Relativement absente des débats à l’approche de l’élection présidentielle, l’intelligence artificielle (IA) est pourtant sur toutes les lèvres depuis son irruption dans le quotidien des Français. Quand certains y voient une opportunité d’accélérer la croissance grâce aux gains de productivité et de compétitivité des entreprises qu’elle générerait, d’autres soulignent la nécessité d’anticiper ses conséquences négatives sur l’emploi, particulièrement chez les jeunes. Face aux parlementaires, la ministre de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff, a exposé la stratégie du gouvernement pour favoriser le développement d’une intelligence artificielle “durable, inclusive, au service de l’intérêt général” et avant tout souveraine.
“Nous faisons le choix de miser sur des acteurs français”
Instruments stratégiques des grandes puissances, “le numérique et l’intelligence artificielle sont devenus des sujets régaliens” affirme la ministre, plaidant pour le développement d’une IA souveraine. Cette ambition n’est pas nouvelle. Anne Le Hénanff avait déjà eu l’occasion de rappeler la nécessité d’une telle démarche après l’annonce par les Etats-Unis d’interdire l’accès aux IA de pointe du géant Anthropic à « tout ressortissant étranger ».
La montée des tensions géopolitiques et la compétition technologique toujours plus féroce entre acteurs de la tech, ont conduit le gouvernement à construire une stratégie d’indépendance numérique française et européenne “face aux géants chinois et américains”. Cette objectif s’est traduit par la création le 26 janvier 2026 d’un Observatoire de la souveraineté numérique, destiné à cartographier les dépendances technologiques de la France “afin de mieux les réduire”. Les résultats de cette étude devraient être présentés d’ici la fin de l’année, assure la ministre.
L’indépendance passera également par la promotion des acteurs français via la mission “French Tech”. Créée en 2013, cette administration de l’Etat chargée de fédérer et accompagner les start-up, investisseurs, associations et structures d’accompagnement réunit aujourd’hui 18 000 entités. Les entreprises devraient par ailleurs se voir soutenues par une augmentation de la commande publique. “Le soutien à nos acteurs français passe par la commande publique” affirme la ministre. Mistral.ai, notre fleuron français a d’ores et déjà pénétré les ministères. 10 000 agents issus des ministères de la Justice, des Finances, de l’Éducation nationale, de la Culture, de l’Enseignement supérieur et Recherche et des services du Premier ministre expérimentent l’agent conversationnel de Mistral AI depuis octobre 2025. Une généralisation à un million d’agents est en cours depuis le 16 juin 2026, pour un coût de 750 000 euros selon Bercy. La ministre appelle de ses vœux un élargissement plus massif encore aux collectivités territoriales. « Aujourd’hui l’adoption de l’IA dans notre économie et dans les collectivités est bien en deçà de ce qu’elle devrait être » déplore Anne Le Hénanff.
Parmi les initiatives destinées à porter le secteur français de la tech, la ministre a rappelé la signature du Pacte “Numérique et IA”, le 10 septembre 2026. Avec ce Pacte, l’Etat entend renforcer à nouveau son dialogue avec les industries du numérique et de l’IA, en signant aux côtés du Comité stratégique de filière Logiciels et Solutions numériques de confiance, de Numeum et de HEXATRUST. Selon les mots de la ministre, le pacte “fixe une nouvelle méthode fondée sur le dialogue pour co-construire les réponses aux évolutions technologiques au sein de l’Etat, avec les acteurs privés”. Il s’agit concrètement de mettre en place des groupes de travail avec les acteurs français du secteur afin d’identifier les besoins prioritaires de l’Etat en matière de numérique et d’IA et de déployer, avec les industries, des solutions adaptées.
Dans la droite lignée de la stratégie nationale pour l’intelligence artificielle, lancée par le gouvernement français en mars 2018, le gouvernement fait du soutien de ses champions français une priorité, assure-t-il. Cette stratégie, dont les premiers jalons ont été posés il y huit ans ont “permis de soutenir notre recherche” et de “faire émerger des champions européens” confirme la ministre, citant entre autres Mistral AI, Harmattan AI, H Company ou encore AMI Labs. Cela prouve que la France a “des talents, des idées et les moyens de rivaliser avec les géants américains ou chinois” ajoute-t-elle.
“Le data center en France est une condition de notre souveraineté”
Devenir leader en matière d’intelligence artificielle ne sera possible que si la France développe ses infrastructures de calcul, estime Anne Le Hénanff. Autrement dit, cela suppose l’installation de centres de données ou data centers, qui permettent de stocker, traiter et distribuer des volumes de données. La ministre dit vouloir mener une “politique ambitieuse” en la matière. “Le data center en France est une condition de notre souveraineté” prolonge t-elle.
Les data centers ont récemment fait l’actualité avec la démission de plusieurs élus et du maire d’une petite commune de l’Indre, Étrechet, pour protester contre son implantation, déplorant l’absence d’étude d’impact sur la santé, l’environnement ou les nuisances liés à l’arrivée du data center. Consciente des inquiétudes, Anne Le Hénanff prend les devant en affirmant d’emblée : “On veut développer les data centers mais pas n’importe comment, pas avec n’importe qui”, souhaitant renforcer l’implication des élus locaux dans le processus.
Elle dresse en outre le tableau d’une électricité française abondante et décarbonée qui selon ses mots sera “bien mieux valorisée en alimentant nos centres de données et nos usages numériques qu’en étant simplement exportée”. Aux critiques qui montent sur l’impact environnemental des centres de données, la ministre répond que la consommation d’eau des centres de données représente “0,002% des prélèvements d’eau annuel en France”, contre “8% pour l’industrie par exemple”. La consommation d’électricité quant à elle “est estimée à 10 térawatt-heure (TWh), soit 2% de la consommation annuelle française” quand “l’industrie représente 25% de la consommation d’électricité française” poursuit-t-elle. RTE, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité, estime que cette consommation pourrait être multipliée par trois d’ici dix ans, sans toutefois créer de conflits d’usage entre la disponibilité d’électricité et les besoins du pays, défend la ministre. Pour la membre du gouvernement, il s’agit de faire “de la pédagogie” afin “d’éviter ce mythe ou cette désinformation sur la crainte que peut représenter un datacenter en termes de consommations et de pratiques”.
Anne Le Hénanff avance également les retombées fiscales positives que générerait l’installation des centres de données. Les recettes des territoires seraient alimentées par le paiement par ces centres de la taxe foncière sur les bâtis et la cotisation foncière pour les entreprises. A titre d’exemple, un centre de données de type 100 mégawattheures de 5 milliards d’euros d’investissement et de 5 hectares de surface de plancher rapporterait 6,6 millions d’euros de recette fiscale par an selon la ministre.
“J’ai la conviction que nous devons aller beaucoup plus loin dans le choix de préférer nos acteurs UE”
Lorsqu’elle n’est pas française, la souveraineté en matière de numérique doit être européenne, évoque en sous texte Anne Le Hénanff. Déterminée à devenir “un chef de file mondial en matière d’intelligence artificielle”, l’Union européenne œuvre elle aussi à son indépendance et la France entend bien contribuer à l’accélération de ce processus. La ministre souhaite en effet défendre une position maximaliste en matière de préférence européenne dans le cadre du Cloud and AI Development Act (CADA), proposé par la Commission européenne le 3 juin 2026. Aujourd’hui plusieurs critères de préférence font consensus à Bruxelles selon la ministre. Parmi eux la présence du siège social en Europe, des équipes de recherche et développement dont l’effectif est localisé pour moitié dans l’Union, une sous-traitance de rang un réalisée à 50% minimum par des partenaires de l’Union ou encore la présence de supports critiques en Europe. “Nous sommes au début des discussions” indique la ministre avant de faire savoir sa volonté “d’aller beaucoup plus loin dans le choix de préférer nos acteurs UE.” La marge de progression est “encore immense” poursuit-elle. En l’état actuel des discussions, la ministre affirme que la préférence européenne jouera à hauteur de 12,5% dans la note finale du marché public, un seuil qu’elle entendra réhausser lors des négociations à Bruxelles.
Aujourd’hui cantonnés à l’IA, Anne le Hénanff estime que l’on pourrait étendre ses critères de préférence au numérique dans son ensemble et notamment à la cybersécurité ou au quantique et dit souhaiter conditionner les subventions européennes aux entreprises au respect des critères de préférence européenne. La commande privée est un enjeu majeur selon la responsable politique, en raison notamment de sa masse financière, dix fois supérieure à la commande publique, explique-t-elle.
Après avoir lancé en 2023 l’initiative “Je choisis la French Tech”, qui visait à doubler la commande publique et les achats des grands groupes auprès des startups française, le gouvernement, par la voix de sa ministre déléguée, veut promouvoir ce mouvement à l’échelle européenne avec un slogan similaire “Je choisis la tech européenne”. Une formule déjà prononcée par l’ancienne ministre déléguée chargée de l’intelligence artificielle et du Numérique, Clara Chappaz.
Intelligence artificielle : une destruction créatrice ?
À gauche, plusieurs sénateurs s’inquiètent de l’impact de l’IA sur l’emploi et ils ne sont pas les seuls. Selon le baromètre du numérique, 62% des Français voyaient déjà l’IA comme un risque pour l’emploi en 2025. Rémi Cardon, sénateur socialiste de la Somme, rappelle les chiffres : “selon la direction générale du Trésor, près de 4% du contenu du travail est automatisable par l’IA générative en France et jusqu’à 16% d’ici deux à cinq ans ». Il mentionne par la suite une étude de la banque de France qui relève une diminution plus importante de l’embauche en CDI des jeunes dans les métiers exposés à l’IA. Dans l’information et la communication, l’emploi a baissé de 3% en deux ans. “Une baisse fortement supportée par les jeunes” évoque-t-il en citant l’INSEE. Pour Marc Péré, sénateur écologiste, l’impact pourrait s’apparenter à “un tsunami social dans de nombreux métiers”. « Il y a une angoisse réelle chez les jeunes diplômés qui ne trouvent pas de boulot” ajoute-t-il.
Anne Le Hénanff considère de son côté qu’à date, “il n’y a pas d’études qui permettent de mesurer l’impact de l’IA sur l’emploi” et alerte sur le fait que certains, venus de l’étranger a fortiori, auraient intérêt à “diffuser cette peur de l’IA”. La ministre le reconnaît néanmoins : “évidemment que ça va avoir un impact sur l’emploi, mais l’IA est avant tout une source de compétitivité, de productivité”. Dans ses déplacements, elle assure avoir rencontré des travailleurs heureux d’avoir “retrouvé leur métier d’origine” grâce à l’utilisation de l’IA. “L’IA va modifier le travail” complète la ministre, évoquant une potentielle amélioration de la qualité du travail. Il y a toutefois “des métiers qui vont disparaître”, nécessitant une anticipation et un accompagnement spécifique, explique-t-elle. En ce sens, elle préconise l’instauration d’un dialogue efficace avec les syndicats sur ces enjeux.
Jean-Pierre Farandou, ministre du Travail, aurait pris le sujet de l’impact de l’IA sur l’emploi “à bras le corps” avant d’ajouter “nous pensons que le solde de la création d’emploi grâce à l’IA est positif”. Le bouleversement qu’a entraîné l’IA dans le monde du travail entraînera une nécessaire adaptation des formations selon la ministre. La tech serait particulièrement touchée par ce phénomène : “Une entreprise qui fait du codage n’a plus besoin de l’humain”. Les chefs d’entreprises pourraient “se passer d’ingénieurs juniors”, “si le chef d’entreprise n’a pas envie de faire progresser des jeunes et les amener vers des postes d’ingénieurs seniors”, déplore la ministre.
L’Intelligence artificielle place la France face à un “choix de société absolument majeur” pour le sénateur Marc Péré. Il s’agit pour le parlementaire de choisir entre des gains de productivité “au bénéfice des détenteurs du capital, qui en profiteront pour ne pas embaucher, peut-être pour licencier” ou bien au bénéfice de “l’émancipation humaine”, en posant “la question de la diminution du temps de travail” Pour lui, “le passage à la semaine de 32h” est “la seule réponse pour éviter des centaines de milliers de chômeurs”.