En vue de l’élection présidentielle de 2027, Jean-Marc Jancovici a lancé depuis août son projet « Un commun accord » qui a pour but de réunir 150 personnes un week-end par mois de septembre 2026 à février 2027 pour délibérer et s’accorder sur des propositions concrètes face aux défis de notre société. Selon lui, il est nécessaire de faire changer les choses en partant du point de vue des consommateurs plutôt que des producteurs. C’est pour lui le moyen le plus efficace pour atteindre des objectifs durables.
« Les arbres vont disparaître »
Jean-Marc Jancovici, interrogé sur les incendies de cet été, explique que ces évènements ne sont qu’un reflet de ce que la littérature scientifique évoque déjà depuis longtemps : « Ça fait des décennies qu’on explique que dans un climat qui se réchauffe, les feux de forêts augmentent ». De même, lorsque les épisodes de canicule augmentent « les vagues de sécheresses sont plus fortes ». Donc tout ça n’est pas nouveau : « C’est désagréable mais ce n’est pas une surprise », déclare-t-il. C’est en cela qu’il utilise le terme de « deuil ». Car plus le temps passe moins nous sommes confrontés aux mêmes problématiques environnementales et cela s’empire, « on est condamné à faire le deuil d’un climat qui ne reviendra pas ». Et les choses vont encore être amenés à évoluer : les « arbres vont disparaître », tout comme les animaux qui y habitent mais aussi « l’agriculture qu’on connait aujourd’hui », explique-t-il.
Quant aux vagues de chaleur de cet été, il considère que c’est un problème mais loin d’être le plus important : « ça empêche certains de dormir » mais le fait de rafraîchir l’air via la climatisation répond en réalité seulement à un « problème pour les humains » et ce n’est pas « un problème vital ». « Vous n’allez pas climatiser les étables, les cultures ou le Rhin pour l’empêcher de baisser », ironise l’ingénieur. Ce qui est préoccupant c’est plutôt « qu’est-ce qu’on va manger ? », soit l’impact de cette chaleur sur les cultures.
Nos institutions ne sont pas adaptées pour faire face à ces épisodes qui seront de plus en plus fréquents, selon l’enseignant. Le problème est que cela doit passer par une prise de conscience collective et notamment de la population : « La seule façon de changer les institutions est qu’il y ait une volonté suffisamment puissante sous-jacente pour qu’on réadapte les institutions aux nouveaux enjeux ». Il explique sa pensée par l’exemple de la sécurité sociale : « Aucun des candidats à la Présidentielle ne propose de supprimer la sécurité sociale justement parce qu’il y a un consensus fort de la part de la population sur ce sujet ».
« S’unir au lieu de se taper dessus », en vue de l’élection présidentielle
Fin août, Jean-Marc Jancovici a lancé son projet « Un commun accord ». A partir de septembre, 150 personnes se retrouveront un week-end par mois jusqu’en février pour débattre sur des sujets de société et trouver des accords. Ces 150 personnes tirées au sort sont « plutôt représentatives de la population française » car sélectionnées selon leur catégorie socioprofessionnelle, leur âge, leur lieu de résidence… En somme, « cette assemblée a pour but de trouver des accords face à des problèmes économiques et écologiques », explique-t-il. Car, en vue de l’élection présidentielle, le but est « de s’unir au lieu de se taper dessus », afin de proposer des accords, qui seront, « on l’espère », repris par les candidats.
Car les candidats ne sont pas simplement dans le déni mais « dans l’ignorance » à propos du changement climatique. Il explique notamment que les hommes politiques ont davantage tendance « à penser en termes de prix plutôt qu’en termes d’atome et de matière première disponible ». Cette économie là est selon lui « disjointe de la réalité physique ». Tout le monde approche les problèmes par les prix mais pas par les quantités. Or, « le prix pourrait ne pas exister. On pourrait être dans un système étatique avec des tickets de rationnement ». Aussi, « l’accès à la ressource physique n’est pas uniquement permis par les prix », cet accès via les prix est « juste une forme parmi d’autres de matérialiser une transaction », poursuit-il. En somme, « le monde politique vit dans un monde de convention fait de droit et d’économie dont aucun des deux ne tient compte de la réalité physique de ce monde. C’est en cela qu’ils sont déconnectés du réel ».
Il faut sortir de la mentalité « no limit » des « Américains »
Interrogé sur l’IA, Jean-Marc Jancovici explique que « ce n’est pas la peine de suivre » les modèle des « Américains et des Chinois » et d’entamer une course contre ces géants car « ils possèdent des moyens que nous n’avons pas ». Selon lui, il faut « trouver autre chose » et poser des limites à leurs produits qui existent déjà et qui sont en libre-service sur le marché européen. « On doit surtout s’interroger sur ce que l’on veut vraiment faire avec l’IA en Europe pour proposer autre chose que ces géants », c’est la seule façon de s’imposer dans ce marché selon lui. « La question n’est pas ce qui est technique possible, mais qu’est-ce qu’on veut », conclut-il dans son article publié sur Les Echos et coécrit avec Alain Grandjean et Laurent Morel.
Sur les matières premières, le sujet est le même. Comparée aux Etats-Unis, l’Europe « n’a pas les ressources » nécessaires. « On importe aujourd’hui 97% de notre pétrole et 90% de notre gaz ». Or, « d’ici 2050, indépendamment de toutes questions climatiques, ils devraient de toute façon être divisés par 2 à 20 », en partie à cause de l’épuisement de la ressources. Selon lui, il faut donc sortir de « ce modèle culturel américain » qui a « no limit ». On doit davantage s’interroger sur « où est-ce qu’on a envie d’aller », vers quel modèle « culturellement » et « éthiquement » au lieu de « poursuivre une course à l’échalote avec les Américains ».
Vers une « sobriété choisie »
La sobriété, selon Jean-Marc Jancovici, est la seule « alternative à la pauvreté ». La baisse de la consommation matérielle est « déjà en route pour la population dans son ensemble » donc, « c’est soit on la gère, soit on la subit ». Or, si cette situation n’est pas prise en main, les inégalités continueront de se creuser entre les 5% « au sommet de la pyramide » et les 50% en bas qui s’en « sortiront de moins en moins bien ». « Pour gérer cette réalité on ne peut le faire qu’en passant par une sobriété choisie », déclare-t-il, soit passer par « de la déconsommation désirable et pas seulement acceptable ».
Cette sobriété doit toutefois être accompagnée, notamment en ce qui concerne la décarbonation. Par exemple, dans le cadre des voitures électriques, « le principal problème pour les gens est le stade de l’achat ». Lorsque le gouvernement « a lancé le leasing social qui permettait aux gens d’avoir une petite voiture pour 100 euros par mois, tout le monde était très intéressé » mais il y avait tellement de demandes que « le gouvernement a dû fermer le guichet ».
Selon l’ingénieur, la production mondiale de pétrole doit baisser de 30 à 60% d’ici 2050, à cause de l’épuisement des ressources : « Donc la décarbonation va avoir lieu dans tous les cas, en particulier sur un continent importateur fort » C’est pourquoi il faut penser l’électrification comme « un moyen de mieux gérer cette évolution à laquelle on n’échappera pas ». Toutefois, les choses changent, « il y a quelque chose qui se met en route » petit à petit. Aujourd’hui « 1/3 des immatriculations sont des voitures électriques », remarque-t-il.