’Emmanuel Macron, de 500 invités du monde politique, diplomatique, religieux, économique ou culturel. Parmi eux, une délégation de sénateurs et sénatrices, membres du groupe d’amitié France-Saint-Siège, et le président de la chambre haute, Gérard Larcher. « Nous avons été surpris car le pape est arrivé par le jardin et donc il n’a pas remonté l’allée où nous étions assis de part et d’autre. Mais il est passé par l’allée centrale après son discours et j’ai pu le saluer. Je lui ai simplement dit que c’était un grand honneur de le recevoir », témoigne la sénatrice de l’Essonne, Laure Darcos (Les Indépendants République et Territoire).
IA : appel à développer un « discernement éthique »
Dans le prolongement de son encyclique, « Magnifica Humanitas », dans laquelle l’intelligence artificielle figure comme thème majeur, Léon XIV a mis en garde contre le risque de perdre « notre humanité au milieu du paradis de machines qui envahissent et conditionnent notre quotidien. Il a appelé devant Emmanuel Macron à développer un « discernement éthique » dans un contexte d’inquiétude croissante sur l’encadrement des outils d’intelligence artificielle. Il a sur ce point cité une formule de l’écrivain français Georges Bernanos, qui critiquait le projet d’une société industrielle obsédée par l’efficacité et le profit après la Seconde Guerre mondiale. « Une société authentiquement libre n’impose pas l’uniformité, mais protège la diversité des consciences, en prévenant les dérives autoritaires et en favorisant un dialogue éthique », a-t-il rappelé.
Quelques minutes plus tôt, dans son discours, Emmanuel Macron avait prôné, lui, une « organisation internationale » pour éviter une IA concentrée dans « quelques mains ». Ce voyage en France est « un grand honneur » qui suscite « une espérance », a-t-il déclaré en introduction, après s’être auparavant entretenu en privé avec le pape.
Fin de vie : « La France, fille aînée de l’Église, est allée trop loin, pour lui »
Le point de divergence majeur entre les deux chefs d’Etat a porté sur la bioéthique. Dans une allusion à peine voilée, sur le texte fin de vie adopté par le Parlement, il y a quelques mois, et qui crée un droit à l’aide à mourir, le pape a réaffirmé que « la protection du droit à la vie constitue le fondement incontournable de tout autre droit humain ». « Il existe de nos jours la tentation d’attendre de la science la solution à toutes nos souffrances (…) Lorsque la science et la technologie ne sont pas éclairées par la conscience, elles peuvent proposer des solutions immédiates qui semblent répondre aux désirs et aux douleurs des hommes et des femmes. Mais qui, en réalité, peuvent les détourner du bien auquel ils aspirent profondément », a-t-il poursuivi avant de dénoncer les « manipulations génétiques », la « gestation pour autrui », « l’achat d’organes » et « l’offre d’une mort programmée », présentés comme des « dérives » qui risquent « de détourner la science et la technologie en entreprises lucratives ».
« Il a émis une critique très diplomatique de la loi sur la fin de vie. Je n’ai pas osé lui dire que les sénateurs présents à l’Élysée aujourd’hui s’étaient opposés à ce texte. Je ne l’ai pas fait par courtoisie républicaine car le président de la République était à côté de lui. J’ai senti qu’il nous avait parlé, avec attention et tristesse, de notre responsabilité de Français. La France, fille aînée de l’Église, est allée trop loin, pour lui », relate Laure Darcos.
« La juste laïcité ne consiste pas à exclure la religion de l’espace public »
Le pape, longuement applaudi à la fin de son discours, a assuré que « la France est très souvent au cœur de (sa) prière », lui « qui n’oublie pas ses origines familiales normandes et béarnaises » D’origine Française par sa mère qui était née au Havre avant d’émigrer aux Etats-Unis.
Sur le principe de laïcité et la neutralité de l’État, qui est au cœur de débats récurrents en France, notamment autour de l’enseignement privé sous contrat ou du port du voile, le pape a déclaré que « la juste laïcité ne consiste pas à exclure la religion de l’espace public ». Une réponse du souverain pontife à la proposition du RN qui consiste à interdire le voile dans l’espace public. Il a, par ailleurs, jugé « urgent » le dialogue entre « des personnes de différentes appartenances culturelles et religieuses ».
La « véritable laïcité » n’exclut pas la dimension religieuse « mais sait au contraire en tirer parti comme d’une ressource éducative », a ajouté le pape américain. C’est pourquoi « l’école catholique a toute sa place dans le paysage éducatif d’un pays comme la France », a-t-il estimé alors que la notion de « caractère propre » de l’enseignement privé sous contrat qui scolarise plus de 2 millions d’élèves en France, est régulièrement questionnée.
En attendant son discours sur l’Europe prévu à Metz, lundi, le pape a estimé que la France avait « la vocation de demeurer un artisan infatigable de paix et de multilatéralisme », « face aux bruits de bottes et aux crises multiformes dans le monde ». « Je vous exhorte à ne jamais vous résigner à la perspective d’une guerre », a-t-il soutenu.
Il a conclu en rappelant les paroles d’Emmanuel Macron prononcées en 2018 devant la Conférence des évêques de France : « Une Eglise prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation ; et un président de la République prétendant se désintéresser de l’Eglise et des catholiques manquerait à son devoir ».