Bloquons tout action near Bordeaux
People are gathering at the Fargues Saint Hilaire roundabout and slowing traffic. This action is part of the social protest movement Bloquons tout (Let's block everything). September 10, 2025.//AMEZUGO_FARGUES-10/Credit:UGO AMEZ/SIPA/2509100959

Appel à manifester le 17 octobre : y a-t-il une réalité derrière cette tendance des réseaux sociaux ?

Des appels à manifester contre les prix élevés des carburants circulent depuis plusieurs jours sur les réseaux sociaux, avec un rendez-vous fixé dans un mois, le samedi 17 octobre prochain. Huit ans après les Gilets jaunes, beaucoup espèrent voir renaître le mouvement historique qui avait bousculé le paysage politique et social français.
Chiara Carbonnet

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Alors que les prix à la pompe ne cessent d’augmenter avec en moyenne 2,11 euros le litre pour le SP95-E10 et environ 2,35 euros le litre pour le gazole, la colère monte en France. D’autant plus qu’au renchérissement du pétrole, repassé au-dessus de 100 dollars le baril, s’ajoutent les coûts de raffinage et de distribution ainsi qu’une fiscalité représentant environ 45 % du prix à la pompe en France. Quant au pouvoir d’achat, il est également au centre des contestations. En effet, selon des chiffres de l’Insee, l’inflation, qui a atteint 2,4 % en août, pourrait continuer d’augmenter pour se situer à 2,9 % en fin d’année. En conséquence, le pouvoir d’achat des ménages reculerait de 0,4 % sur l’année.

Depuis quelques jours, des appels prétendument officiels pour se mobiliser le 17 octobre et relancer le mouvement des Gilets jaunes circulent sur les réseaux sociaux. En effet, en 2018, la hausse des prix des carburants avait été l’un des déclencheurs du mouvement. Mais aucun communiqué sur les pages Facebook ou Instagram liées aux Gilets jaunes ne semble être à l’origine de cet appel.

« Personne ne sait d’où ça vient »

Contacté par le Nouvel Obs, Jérôme Rodrigues, figure du mouvement de 2018, explique : « J’ai passé des coups de fil, personne ne sait d’où ça vient. Aucun bruit, aucun son, aucune lumière. Je pense que c’est juste une trend TikTok lancée un peu par hasard par un gars énervé, qui a buzzé, mais qu’il n’y a rien de construit derrière. » Tout part en effet d’une vidéo TikTok d’un jeune homme face caméra appelant à manifester le 17 octobre, une date choisie car ce sera les vacances scolaires et un samedi : « tout le monde peut être là », lance-t-il. Cette vidéo compte aujourd’hui 295 000 likes, neuf jours après sa publication, et 29 000 partages. Une trend a ensuite émergé sur TikTok en reprenant cette date avec des mises en scène devant des stations-service en portant simplement un gilet jaune.

Plusieurs affiches ainsi que des photos représentant des jeunes personnes portant des gilets fluorescents ont été générées par intelligence artificielle (IA) et largement relayées sur TikTok, Facebook ou Instagram. Ces contenus IA sont souvent postés par des comptes qui n’existaient pas avant le 9 septembre et qui publient uniquement des visuels faits avec l’IA. Ces vidéos mettent souvent en avant la date du 17 octobre ainsi que des noms de points de rassemblement dans différentes villes de France avec des slogans comme « Appels à tous les Gilets jaunes ».

Toutefois, une des pratiques assez courante sur les réseaux sociaux est de revendre des comptes qui ont beaucoup d’abonnés et de vues. Aussi ces comptes anonymes nouvellement créés qui produisent uniquement des contenus IA peuvent être avant tout en recherche de buzz et par conséquent d’abonnés pour ensuite les revendre. Alors, est-ce un mouvement social qui se profile ? « On est plus ici dans un phénomène de bulle internet avec des vues, même si je ne peux prédire l’avenir », nuance Sylvain Boulouque, historien et auteur de « Communisme et syndicalisme dans la France de l’entre-deux-guerres » paru aux éditions du Cerf en février dernier.

« Bloquons tout », un « flop immédiat »

L’émergence de cet appel à manifester rappelle celui du mouvement « Bloquons tout » de septembre 2025. Initiés par des anonymes sur les réseaux sociaux, des appels à manifester avaient massivement circulé sur tous les réseaux sociaux. Ces initiatives s’étaient concrétisées par une importante journée de manifestations, le 10 septembre 2025, centrée sur le pouvoir d’achat et la justice sociale et avaient réuni entre 197 000 et 250 000 personnes. Plusieurs syndicats comme Solidaires et la CGT s’étaient joints au mouvement et avaient joué un rôle moteur dans l’organisation. Toutefois, le mouvement s’est rapidement éteint et n’a pas été suivi d’annonces politiques particulières. « Si on fait une analogie avec le mouvement ‘Bloquons tout’ de l’an dernier lancé sur les réseaux sociaux, ça n’a pas donné grand-chose. C’était un flop immédiat », constate l’historien Sylvain Boulouque, en comparaison au mouvement de 2018.

Pour l’heure, aucun syndicat ne semble se rallier à la date du 17 octobre. La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, interrogée mercredi par franceinfo sur un éventuel soutien de l’organisation syndicale au mouvement du 17 octobre, reste vigilante et insiste sur le caractère « récent » du phénomène qui est « difficile à caractériser ». « En tout cas, ce qui est sûr, c’est que nous partageons les revendications sur la nécessité de bloquer les prix et d’augmenter les salaires », a-t-elle dit.

« Il n’y a pas d’analogie possible en apparence avec le mouvement des Gilets Jaunes »

« Cette situation pourrait un petit peu ressembler à celle de 2018 avec une augmentation forte du prix de l’essence, qui a été un des phénomènes ayant poussé les Gilets jaunes dans la rue », constate Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques et membre du laboratoire CESDIP. Mais le contexte politique et de mobilisation n’est pas du tout le même. Alors que l’exécutif était au début de son mandat en 2018, « le macronisme est actuellement plutôt en décrépitude. Pendant les Gilets jaunes, il était en majesté », poursuit-il. Aujourd’hui, les politiques ne sont pas en mesure de répondre aux sollicitations comme il y a huit ans. D’autant plus que le contexte de la crise actuelle n’est pas en réaction à des réformes ou nouvelles taxes comme à l’époque : « Là, la crise est totalement extérieure aux décisions du pouvoir politique. Elle est principalement liée à la crise du détroit d’Ormuz et à la raréfaction du pétrole », affirme le professeur Sylvain Boulouque. De plus, l’élection présidentielle de 2027 peut jouer en défaveur de la formation d’un mouvement social car « les gens attendent peut-être d’utiliser leur bulletin de vote pour manifester leur mécontentement ». Aussi, même si la mécanique rappelle par certains aspects les débuts des Gilets jaunes avec une colère qui part de la base, se propage en ligne, agrège des frustrations multiples et cherche un débouché dans la rue, « il n’y a pas d’analogie possible en apparence avec le mouvement des Gilets Jaunes », déclare-t-il.

Malgré tout, les Gilets jaunes sont entrés dans l’histoire. Il y a une sorte de « mythe du mouvement » qui peut être repris par d’autres acteurs, notamment des jeunes qui étaient trop petits à l’époque et qui souhaitent « reprendre l’affaire », souligne le politologue Xavier Crettiez. De nombreux Gilets jaunes ont été durablement politisés par cet épisode marquant, pendant lequel ils ont noué des liens avec des concitoyens, partagé leurs frustrations et ont revendiqué leurs droits. « C’était une période enivrante qui peut donner envie de remettre le couvert », explique-t-il, malgré une répression policière traumatisante contre le mouvement. Car au départ, personne ne croyait au mouvement des Gilets jaunes. Et c’est « le principe même d’un mouvement social, on ne sait jamais absolument si un mouvement va naître », quand et comment, déclare le coauteur de « Penser les mouvements sociaux », Sylvain Boulouque.

Vers une nouvelle forme de mobilisation ?

Aujourd’hui, l’organisation de l’action collective est facilitée par les réseaux sociaux. Ils permettent notamment de faire « l’économie de la structure organisationnelle », explique l’auteur de « Les violences politiques : Débats, diversité, dynamiques » (ed. La Découverte), Xavier Crettiez. Auparavant, les militants se réunissaient nécessairement dans des collectifs plus ou moins institutionnalisés pour produire des affiches, des tracts et organiser des meetings. Et cela reste encore le cas dans de nombreuses organisations. Mais il y a de nouvelles formes de mobilisations : « Avec les réseaux sociaux, tout peut se faire très vite. On peut s’arrimer à des boucles et lancer ses mouvements », poursuit-il. De plus, selon le politologue, les réseaux sociaux ont la capacité de produire des « chocs moraux », pour reprendre le concept du sociologue américain, James M. Jasper. C’est-à-dire qu’ils ont la capacité de pousser à la mobilisation même chez les moins politisés. « Il y a comme une sorte de ‘je ne peux pas ne pas m’engager’ », affirme-t-il. Aussi, la circulation de ces appels à manifester le 17 octobre n’est pas à négliger mais reste à voir s’ils arrivent à s’ancrer dans le réel. Car contrairement à des organisations qui possèdent un pied sur le terrain, « on ne sait jamais s’il y aura véritablement un passage du virtuel au réel dans les mouvements lancés sur les réseaux. Cela peut rester un « pshitt » virtuel d’une journée », conclut-il.

Quels soutiens ?

Même s’il est difficile à l’heure actuelle de dire si l’appel à manifester du 17 octobre sera suivi, plusieurs personnalités politiques ont toutefois annoncé soutenir ces projets de manifestations. Invité sur France 2 le 11 septembre dernier, Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste, a appelé « les Français à se mobiliser, comme nous avons su le faire en 2018 avec les Gilets jaunes », « sur les ronds-points » ou « devant tous les lieux de pouvoir […] pour que ce gouvernement agisse ». La présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, Mathilde Panot, a pour sa part assuré mardi sur franceinfo qu’elle soutenait les appels à manifester. Enfin, reçue hier sur France Inter, Marine Tondelier, secrétaire nationale des Ecologistes, a affirmé soutenir « des deux mains et des deux jambes » le mouvement.

Toutefois, du côté des anciennes grandes figures des Gilets jaunes, la prudence semble de mise. Sur les réseaux sociaux, Maxime Nicolle, alias Fly Rider, ainsi que des pages liées au mouvement, invitent à se méfier de cet appel et à ne pas se rendre à Paris le 17 octobre prochain. Selon Jérôme Rodrigues, autre grande figure du mouvement de 2018, les Gilets jaunes ne reviendront pas « en l’état, tel qu’on l’a connu en 2018. Par contre, une nouvelle révolte populaire, peut-être même beaucoup plus amplifiée qu’a pu être celle des Gilets jaunes » pourrait émerger, confie-t-il à France 2.

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