L’essor de l’IA se fait à un rythme inédit. Comme l’a souligné l’association Data for Good au cours de son audition, l’adoption de l’IA a été beaucoup plus rapide que pour d’autres innovations, comme le smartphone. En deux ans, de 2023 à 2025, le taux d’usage dans la population est passé de 20 % à 48 %, soit un Français sur deux utilise maintenant l’IA de façon régulière. Aussi, la commission a cherché à comprendre son impact sur l’environnement même s’« il est difficile de distinguer l’empreinte de l’IA de celle du numérique car les données disponibles sont lacunaires » et que « les technologies, tout comme les usages, évoluent sans cesse », explique devant la presse Guillaume Chevrollier, sénateur LR et rapporteur de cette mission.
Des travaux qui poursuivent ceux de la loi Reen
Dans la lignée des travaux de 2020 sur l’empreinte environnementale du numérique, qui n’intégrait pas à cette époque le rôle de l’IA, la commission de l’aménagement du territoire et du développement durable a lancé en décembre 2025, une mission d’information sur l’empreinte environnementale de l’IA, dans le prolongement de ses travaux.
Le rapport de 2020 s’était concrétisé par l’adoption de la loi du 15 novembre 2021 visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique en France (dite « loi Reen »), faisant de la France un précurseur au niveau international. Au cours de son audition en tant que président de l’Association des villes et collectivités pour les communications électroniques et l’audiovisuel (Avicca), le sénateur Patrick Chaize a ainsi rappelé dans le rapport que la France a été le premier pays au monde à légiférer sur le sujet et a inspiré d’autres États, comme le Canada. Cinq ans après son adoption, même si la loi n’a pas produit tous ses effets, un premier bilan positif peut être tiré, d’après le rapport publié ce lundi : elle a structuré l’action de l’Ademe et de l’Arcep, amélioré la connaissance des impacts du numérique et contribué à mobiliser la recherche et les acteurs publics. Par exemple, cela a permis d’introduire un enseignement dédié à l’empreinte environnementale du numérique dans les collèges et universités.
Adopté le 16 septembre, ce nouveau rapport de la mission sur l’empreinte environnementale de l’IA formule 16 recommandations pour sensibiliser à un usage plus sobre de l’IA tout en en faisant une opportunité d’attractivité pour la France. « C’est un défi pour la planète mais aussi un enjeu économique pour la France », souligne Guillaume Chevrollier, sénateur LR et rapporteur de cette commission.
Une empreinte environnementale particulièrement liée aux centres de données
Le développement de l’IA générative entraîne un changement d’échelle des centres de données : « L’IA générative nécessite des puissances de calculs considérables, certains centres dédiés atteignent une puissance de 100 MW, voire 1 GW, contre 10 MW pour un centre de données classique. L’empreinte carbone de ces infrastructures dépend toutefois fortement du mix électrique du pays », explique Guillaume Chevrollier. Selon un rapport de l’Ademe de 2026, l’IA générative représente, à l’échelle nationale, 13 % de la consommation électrique des centres de données servant des usages français. La révolution de l’IA fait donc basculer les émissions de gaz à effet de serre générées par le numérique du terminal vers le centre de données, comme l’a évoqué Baptiste Perrissin Fabert, directeur général délégué de l’Ademe, au cours de son audition : « avec l’intelligence artificielle, la partie « usage « prendra de plus en plus de place, puisque la consommation d’énergie et d’électricité prendra le pas sur l’impact environnemental de la fabrication des terminaux ».
Dans le cadre du programme Stargate, le Gouvernement des États-Unis mobilise, sur la période 2025 à 2029, 500 milliards de dollars d’investissement avec pour objectif de déployer, d’ici 2030, 10 millions de processeurs d’une consommation de 100 TWh par an. Aussi, en seulement 7 ans et en ne prenant en compte que les investissements engagés, la consommation d’électricité des centres de données installés aux États-Unis dédiés à l’IA pourrait décupler. Et le problème de ces centres de données est qu’ils ont un fort impact hydrique et une dépendance accrue aux minerais.
En effet, l’IA générative nécessite des processeurs graphiques, qui mobilisent des minerais critiques aux réserves limitées, incompatibles avec les taux de croissance prévisionnels de l’IA : l’épuisement théorique de plusieurs minerais nécessaires au développement de l’IA (cuivre, cobalt, lithium, nickel) interviendrait entre 2035 et 2050, alors même que la demande en métaux pour le numérique pourrait augmenter de 179 % entre 2020 et 2050. Largement concentré géographiquement et contrôlé par la Chine, cela soulève un enjeu de souveraineté économique, que le rapport prend en compte.
« Accueillir davantage de centres de données peut contribuer à diminuer l’empreinte carbone de nos usages numériques »
Au niveau mondial, les prélèvements d’eau devraient doubler d’ici 2030, passant de 560 millions de m3 à environ 1200 millions de m3. Mais ces besoins en eau varient très fortement en fonction de la technique de refroidissement utilisée. En France, les centres de données prélèvent 681 000m3 d’eau par an, soit 0,0023 % du total des prélèvements du territoire national. « Même si on sait que cela va évoluer, ça reste des prélèvements très limités en France », souligne le rapporteur LR Damien Michallet.
Sur la question foncière, l’enjeu est bien réel : les centres de données s’étalent parfois sur « des centaines d’hectares » et produisent des « chaleurs fatales » précise Damien Michallet. Mais selon les rapporteurs, il est possible d’allier « nos objectifs environnementaux » tout en investissant dans la construction des centres de données durables. Le rapport propose alors d’utiliser d’anciens sites industriels ou alors de « réfléchir différemment à la construction de nos bâtiments » en aménageant par exemple des centres de données sous des centres de santé ce qui permettrait de chauffer directement tout le bâtiment et donc faire des économies d’énergie. « Nous estimons que la sobriété n’est pas un frein pour l’innovation mais peut être une chance pour la France et l’Europe de prendre de l’avance. Il faut s’assurer que ce développement respecte les limites planétaires et réduise au maximum son impact. Nous avons trouvé ce point d’équilibre », résume le sénateur PS Simon Uzenat. Selon la recommandation numéro 5, il faut « renforcer l’acceptabilité territoriale et environnementale des centres de données en favorisant leur intégration dans les territoires ».
La localisation des centres de données dédiés à l’IA en France constitue la meilleure manière de réduire l’empreinte environnementale de l’IA : en phase d’exploitation, les émissions dépendent principalement de la consommation d’électricité et du mix électrique qui l’alimente. « Accueillir davantage de centres de données peut contribuer à diminuer l’empreinte carbone de nos usages numériques », déclare Guillaume Chevrollier. De ce point de vue, la France dispose d’un atout majeur : son mix électrique est aujourd’hui décarboné à hauteur de 95 %. À titre de comparaison, le mix électrique n’est décarboné qu’à hauteur de 47 % aux États-Unis et 39 % en Chine. Avec 21,7 grammes de CO2 par kWh émis en 2024, contre 171 au Royaume-Uni et 363 en Allemagne, l’Hexagone propose une électricité ayant l’une des plus faibles intensités carbone au monde. « Grâce à notre énergie décarbonée et à nos techniques de refroidissements », conclut Damien Michallet. La France est dotée « d’atouts environnementaux » qui permettent d’accueillir de nouvelles capacités sans compromettre l’électrification des autres secteurs. Aussi, les sénateurs ne préconisent pas de freiner le développement des centres de données mais plutôt de faire de la performance environnementale un critère d’attractivité.
L’IA au service de l’environnement, un enjeu européen et international
Si les apports potentiels de l’IA en matière d’environnement font consensus, la mission constate que l’objectivation et la quantification de leur impact sont complexes notamment à cause du silence des géants de l’IA. Seuls Mistral AI et Google ont publié un bilan environnemental de leur IA, avec des méthodes très différentes donc peu comparables : « Ils ont fait un effort de transparence mais ça ne permet pas vraiment de vérifier », affirme Simon Uzenat. Il explique alors qu’il est nécessaire de créer un standard européen commun qui permettrait de donner l’ordre de grandeur de la consommation des entreprises pour ainsi mieux les guider. Aussi, les rapporteurs sont convaincus qu’une politique, y compris industrielle, en faveur du développement d’une IA durable doit être lancée au niveau européen. Car au-delà d’une nécessité environnementale, c’est aussi selon eux, un levier de compétitivité et par conséquent d’une opportunité pour l’Europe.
Si le rapport porte une attention particulière à la sensibilisation des utilisateurs et au fait que la sobriété passe par une évolution des usages, en appelant notamment à une campagne nationale de sensibilisation, ils insistent sur le fait que cela ne suffira pas : « Il y a parfois une forme de schizophrénie. Les mêmes qui disent qu’il faut réduire les impacts vont, le soir même, peut-être chez eux, consulter l’IA pour tout et n’importe quoi », souligne Simon Uzenat. « En réalité, on ne diminuera pas nos usages. Et on a un modèle vertueux donc il faut l’utiliser », conclut le sénateur Damien Michallet.