« La présidentielle, ce n’est pas la Star Academy de la politique. Ceux qui la voient comme un spectacle de claquettes finissent par être balayés, parce que les gens ne décident pas quel homme ou quelle femme sera le plus beau dans les habits de président, mais quelles idées ils veulent », martèle le député insoumis Aurélien Le Coq.
La formule résume la méthode de La France insoumise, faire du programme l’arme principale de sa campagne. Et le mouvement entend bien prendre les devants. À la veille d’un grand meeting au Bourget, en Seine-Saint-Denis, le mouvement publie l’intégralité de son programme pour 2027, avec la cinquième édition de L’Avenir en commun. Un ouvrage de 212 pages, vendu 4,90 euros en librairie, qui réunit 1 069 propositions, dont 238 nouvelles selon le décompte du mouvement.
Coordonné par les députés Clémence Guetté et Hadrien Clouet, le texte s’appuie sur plus de 24 000 contributions citoyennes, une trentaine d’auditions et le travail de groupes d’experts. « Les mesures proposées ne sont pas les intentions de quelques technocrates seuls dans un bureau », insiste Jean-Luc Mélenchon dans son introduction. « L’Avenir en commun est une mise en cohérence des programmes produits par la société elle-même. »
Mais cette nouvelle version n’est pas qu’un catalogue enrichi, elle marque aussi un tournant stratégique. L’écologie, longtemps cantonnée à la troisième partie, ouvre désormais l’ouvrage. Et la « Nouvelle France » prend peu à peu la place de l’« union populaire », le slogan de la campagne de 2022 et s’impose comme le nouveau fil conducteur du projet mélenchoniste.
L’écologie, nouvelle porte d’entrée du programme insoumis
C’est le changement le plus visible de cette cinquième édition, la bifurcation écologique et sociale devient la première des six grandes parties du programme. « Tout notre programme est structuré autour de la planification écologique, c’est le point de départ de notre action », explique à l’AFP Hadrien Clouet, coresponsable du projet. Sa collègue Clémence Guetté a défendu la même ligne ce vendredi sur France Inter, en insistant sur la prise en compte des « maladies écologiques ».
Dans le détail, les insoumis proposent d’inscrire dans la Constitution une « règle verte », qui empêcherait de prélever sur la nature davantage que ce qu’elle peut reconstituer, ainsi qu’une « règle bleue » reposant sur le même principe. Le mouvement entend également créer un conseil à la planification écologique, chargé notamment de superviser la relocalisation des productions essentielles. Autre mesure emblématique, déjà dévoilée avant l’été : la création d’« écorégions », un nouveau découpage territorial fondé sur les bassins versants, les massifs montagneux et les façades maritimes.
Sur le terrain énergétique, les insoumis maintiennent leur ambition de sortir du nucléaire et des énergies fossiles pour atteindre 100 % d’énergies renouvelables. Mais l’horizon est repoussé à 2060 au plus tard, contre 2050 dans le programme de 2022. Le texte fixe également un objectif de réduction de 65 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2033. La dimension internationale de cette bifurcation est aussi renforcée. LFI propose la création d’un tribunal international de justice climatique et environnementale, d’une organisation mondiale de l’environnement et d’un fonds destiné à indemniser les victimes de pollutions et à soutenir les lanceurs d’alerte.
Ce virage vert n’est pas sans arrière-pensée politique. En multipliant les propositions sur le sujet, les insoumis cherchent à occuper le terrain des écologistes, alors que le ralliement de leur appareil à une candidature Mélenchon reste incertain.
Des marqueurs historiques largement reconduits
Derrière cette nouvelle hiérarchie des priorités, les marqueurs historiques du programme insoumis demeurent largement préservés. Smic à 1 700 euros net, blocage des prix des produits de première nécessité, rétablissement de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), taxation des très hauts patrimoines, « sécurité sociale intégrale », les principales propositions économiques et sociales des précédentes campagnes sont toujours là.
Sur les retraites, LFI promet d’abroger la réforme d’Emmanuel Macron. Elle prévoit d’abord un retour à 62 ans, avant de rétablir le droit à la retraite à 60 ans à taux plein après 40 annuités de cotisation. Un calendrier plus progressif que celui défendu en 2022.
Autre pilier du projet mélenchoniste, la VIe République reste elle aussi au programme, même si elle n’en est plus la porte d’entrée. Les insoumis veulent convoquer une assemblée constituante par référendum pour refonder les institutions. Ils proposent aussi d’accorder le droit de vote à 16 ans, de reconnaître le vote blanc et d’instaurer le vote obligatoire.
Le programme s’aventure aussi sur des terrains plus récents. Face à la montée en puissance de l’intelligence artificielle, LFI souhaite créer une autorité nationale chargée de délivrer des autorisations de mise sur le marché pour les systèmes présentant des risques élevés. Le mouvement entend également garantir un contrôle humain des décisions algorithmiques dans le monde du travail.
De nouveaux droits et un milliard d’euros contre le racisme
L’autre évolution de cette édition tient à l’élargissement des droits sociaux et sociétaux. Dans le prolongement de son travail sur la reconnaissance de l’amitié, Clémence Guetté porte plusieurs mesures pour mieux prendre en compte les liens familiaux et amicaux. Les insoumis proposent un congé de proche aidant et un congé de sept jours en cas de décès d’un proche, familial ou amical. Les insoumis proposent également de donner un statut légal au baptême civil et de créer un statut de famille monoparentale, ouvrant notamment droit à des réductions dans les transports.
Sur le terrain de la lutte contre les discriminations, le programme prévoit un plan d’un milliard d’euros contre « l’islamophobie, l’antisémitisme et toutes les formes de racisme ». Il envisage également, si nécessaire, un renforcement de la protection policière des lieux de culte. Un chapitre particulièrement étoffé, dans un contexte où le mouvement est régulièrement mis en cause sur ses positions et ses ambiguïtés dans la lutte contre l’antisémitisme.
À l’international, enfin, les insoumis restent fidèles à leur doctrine de non-alignement. Ils maintiennent leur volonté de sortir du commandement intégré de l’Otan et de mettre fin à « l’isolement occidental » de la France. Sur le conflit israélo-palestinien, le programme prévoit de faire appliquer le mandat d’arrêt visant Benyamin Netanyahou. S’il réaffirme la solution à deux États, il ouvre également la voie à la reconnaissance d’un État binational égalitaire.
La « Nouvelle France », ou l’ambition d’un nouveau récit politique
Au-delà des mesures, c’est aussi une bataille de mots et de représentations que Jean-Luc Mélenchon entend engager. À peine esquissée dans la campagne de 2022, la « Nouvelle France » irrigue désormais l’ensemble du programme. Elle succède à l’« union populaire », qui avait constitué la bannière de sa précédente candidature.
Dans son introduction, le candidat présente son projet comme une réponse à « la crise de la civilisation humaine » et oppose deux modèles : le « suprémacisme » et le « collectivisme ». « Le choix que nous allons faire en 2027, à l’occasion de l’élection présidentielle, est historique », écrit-il, avant de poser la question : « La France va-t-elle rejoindre le camp du suprémacisme mondial ? Ou bien va-t-elle puiser dans le meilleur de son passé pour étonner et entraîner le monde des peuples aux désirs pacifiques ? »
Avec cette « Nouvelle France », le leader insoumis cherche à dépasser le seul périmètre de son électorat. Le récit se veut fédérateur et inclusif, en s’adressant à l’ensemble du peuple français, au-delà des seuls sympathisants de LFI. Le changement de vocabulaire accompagne ainsi une ambition plus large, faire de la présidentielle non seulement un affrontement entre candidats, mais un choix de société. Pour Aurélien Le Coq, la force de Jean-Luc Mélenchon réside précisément dans la cohérence de son projet au fil des campagnes. « Jean-Luc Mélenchon est le candidat le plus politique et le plus cohérent. Il aura défendu le même programme à chaque élection. Cette clarté, cette constance et cette cohérence expliquent comment il est passé de 11 % en 2012 à 22 % en 2022 », défend le député du Nord. « Sa spécificité, et sa victoire en plus de dix ans, c’est d’avoir réussi à installer le programme comme un élément central et à fonder la campagne sur la conviction et sur le programme. »
Pour donner corps à ce projet, les insoumis se sont appuyés sur un réseau de 200 hauts fonctionnaires, surnommés « les Phrygiens ». Reste un point en suspens : le chiffrage complet ne sera dévoilé qu’au début de l’année 2027. Le candidat Insoumis a aussi dévoilé ce vendredi 6 novembre, à la veille d’un grand meeting au Bourget, une nouvelle affiche de campagne : Gergovie en fond, « Liberté, Égalité, Solidarité » en bleu, blanc, rouge.
Pour Jean-Luc Mélenchon, l’enjeu est désormais de transformer ce socle programmatique en récit de campagne, et de faire de la « Nouvelle France » le cadre politique de sa quatrième bataille présidentielle.