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Le président français Emmanuel Macron et le président ukrainien Volodymyr Zelensky le 18 décembre 2024, à Bruxelles. //ANDRIEUARNAUD_SIPA.78168/Credit:NICOLAS TUCAT/POOL/SIPA/2412191031

« L’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne n’avancera que si l’agriculture est une priorité des négociations » 

L’Union européenne a ouvert mardi un deuxième volet dans les négociations d’adhésion de l’Ukraine. Si ce processus se déroule de manière accélérée, de nombreux sujets bloquants doivent être discutés entre Kiev et les 27, comme la question de la puissance agricole ukrainienne qui pourrait déstabiliser le marché européen.
Alexandre Poussart

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L’Ukraine a passé mardi une étape supplémentaire dans son processus d’adhésion à l’Union européenne. Un deuxième volet de négociations a été ouvert, comprenant plusieurs chapitres de discussions autour de la défense, de la sécurité et de la politique étrangère. Exprimée officiellement le 28 février 2022, 4 jours après l’invasion russe, la volonté ukrainienne d’adhérer à l’UE est rappelée par le président Volodymyr Zelensky à chaque rencontre avec des dirigeants européens. Les discussions se sont débloquées avec l’arrivée au pouvoir de Peter Magyar en Hongrie, Etat-membre dirigé jusque-là par le pro-russe Viktor Orban qui mettait son veto sur ce dossier. Alors que les discussions sont officiellement ouvertes depuis un mois, le gouvernement ukrainien souhaite aller vite pour valider les 35 chapitres de négociations qui imposent à chaque Etat candidat de conformer sa législation au droit européen.

Une adhésion accélérée d’un pays de 40 millions d’habitants

« Les Ukrainiens se sentent profondément Européens et il faut l’entendre », estime Nadia Sollogoub, sénatrice centriste et présidente du groupe d’amitié France-Ukraine au Sénat. « Ce peuple est en train de donner son sang pour devenir européen. »

« Il faut se réjouir que le processus d’adhésion suive son cours », réagit Fabienne Keller, eurodéputée française, membre du groupe Renew, et ancienne sénatrice. « C’est une forme d’adhésion qui est nouvelle pour l’Union européenne, car elle est accélérée à cause de la guerre et elle concerne un grand pays peuplé de 40 millions d’habitants alors que les précédentes adhésions visaient des petits pays et ont pris plus de temps. »

Mais cette adhésion de l’Ukraine ne fait pas l’unanimité au sein de la classe politique européenne. Marc Botenga, eurodéputé belge du groupe La Gauche au Parlement européen où siègent les eurodéputés Insoumis, « a l’impression que les critères d’adhésion fixés au sommet de Copenhague de 1993 ne valent rien. En pleine guerre, on voit bien que les critères de stabilité des institutions, de démocratie, de respect des droits humains et des minorités posent problème en Ukraine. En temps de guerre, l’Ukraine n’est pas dans le fonctionnement d’un Etat de droit. Comment voulez-vous organiser des élections en temps de guerre ? Il faut donc attendre la paix avant de parler d’adhésion. » Son homologue Fabienne Keller reconnaît que cette adhésion ne sera pas possible en temps de guerre. « L’élection présidentielle ne peut pas avoir lieu et il n’y a pas de réelle séparation des pouvoirs. »

Alors que le premier volet de négociations, comprenant les fondamentaux de l’Union européenne comme l’Etat de droit, a été ouvert il y a un mois, et sera refermé à la toute fin des discussions, le volet sur la défense et la politique étrangère a été entamé hier et ne semble pas poser des problèmes. « La défense, c’est le dossier le plus simple avec les Ukrainiens. Il y a des coopérations évidentes. Ils ont la technologie, ce sont les meilleurs du monde. Nous avons les capacités de production à leur offrir », explique Nadia Sollogoub. « L’architecture de sécurité future de notre continent est inimaginable sans l’Ukraine », a affirmé hier Marta Kos, la commissaire européenne à l’Élargissement. « Les Ukrainiens ont transformé leur pays en une puissance militaire dotée de capacités que peu d’autres nations peuvent égaler, notamment grâce à leurs technologies de drones en pleine évolution. » Des discussions sur la défense qui s’ouvrent tandis que Volodymyr Zelensky et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen ont annoncé ce mercredi à Kiev un partenariat entre l’UE et l’Ukraine sur la production de drones.

Le problème agricole

Si les chapitres sur la sécurité seront validés sans encombre, d’autres pourraient s’avérer bloquants, notamment la question agricole car l’Ukraine est une grande puissance qui pourrait déstabiliser le marché européen. « L’adhésion de l’Ukraine n’avancera que si l’agriculture est une priorité de la discussion », explique Nadia Sollogoub. « Ce pays a l’une des terres les plus riches au monde. Si la Russie conquiert l’Ukraine, elle disposera d’un tiers du blé mondial. On a vu que quand l’exportation des céréales ukrainiennes vers l’Afrique via la mer Noire a été bloquée, elles ont été redirigées vers l’Europe et cela a fait s’écrouler nos marchés agricoles. Il vaut mieux que cette production céréalière soit dans la main de l’Union européenne mais il va falloir organiser des complémentarités avec les agricultures des autres Etats-membres. Il faut une vraie discussion avec les Ukrainiens et les acteurs européens sur l’agriculture. Si cette question est passée en force, on va braquer nos agriculteurs », craint cette élue de la Nièvre, territoire reconnu pour son élevage de bovins charolais.

La corruption en Ukraine inquiète Bruxelles

L’autre sujet brûlant dans ces négociations est la lutte contre la corruption. « C’est un problème majeur en Ukraine. Le gouvernement ukrainien a fait voter des lois, il faut s’assurer qu’elles soient bien respectées », affirme Fabienne Keller. « La corruption est un héritage de l’Union soviétique, il faut la déverrouiller à tous les niveaux : l’administration mais aussi l’économie », ajoute Nadia Sollogoub. « On peut se dire qu’à chaque fois qu’il y a un scandale de corruption en Ukraine, cela montre la volonté du gouvernement de s’en sortir. » Ces derniers mois, des proches du président Zelensky, au sommet de l’Etat, ont été impliqués dans une affaire de détournement de fonds publics, qui a provoqué des démissions en cascade. Un scandale qui inquiète Bruxelles d’autant que l’été dernier, le président ukrainien a tenté de mettre fin à l’indépendance des agences anticorruption du pays. Une réforme finalement abandonnée sous la pression de l’Union européenne.

Vers un dumping social massif avec les travailleurs ukrainiens ?

Du côté de la gauche européenne, les conséquences d’une adhésion de l’Ukraine sur le marché du travail européen inquiètent. Pour Marc Botenga, « comme cela a été le cas avec l’entrée de pays d’Europe de l’Est, l’adhésion de l’Ukraine va créer un fort dumping social. Les travailleurs ukrainiens seront embauchés en Europe à des conditions bien moins favorables que les travailleurs de France ou de Belgique par exemple ». Même si l’Union européenne a fait voter ces dernières années une directive sur le travail détaché et une harmonisation des systèmes de sécurité sociale, « le dumping se fait aujourd’hui via de la multiple sous-traitance en Europe si bien qu’on ne sait même plus pour quelle entreprise un salarié travaille. Les statuts de travailleurs pluriactifs (dans au moins 2 Etats-membres) se multiplient car ils ne sont pas concernés par la directive sur le travail détaché. »

Une adhésion progressive

Même si le processus d’adhésion de l’Ukraine se fait en version accélérée, la question du calendrier d’adhésion se pose. Volodymyr Zelensky souhaite que ces négociations aboutissent en 2028, et la Commission européenne table sur une adhésion pour 2030. Une adhésion express qui pourrait crisper les relations avec les pays des Balkans occidentaux (Serbie, Albanie, Montenegro, Macédoine du Nord), candidats en attente depuis 15 à 20 ans. « Quel message on envoie à ces pays qui font des réformes au fil des années mais se font recaler ? », se demande Marc Botenga. Toujours est-il que l’adhésion de l’Ukraine devrait se faire par étapes. Emmanuel Macron et son homologue allemand, le chancelier Friedrich Merz ont évoqué l’idée d’un siège de l’Ukraine dans les instances de décision de l’Union européenne mais sans droit de vote. En attendant la fin de la guerre…

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