NANTES:Franco-German summit in Nantes

« Une épouvantable tragédie » : le tandem Chirac-Jospin face au 11 septembre 2001

Vingt-cinq ans après, les images sont restées intactes. Le 11 septembre 2001, alors que les Etats-Unis étaient frappés par les attentats d’Al-Qaida, Jacques Chirac se trouvait à Rennes et Lionel Jospin à Matignon. A sept mois de l’élection présidentielle, et dans un contexte de cohabitation, les deux têtes de l’exécutif français ont dû organiser, dans l’urgence, la réponse d’un pays qui n’était pas directement attaqué mais qui avait déjà été confronté à plusieurs vagues d’attentats sur son propre territoire.
Emma Bador-Fritche

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Mardi 11 septembre 2001, 14 h 46 heure française. Le premier avion percute la tour Nord du World Trade Center. En France, la politique suit son cours habituel à sept mois de la présidentielle : les cabinets ministériels travaillent sur leurs dossiers et Jacques Chirac effectue un déplacement officiel à Rennes. Personne ne mesure encore l’ampleur du drame. Dix-sept minutes plus tard, à 15 h 03, le second appareil s’encastre dans la tour Sud. En direct à la télévision, les Français découvrent la catastrophe. Les éditions spéciales se succèdent et envahissent les écrans français, diffusant en boucle les images des tours en flammes, de l’attaque du Pentagone et du crash en Pennsylvanie.

Face à l’urgence, le pouvoir exécutif doit analyser la menace et sécuriser le territoire. La crise frappe alors que la France traverse sa troisième cohabitation, opposant le président de droite Jacques Chirac au Premier ministre de gauche Lionel Jospin. Ce choc terroriste va suspendre net, au moins temporairement, la rivalité entre les deux candidats déclarés à l’élection de 2002.

« Je suis dans l’obligation absolue de regagner immédiatement mon bureau »

Le président de la République est à plusieurs centaines de kilomètres de la capitale, il se trouve à Rennes dans le cadre d’un déplacement officiel pour le Salon international de l’élevage. Il doit visiter le campus des métiers de Ker Lann. Dans la voiture qui l’emmène, les informations se précisent. Ce qui pouvait encore passer pour un accident aérien devient manifestement une attaque. A Ker Lann, le président rencontre des apprentis mais va vite devoir écourter sa visite. Devant les personnes réunies pour l’accueillir, Jacques Chirac s’exprime « Je suis dans l’obligation absolue de regagner immédiatement mon bureau à Paris », dit-il.

La phrase est sèche, presque administrative. Il n’y aura pas de long discours, pas de séquence politique improvisée. Le chef de l’Etat explique simplement que les événements qui se déroulent aux Etats-Unis imposent son retour. Avant de partir, il évoque « l’immense émotion » de la France face aux « attentats monstrueux » qui viennent de frapper les États-Unis. « Dans ces circonstances effroyables, le peuple français tout entier est aux côtés du peuple américain », affirme-t-il, avant d’assurer George W. Bush de son « soutien total ». Le cortège présidentiel reprend la route.

Au même moment, la fermeture brutale de l’espace aérien américain survolé par certains responsables internationaux, dont le ministre des Affaires européennes Pierre Moscovici alors en vol, paralyse les déplacements.

A Matignon, l’Etat cherche d’abord à savoir si la France est menacée

Lionel Jospin, lui, est à Paris. Le premier ministre est informé des attentats et fait rapidement réunir les ministres clés. Les premières heures sont dominées par une question : les attaques contre les États-Unis sont-elles le prélude à d’autres opérations contre les pays occidentaux ? Cette inquiétude résonne particulièrement en France, où les autorités disposent déjà d’une expérience concrète de la menace terroriste et ont été confrontées, quelques années auparavant, à une série d’attentats sur le territoire national. La France doit agir sans disposer encore de toutes les informations. Le plan Vigipirate passe au niveau renforcé. Les forces de sécurité sont mobilisées autour des lieux sensibles, des transports et des infrastructures stratégiques. L’objectif est double prévenir une éventuelle attaque et éviter que l’inquiétude ne se transforme en panique.

Dans sa première déclaration, Lionel Jospin parle d’une « violence et d’une gravité sans précédent ». Il exprime son « émotion » et sa « profonde horreur », ainsi que la solidarité de la France avec les victimes, leurs familles et le peuple américain. Mais le premier ministre insiste également sur la méthode, les décisions doivent être prises « de façon calme et rigoureuse ».

Chirac et Jospin face à une crise qui dépasse les clivages politiques

À 18 h 30, Jacques Chirac et Lionel Jospin se retrouvent à l’Élysée. Le 11 septembre suspend brutalement la perspective de l’échéance électorale. A l’Elysée, un conseil restreint est réuni en début de soirée. Autour du président et du premier ministre se retrouvent notamment les ministres des Affaires étrangères, Hubert Vedrine, de la Défense, Alain Richard, de l’Intérieur, Daniel Vaillant et des Transports, Jean-Claude Gayssot. La Constitution française organise une répartition complexe des responsabilités : au président les grandes orientations diplomatiques et militaires ; au gouvernement la conduite de la politique de la nation et l’administration de l’Etat. En cette soirée exceptionnelle, cette distinction juridique subsiste, mais elle s’efface derrière une nécessité politique, celle de présenter un front cohérent. La France doit parler d’une seule voix.

« Jamais aucun pays dans le monde n’a été la cible d’attentats terroristes d’une telle ampleur, ni d’une telle violence »

Quelques heures après les attaques, Jacques Chirac s’adresse aux Français. Dans son allocution télévisée, le président de la République cherche à mesurer ses mots. Il ne connaît pas encore l’identité précise des responsables. Il ne sait pas non plus quelle sera la réaction américaine. Il ne promet donc rien qui dépasse les informations disponibles. « Les attentats qui ont frappé aujourd’hui les États-Unis d’Amérique sont une épouvantable tragédie », commence-t-il. Il insiste sur le caractère inédit de l’attaque : « Jamais aucun pays dans le monde n’a été la cible d’attentats terroristes d’une telle ampleur, ni d’une telle violence. » Puis il s’adresse directement au peuple américain. « Je veux redire au peuple américain la solidarité de tous les Français dans cette dramatique épreuve. »

Invoquant le « sang-froid », la « vigilance » et la « mobilisation », le président rappelle la hausse du niveau du plan Vigipirate et promet une réponse ferme : « La France fera ce qui doit être fait ». Ce dispositif, déjà utilisé pour faire face à la menace terroriste en France depuis les années 1990, constitue l’un des principaux outils mobilisables par les autorités. « La France sait qu’on ne peut lutter efficacement contre le terrorisme que par une action déterminée et collective. Et elle fera ce qui doit être fait », conclut-il.

La France apporte son soutien aux États-Unis

« Au moment où votre pays est touché par une série d’ignobles attentats, je souhaite vous faire part de ma profonde émotion et vous témoigner ma solidarité. La France se tient auprès du peuple américain dans cette épreuve épouvantable. » Au lendemain des attentats, Hubert Védrine adresse ces mots à Colin Powell, son homologue américain. À travers cette lettre, le ministre des Affaires étrangères exprime immédiatement la solidarité de la France avec le peuple américain, frappé au cœur par les attaques du 11 septembre.

Mais au Quai d’Orsay, une autre question se pose rapidement : quelle réponse la France doit-elle apporter à cette crise qui bouleverse les États-Unis et l’ordre international ? Car si Paris est directement préoccupé par la sécurité de son propre territoire, la diplomatie française doit également déterminer quelle position adopter face à la riposte américaine qui se prépare. Dans les semaines qui suivent, la France défend l’idée d’une réponse internationale et multilatérale. Pour Paris, les Nations unies doivent jouer pleinement leur rôle et la lutte contre le terrorisme doit s’inscrire dans un cadre juridique et politique aussi large que possible. Il s’agit de privilégier la coopération entre les États et de donner à la réponse internationale une légitimité collective. Cette ligne, fondée sur la solidarité avec les Américains mais aussi sur le recours au multilatéralisme, prendra une importance particulière quelques années plus tard, lors de la crise irakienne.

Une semaine plus tard, Chirac à New York

Le 19 septembre, Jacques Chirac se rend aux Etats-Unis. A New York, il survole les ruines du World Trade Center. Le paysage qu’il découvre n’est plus celui des images diffusées à la télévision française huit jours auparavant. Les tours ont disparu. Le sud de Manhattan est devenu un immense chantier de décombres.

Le président français rend hommage aux milliers de victimes et rencontre les principaux responsables américains. Il s’entretient notamment avec le président George W. Bush. À cette occasion, les deux chefs d’État réaffirment leur détermination commune à lutter contre le terrorisme et témoignent de la solidarité qui unit la France aux États-Unis face à cette tragédie. Depuis New York, Jacques Chirac prononce un discours : « Ce crime est lâche. Ce crime est vain. Votre mémoire, notre mémoire restera meurtrie. Mais déjà New York se relève. Que vive New York ! Vive les États-Unis ! Vive la France ! »

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