Le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé mercredi qu’il mettrait 10 millions de barils de gazole des stocks stratégiques à la disposition des distributeurs en France, assurant que cette mesure permettrait une baisse de 12 à 18 centimes du prix du litre à la pompe, en pleine crise des carburants. « Nous pouvons ainsi amortir une partie du choc », a-t-il poursuivi, alors que les prix des carburants restent à des niveaux encore très élevés sur les marchés mondiaux en raison du conflit dans le Golfe et du blocage du détroit d’Ormuz.
Ce gazole, acheté avant la flambée des cours, est stocké dans les réserves stratégiques françaises. Cette libération survient dans le cadre d’une annonce des dirigeants du G7, sous la coordination de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui ont convenu vendredi de libérer jusqu’à 100 millions de barils de gazole et pétrole brut dans les quatre mois pour tenter de réduire la pression sur les prix des carburants. Ils devront entrer sur le marché dans les 20 prochains jours.
Quelles sont les réserves stratégiques dont parle Sébastien Lecornu ?
Née à la suite du choc pétrolier de 1974, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) compte 32 pays membres. Depuis, ces pays détiennent des stocks pétroliers, afin d’éviter toute pénurie. Ces réserves correspondent au minimum à 90 jours d’importations nettes pour chaque pays. « La France et l’Allemagne sont les pays européens les mieux dotés en termes de réserves. Les stocks français correspondent au minimum à 105 jours d’importations nettes, ce qui est un peu plus que la moyenne », explique Alice Moscovici, spécialiste des énergies françaises et européennes au Centre Energie de l’Institut Jacques Delors.
L’utilité première de ces stocks est de protéger « tous les pays membres de l’AIE dans les cas de rupture d’approvisionnement », explique Anna Creti, professeure d’économie et directrice scientifique de la Chaire Économie du Gaz et de la Chaire Économie du Climat. Ces réserves concernent uniquement le pétrole et les produits raffinés comme le gazole, et sont régies par des règles communes de l’AIE qui « imposent que chaque État garde en réserve l’équivalent de la consommation de 3 mois ».
En France, ces réserves sont notamment gérées par la Société Anonyme des Gestion des Stocks de Sécurité (Sagess), qui appartient aux opérateurs pétroliers comme TotalEnergies. La Sagess possède aujourd’hui 2/3 des réserves stratégiques soit un volume « 17 millions de mètres cubes de produits pétroliers répartis sur environ 90 sites de stockages sur tout le territoire », déclare la professeur en économie. Toutefois, elle « est une société mandataire de l’État » donc seul le gouvernement, avec l’accord des pays membres, peut débloquer ces réserves.
Le ministre de l’Économie, Roland Lescure, avait déclaré le 11 mars dernier que la France disposait de 100 millions de barils en réserve. Cela représente 118 jours d’importation de pétrole. Toutefois, « l’état des stocks est difficile à quantifier actuellement », précise Anna Creti, professeur d’économie et directrice scientifique de la Chair Économie du Gaz et de la Chaire Économie du Climat.
Cela fera-t-il réellement baisser le prix à la pompe ?
En augmentant la quantité de gazole en circulation en France, à un prix plus faible que celui pratiqué actuellement car acheté avant le conflit, les prix des carburants devraient effectivement diminuer. « L’objectif, c’est d’arriver à avoir une baisse entre 12 et 18 centimes qui se répercutent dans les semaines à venir au prix à la pompe », a expliqué Maud Bregeon, ministre chargée de l’Énergie et porte-parole du gouvernement. Mais « ces 12 à 18 centimes, c’est ce que le gouvernement espère. Or, l’impact des prix à la pompe dépend de beaucoup de choses, on ne sait pas à quel prix ont été achetés ces barils de stock », explique la chercheuse Alice Moscovici. « Nous estimons plutôt cette baisse à 13 ou 14 centimes. Mais si la consommation baisse encore en France, cela aura encore moins d’impact sur les prix », poursuit-elle. Pour la professeure Anna Creti, il est effectivement possible d’atteindre sur ces 3 mois une baisse de 12 à 18 centimes à un moment précis mais cela ne se poursuivra pas sur le long terme, ni sur les trois mois complets : « C’est ambitieux ».
En relâchant 10 millions de barils sur le marché sur 3 mois, « on couvre 20 % de la consommation », soit seulement « 15 ou 20 jours de consommation française de gazole », explique Anna Creti. Selon la professeure, si cela peut avoir un impact sur le marché international et potentiellement le « détendre », ce ne sera pas une « solution durable ».
De plus, la baisse des prix dépendra « de la vitesse à laquelle ces stocks seront débloqués sur le marché sur ces 3 mois. […] En mars dernier, même si cela concernait davantage les produits bruts plutôt que raffinés, les pays de l’IAE n’avait pas réussi à débloquer tous les barils annoncés. » En effet, le gouvernement a déjà eu recours à ces réserves en mars 2026, un mois après le début du conflit au Moyen-Orient. Dans le cadre de l’AIE, les pays membres avaient alors annoncé une relâche de 400 millions de barils pour faire baisser les prix mondiaux, mais « seuls 325 millions ont été débloqués sur le marché », souligne la chercheuse au Centre d’Énergie.
Ces réserves ont avant tout été créées dans une logique d’évitement de rupture donc, « pas pour jouer sur les prix », explique Alice Moscovici. Ce sont des réserves qu’il faut « légalement réapprovisionner ». Or, « si la guerre au Moyen-Orient se poursuit, les prix ne vont pas baisser », poursuit-elle. Si le gouvernement reste assez prudent sur le fait de débloquer ces réserves, c’est en partie parce qu’il a l’obligation d’avoir ces stocks pleins pour cet hiver, alors même que le coût du baril reste élevé.