La démocratie américaine, longtemps appelée la plus grande démocratie du monde, n’en finit pas de subir les coups de boutoir du locataire de la Maison Blanche. Jeudi soir, lors d’une allocution télévisée, Donald Trump a dénoncé les « vulnérabilités choquantes » du système électoral américain. Selon lui, des documents des renseignements américains qu’il a annoncé déclassifier, « montrent que, sur plusieurs années, à partir de l’élection de 2020, la Chine a mené ce qui apparaît comme la plus grosse opération de piratage de données électorales de l’Histoire, aboutissant à l’acquisition illicite par la Chine de 220 millions de fichiers d’électeurs américains ».
Ces fichiers sont pourtant largement accessibles publiquement. Et même s’ils avaient été téléchargés de manière illégale, cela « n’aurait en aucune manière compromis » les résultats de l’élection, a réagi auprès de l’Agence France Presse, Stephen Richer, du cercle de réflexion conservateur Cato Institute. « Les documents déclassifiés par Donald Trump ont été analysés la nuit dernière par des journalistes et rien ne va dans le sens de ce qu’il affirme, ni ne prouve une ingérence chinoise », assure Alexis Pichard, docteur en civilisation américaine qui va publier son nouveau livre intitulé « La présidence américaine : un tournant impérial ? » aux éditions Ophrys. « L’ironie de l’histoire, c’est que dans ces renseignements déclassifiés, un document prouve que la Russie a agi en faveur de Donald trump lors de l’élection présidentielle de 2020, ce qui montre la négligence de l’administration Trump. »
Le déni de la défaite de 2020
Une élection de 2020 remportée par Joe Biden que Donald Trump continue de qualifier de frauduleuse. « Nous ne pouvons plus jamais assister à une nouvelle élection volée », a-t-il lancé, martelant à nouveau ses accusations. Donald Trump n’a jamais apporté de preuve sur l’existence d’irrégularités à grande échelle et d’innombrables experts, instituts indépendants et décisions de justice ont conclu à l’absence de fraude ayant pu influer sur les résultats.
Selon Alexis Pichard, cette obsession de Donald Trump concernant ce scrutin de 2020 a d’abord une explication psychologique : « C’est un très mauvais perdant. Par exemple, il a fait faillite 7 fois dans sa carrière d’entrepreneur, mais il ne l’a jamais reconnu et a continué à dire que ses affaires ont toujours été au sommet. »
« Ce qui est plus inquiétant c’est que ce discours complotiste imprègne l’électorat trumpiste et les membres de la sphère MAGA relayent cette désinformation. Il y a deux jours, Jay Clayton, le candidat de Donald Trump pour diriger le renseignement intérieur a été auditionné par les sénateurs et a dû répondre à la question suivante : « Qui a gagné l’élection présidentielle de 2020 ? » Jay Clayton a été incapable de répondre clairement, se contentant d’un « Joe Biden a été certifié ».
Les médias américains menacés
Anticipant un discours complotiste, certaines chaînes de télévision américaines ont refusé de diffuser l’allocution de Donald Trump. « Plusieurs médias ont pris cette décision et pas seulement des progressistes. Ils craignaient que par une succession de mensonges, le président ne fasse douter les Américains de leur système électoral avant les élections de mi-mandat en novembre. Ces médias ont ensuite choisi de déconstruire et de vérifier les propos tenus dans cette allocution. » En réaction, Donald Trump a appelé au retrait de leurs licences de diffusion, estimant que ces médias participaient au « système de fraude électorale » qu’il dénonce.
« Décision rare, NBC et ABC ont dit toutes les deux qu’elles ne diffuseraient pas ce discours. […] Parce qu’elles savent combien notre système est corrompu et qu’elles ne veulent pas le révéler. Elles, et d’autres médias, font partie d’un complot. Elles veulent continuer cette fraude. […] Une fraude comme celle-ci devrait signifier le retrait de leurs licences », a attaqué le président américain.
Selon Alexis Pichard, « ces mesures de rétorsion contre les médias sont un grand classique de la rhétorique de Donald Trump. Lors de son premier mandat, l’autorité de régulation de l’audiovisuel était vraiment indépendante, mais dans ce second mandat, Donald Trump a placé un de ses proches à sa tête et donc ces menaces sont à prendre au sérieux…
Préparer la contestation de la prochaine défaite
Les opposants au locataire de la Maison Blanche craignent que ses accusations de fraude électorale préparent la contestation des résultats des midterms, les élections de mi-mandat en novembre prochain, lors desquelles les Républicains pourraient perdre la majorité à la Chambre des représentants, voire même au Sénat. « Les sondages ne sont vraiment pas bons pour les Républicains. Le locataire de la Maison Blanche a un taux de popularité de 35 % ce qui est historiquement bas pour un président en exercice. Une défaite du camp de Donald Trump lors de ces midterms réduirait ses marges de manœuvre politiques et instaurerait un contre-pouvoir parlementaire. « Donald Trump prépare ses soutiens à contester le résultat des élections de mi-mandat, mais le contexte est plus inflammable qu’en 2020 lors de l’assaut du Capitole par des militants trumpistes. Le parti républicain a été mis en ordre de marche pour mener cette contestation », assure Alexis Pichard.
Une réforme pour empêcher des électeurs démocrates de voter
Pour tenter d’influer sur les futures élections, le président des Etats-Unis cherche à durcir les conditions d’inscription sur les listes et de vote des électeurs, via une réforme baptisée « Save America Act » (la loi pour sauver l’Amérique). Ce texte oblige les citoyens à fournir une preuve de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes (passeport, acte de naissance, pièce d’identité) et une pièce d’identité avec photo au moment du vote. De plus, il restreint le vote par correspondance.
Alors que Donald Trump veut officiellement lutter contre le vote de « faux électeurs », le camp démocrate estime que cette réforme vise à pénaliser son électorat, les classes populaires et les femmes (70 millions de femmes mariées n’ont pas d’acte de naissance avec leur nom actuel). « Ce texte a été voté par la Chambre des Représentants, mais est bloqué par le Sénat. Des sénateurs républicains y sont opposés, car cette réforme va priver de vote les électeurs des zones rurales dont beaucoup n’ont pas de papier d’identité », explique le docteur en civilisation américaine. Selon une étude de l’université de New York, 21 millions de citoyens américains pourraient être empêchés de voter avec une telle réforme.