Explosions in Tehran March 8
Credit : Mahsa

Frappes en Iran : «  Les différentes lignes du régime sont aujourd’hui en train d’entrer en collision »

Ce mercredi, les Etats-Unis ont achevé une quatrième vague de bombardements visant les côtes iraniennes, alors que le régime islamique a de nouveau verrouillé le détroit d’Ormuz en promettant qu’il resterait fermé jusqu’à la fin des « agressions américaines ». Pour David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS), chercheur associé à l'EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, Washington mise désormais sur un effondrement du régime depuis l’intérieur.
Steve Jourdin

Temps de lecture :

10 min

Publié le

Mis à jour le

Les États-Unis viennent de lancer une quatrième nuit consécutive de frappes. Quel est, selon vous, l’objectif militaire de Donald Trump ?

Il semble bien que la « bataille d’Ormuz » soit désormais engagée. Une écrasante majorité des frappes vise le littoral iranien, de Khorramschar et Abadan au sud-ouest, jusqu’à Chabahar au sud-est, en passant par l’île de Qeshm et les ports de Bandar Lenghe et de Jask, en ciblant tout particulièrement le port de Bandar Abbas qui est le quartier général de la flotte des Gardiens de la révolution. On assiste également, pour la première fois, à l’utilisation par les États-Unis de USV, des drones marins d’attaque Corsair ayant visé le 13 juillet une installation de maintenance des sous-marins et de navires de surfaces. Cela n’avait encore jamais été fait en situation opérationnelle.

L’objectif est aussi de frapper les installations fortifiées et « durcies » situées sur le littoral, là où se réfugient les petites vedettes rapides appartenant à ce que l’on appelle la « flotte moustique » iranienne. On est donc dans une véritable « guerre d’attrition » sur toute la façade maritime pour réduire la dimension capacitaire de nuisance de l’Iran sur le commerce maritime. Mais certaines cibles sortent de ce registre purement militaire.

Lors de la troisième vague de frappes, les Etats Unis ont en effet bombardé un axe ferroviaire dans la province du Golestan qui fait partie d’un corridor de transport reliant l’Iran à la Chine voire à la Russie. En théorie, le droit international interdit de cibler des infrastructures civiles, sauf à considérer qu’elles sont susceptibles d’avoir un usage dual à la fois civil et militaire comme celui de transporter des équipements à caractère militaire. C’est précisément toute l’ambiguïté de ce type de frappes.

Les cibles semblent désormais beaucoup plus larges (missiles, drones, capacités navales, défenses côtières). Assiste-t-on à un changement de nature du conflit ? Donald Trump va-t-il encore élargir l’ampleur des frappes ?

Donald Trump a laissé entendre qu’il pourrait franchir une étape supplémentaire la semaine prochaine, en visant notamment des infrastructures non strictement militaires. Le président américain a déclaré qu’il étendrait les frappes contre l’Iran aux centrales électriques et aux ponts si Téhéran ne reprenait pas les négociations.

Ce mardi, sur l’île de Kish, dans la province littorale d’Hormozgan, la zone d’une centrale électrique aurait déjà été touchée en endommageant des groupes électrogènes, sans pouvoir déterminer s’il s’agissait d’un « dégât collatéral » ou d’un ciblage délibéré. Il demeure que les coupures de courant se multiplient en Iran et deviennent extrêmement difficiles à supporter pour la population. Ce mercredi, deux silos à grain auraient aussi été frappés. Si cela devait être confirmé, il s’agirait alors d’une attaque contre une infrastructure civile.

Ce qui est certain, c’est qu’il ne s’agit plus d’une opération ponctuelle. Donald Trump a officiellement adressé une lettre au Congrès pour l’informer de la reprise des opérations militaires, ce qui marque sa volonté de montrer qu’il respecte la procédure institutionnelle. Une réunion a également eu lieu dans la Situation Room avec Marco Rubio, Pete Hegseth et les principaux responsables de la sécurité nationale. Ce jeudi, le président doit prononcer une allocution à la nation, dont les attendus pourraient être majeurs. En coulisses, on parle déjà de plusieurs semaines de frappes.

Quelle lecture peut-on faire de la stratégie américaine, qui paraissait chaotique il y a encore quelques semaines ?

Trump peut probablement prendre le contrôle du détroit. La vraie question est de savoir s’il pourra ensuite le conserver. À Téhéran, les couteaux sont sortis entre ceux qui souhaitent encore négocier avec Washington et ceux qui veulent une guerre totale contre les États-Unis. Aujourd’hui, ce sont les tenants de la ligne la plus dure qui semblent avoir pris l’avantage.

Paradoxalement, ce qui fragilise le plus le régime aujourd’hui n’est pas tant les frappes militaires que la perspective potentielle d’un compromis avec les Américains. Ce sont les conséquences politiques internes d’un éventuel accord qui menacent l’équilibre du nezam (le « système ») iranien. L’alternative pourrait schématiquement se résumer de la manière suivante : sauver l’Iran en voie d’effondrement notamment économique ou préserver « à tout prix » le régime en tant que tel.

Lorsque Mohammad Bagher Ghalibaf a récemment évoqué à la télévision iranienne la possibilité d’un accord permettant notamment de dégeler des fonds afin d’acheter des céréales américaines, son intervention a été brutalement interrompue. La télévision est contrôlée par le clan des ultras du parti Paydari (« Parti pour la stabilité de la révolution islamique ») auquel est relié Saïd Jalili, un ancien négociateur connu pour ses critiques féroces de l’accord de 2015.

C’est dans ce contexte que Ghalibaf avait jugé nécessaire de suspendre les activités du Parlement pendant quatre mois, officiellement pour éviter de prendre le risque de frappes américaines, mais probablement plutôt pour éviter d’avoir à faire face à des critiques violentes de la frange radicale des députés Les différentes lignes du régime sont aujourd’hui en train d’entrer en collision.

Est-ce qu’un effondrement du régime est toujours envisagé du côté de Washington ?

Trump cherche à affaiblir le régime en pariant sur son implosion de l’intérieur. Ormuz est devenu le principal levier de cette stratégie. En réalité, le président américain est lui-même en partie piégé par Ormuz, car il avait sous-estimé l’ampleur de la crise. Il recourt aujourd’hui à l’option militaire pour revenir ensuite à la négociation. Son objectif n’est évidemment pas de marcher sur Téhéran, mais de mener des frappes suffisamment dévastatrices pour permettre aux pragmatiques de reprendre la main avec le calcul coûts-bénéfices.

Si comparaison n’est pas raison, on approche potentiellement à Téhéran d’un moment « thermidorien », c’est-à-dire d’un moment où une partie du régime finirait par rejeter les excès de son propre camp. Le changement, s’il intervient, ne pourra en tout état de cause que venir de l’intérieur. C’est là où l’on retrouve les attendus de la guerre d’attrition en cours

Est-ce que Trump est vraiment prêt à payer le prix d’une reprise de la guerre à l’approche des élections de mi-mandat ?

Les Iraniens font ce calcul, mais je pense qu’ils se trompent. Certes, Trump ne peut pas renverser le régime uniquement par les bombardements. Mais son objectif est que le régime implose de lui-même. Le président américain n’agit pas de manière idéologique. Il a constaté que les bombardements massifs débutés le 28 février dernier n’avaient pas conduit à la chute du régime mais aussi que les négociations n’aboutissaient pas. Il a adapté sa stratégie qui prend parfois des allures erratiques avec une rhétorique, qui plus est, le plus souvent outrancière. Il n’est pas sûr que l’horizon des Mid-terms en novembre prochain soit suffisamment dissuasif en termes de coût politique potentiel pour le faire surseoir cette campagne des frappes qui semble s’accélérer. Trump ne serait d’ailleurs pas le premier président américain à perdre les élections de mi-mandat.

Les Iraniens pensent être plus habiles que lui, mais cela pourrait être une erreur d’appréciation. Ils estiment avoir gagné parce que le régime est toujours debout et que les États-Unis n’ont pas obtenu de victoire décisive. Mais la partie n’est pas terminée. Les ultras iraniens refusent toujours toute négociation et empêchent de transformer militairement cette situation en avantage diplomatique.

Donald Trump avait évoqué l’idée de faire payer une redevance pour assurer la protection des navires traversant Ormuz avant de revenir sur cette proposition. Pourquoi cette volte-face ?

C’est du Trump dans sa plus simple expression mercantile. Il a une véritable fascination pour les droits de douane et l’idée que tout le monde doit payer en contrepartie d’un service supposément rendu. Il en est arrivé à proposer un péage de 20 % pour chaque transit de navire, ce qui est totalement surréaliste. Son secrétaire d’Etat Marco Rubio s’est trouvé dans un embarras d’autant plus évident en entendant cette proposition qu’il a toujours rappelé la nécessité de défendre le principe de la liberté de navigation. Trump a, de fait, été contraint de faire marche arrière. Il n’en est pas à sa première fois.

Dans son impulsivité coutumière, l’idée de Trump était peut-être d’embarrasser les Chinois, même si cette idée de « péage » est tout simplement irrecevable pour la communauté internationale. Il est d’ailleurs assez ironique de rappeler que ce sont les États-Unis eux-mêmes qui ont largement façonné le droit de la mer moderne, dans la continuité du principe de liberté des mers déjà défendu dans le deuxième des 14 points, qui était un singulier écho aux 14 points du président Woodrow Wilson de 1918.

Le protocole d’accord signé en juin apparaît aujourd’hui de facto caduc. Une reprise des négociations signifierait un nouvel accord ?

Il est faux de dire que Trump avait tout concédé aux Iraniens dans le mémorandum. La question des sanctions restait centrale. Les Iraniens avaient absolument besoin de liquidités, car leur économie est exsangue. Mais lorsque la question du dégel des six milliards de dollars bloqués a été évoquée, les Américains ont répondu : « Prouvez d’abord que vous appliquez l’accord. » En conséquence, aucun fonds n’a été débloqué. Le véritable levier de cette guerre reste l’argent et l’administration américaine l’a bien compris.

L’accord tel qu’il a été négocié est probablement aujourd’hui largement caduc, notamment sur tout ce qui concerne Ormuz. Il devra être sans doute revisité si les Iraniens acceptent de revenir à la table des négociations. C’est tout l’enjeu pour le régime iranien car, en Iran, la situation économique est catastrophique et la grande crainte de ce régime est certainement le retour des manifestations populaires telles qu’on les a connues en janvier dernier.

Partager cet article

Dans la même thématique

French Prime Minister Sébastien Lecornu Chairs Crisis Cell in Marseille Over Heatwave
6min

Politique

« La chaleur monte encore d’un cran » : la canicule inquiète l’exécutif, entre feux de forêt record et passages aux urgences en hausse

Pour la première fois, le gouvernement a déployé ce vendredi le plan Orsec de lutte contre les catastrophes et accidents pour faire face aux chaleurs extrêmes dans les départements en vigilance rouge canicule. Les températures vont encore grimper ce week-end, renforçant les inquiétudes sur les fronts de l’hôpital et des feux de forêt.

Le

FRA – ASSEMBLEE – QUESTIONS AU GOUVERNEMENT
9min

Politique

Présidentielle 2027 : le PS enterre la primaire ouverte et fragilise Olivier Faure

Après avoir été mis en minorité par les députés socialistes sur la stratégie à adopter lors de la motion de censure déposée par les Écologistes en pleine canicule, Olivier Faure a essuyé un deuxième revers, cette fois devant les militants de son propre parti. En rejetant sa proposition de primaire ouverte, le PS fragilise son premier secrétaire et ouvre une nouvelle phase de la course à la présidentielle. Au centre de toutes les interrogations désormais, la place que choisira d’occuper Raphaël Glucksmann.

Le

Paris: Debat reforme des retraites au Senat
5min

Politique

Sénatoriales : Guillaume Gontard va quitter la présidence du groupe écologiste, après six années passées à sa tête

Après le prochain renouvellement sénatorial du 27 septembre prochain, Guillaume Gontard quittera la présidence du groupe écologiste qu'il occupe depuis 6 ans. L'élu de l'Isère n'est pas renouvelable, mais a décidé de passer la main à la rentrée prochaine. Il se dit fier du travail accompli et « d'avoir pu instaurer une parole écologiste qui compte » au sein de la Haute Assemblée.

Le