« Pour distribuer de la richesse, il faut la produire ! », estime le Nobel d’économie Philippe Aghion

Si Donald Trump a échoué à ravir le Nobel de la paix, lui a obtenu celui d’économie cette année, une consécration pour son modèle économique schumpétérien où la croissance est portée par l’innovation. De Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron en passant par François Hollande, tous ont eu droit aux conseils économiques du professeur passé notamment par Harvard. En quoi son modèle permet-il d’appréhender les révolutions technologiques actuelles ? Comment la croissance économique pourrait-elle profiter à tous ? Que retient-il du bilan des présidents de la République qu’il a conseillés ? Philippe Aghion était l’invité de Rebecca Fitoussi dans l’émission Un monde, un regard.
Simon Nicolle

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Pour mieux comprendre la pensée économique de Philippe Aghion, il faut revenir à son concept central théorisé avant lui au XIXᵉ siècle. « Schumpeter avait parlé de la destruction créatrice, l’idée que le moteur de la croissance est l’innovation, que nous nous appuyons à la fois sur les innovations précédentes et que les nouvelles innovations rendent les anciennes obsolètes, mais il n’y avait pas de modèle schumpétérien », explique l’économiste français.

L’innovation comme moteur de la croissance

L’idée est la suivante, selon Philippe Aghion : « Si tu innoves, tu fais des rentes pendant un certain temps puis les nouvelles innovations remplacent les anciennes technologies. » Il remarque néanmoins que ce processus comporte en lui-même une contradiction « car les innovateurs d’hier sont tentés d’utiliser leurs rentes pour empêcher l’innovation et ainsi ne pas être sujets à la destruction créatrice ».

Pour équilibrer cette relation entre acteurs économiques, le prix Nobel d’économie propose de mettre en place certaines limitations des monopoles produits par l’innovation. « Réguler une économie de marché, c’est à la fois encourager l’innovation, pouvoir croitre et prospérer, et en même temps s’assurer qu’un acteur qui a prospéré n’empêchera pas d’autres générations d’innovateurs d’arriver », estime-t-il.

L’innovation au service d’une prospérité partagée

« J’étais communiste pendant 10 ans (…) je ne pouvais pas supporter que des enfants qui, parce qu’ils venaient d’un milieu défavorisé, n’aient pas accès aux mêmes savoirs et opportunités que d’autres », rappelle Philippe Aghion dont la famille de pensée s’inscrit à gauche. Il a compris plus tard dans sa formation intellectuelle que « pour distribuer de la richesse, il faut la produire ! », la richesse étant produite par la croissance et la croissance par l’innovation.

Sa conviction s’est forgée par l’analyse des processus économiques historiques, en particulier au XIXᵉ siècle. « Si l’on regarde le PIB mondial, il est constant de Jésus-Christ jusqu’à 1820. Le décollage est la révolution industrielle grâce à la machine à vapeur. Puis, il y a eu l’électricité, les technologies d’information et maintenant l’IA », ce sont ces vagues d’innovations et de progrès technologiques qui ont permis, selon lui, de créer de la croissance.

Dès 2008, ces intuitions économiques étaient partagées au plus haut niveau de l’État comme lors de la Commission Attali décidée par Nicolas Sarkozy. Composée de personnalités de droite comme de gauche, le constat mutuel était qu’après une période de croissance dite de « rattrapage de la deuxième révolution industrielle » entre 1945 et 1990 afin de reconstituer le stock de capital détruit par la Seconde Guerre mondiale, la France devait désormais passer à une croissance portée par l’innovation et la rupture. Philippe Aghion regrette que beaucoup des préconisations formulées à ce moment-là ne soient toujours pas mises en œuvre 20 ans plus tard.

Ses expériences auprès des présidents de la République ont toujours été un peu frustrantes pour lui, « le politique prend ce qu’il veut [de ce qu’on lui propose] ». Parfois même, Philippe Aghion a pu être en profond désaccord avec Emmanuel Macron, sur la question des retraites notamment, alors même qu’il l’a aidé à bâtir son projet présidentiel. Le Nobel d’économie estime que le prix politique payé par cette réforme aurait pu être évité.

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