Dérives des médecins intérimaires : certains hôpitaux pourraient fermer leurs portes
Pour faire face à la pénurie de médecins, de nombreux hôpitaux ruraux font appel à des intérimaires et les paient souvent beaucoup plus cher que les titulaires. Cela a conduit à des dérives. Pour y mettre fin, la loi Rist, qui entrera en vigueur l’an prochain, plafonnera les salaires. Mais à Château-Chinon dans la Nièvre, cela pourrait occasionner la fermeture de l’hôpital.

Dérives des médecins intérimaires : certains hôpitaux pourraient fermer leurs portes

Pour faire face à la pénurie de médecins, de nombreux hôpitaux ruraux font appel à des intérimaires et les paient souvent beaucoup plus cher que les titulaires. Cela a conduit à des dérives. Pour y mettre fin, la loi Rist, qui entrera en vigueur l’an prochain, plafonnera les salaires. Mais à Château-Chinon dans la Nièvre, cela pourrait occasionner la fermeture de l’hôpital.
Public Sénat

Par Audrey Vuetaz

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Mis à jour le

Les portes automatiques restent fermées, les lumières sont éteintes. L’unité d’accueil de premiers soins ne reçoit plus aucune urgence à l’hôpital de Château-Chinon. « Actuellement, on n’a pas suffisamment de médecins pour assurer ce service. La population est invitée à se rapprocher de son médecin traitant, ou du 15 ou d’un autre établissement de soins… On en profite pour faire des travaux dans cette unité, » explique Arnaud Bernard, directeur délégué des Centres hospitaliers du Morvan.

Depuis l’été 2020, les trois médecins titulaires de l’hôpital sont successivement partis pour des raisons personnelles et il n’y a eu depuis aucun candidat pour prendre leur suite.

« Château-Chinon est située dans un territoire très rural dans la partie Est de la Nièvre. On a une difficulté sur ce territoire, de vieillissement de la population générale mais aussi de vieillissement de la population des médecins qui partent en retraite. Ce qui fait qu’aujourd’hui on est sur un territoire où l’on manque de médecins à la fois en ville et dans les établissements hospitaliers. »

Pour garder ses services ouverts au maximum, le directeur doit faire appel à des intérimaires. Des médecins remplaçants qui viennent des départements à côté voire de l’autre bout de la France et qui interviennent ponctuellement à l’hôpital. Il y en a trois pour les trois grands services.

Pour les pousser à faire des centaines de kilomètres, le directeur est contraint de mettre la main au portefeuille. « Si on veut convaincre un médecin de Marseille, de Lyon de venir dans le Morvan, s’il trouve chez nous la même rémunération qu’il trouverait au pied de sa porte, il n’a aucune raison de venir. On est obligés de donner plus, de façon à compenser le fait qu’il va être obligé de quitter son territoire et de venir chez nous. »

Des mercenaires qui se font offrir des billets pour des parcs d’attractions

Le problème c’est que cela a donné lieu à des dérives un peu partout en France, avec l’apparition de médecins « mercenaires ». Des professionnels de santé qui refusent d’être intégrés ou qui ont quitté leur poste à l’hôpital public pour papillonner d’établissements en établissements, selon le plus offrant. Il arrive donc que des médecins urgentistes soient payés 1600 euros pour une garde de 24 heures.

« Certains en ont même fait une spécialité. Ils acceptent des gardes sur le papier, ce qui nous permet de rentrer dans les clous, mais ce sont les soignants qui font tout le travail à leur place. D’autres font du chantage et demandent qu’on leur paye des vacances dans des parcs d’attractions, sans quoi ils refusent de venir », confie un autre directeur d’hôpital sous couvert d’anonymat.

A l’hôpital de Château-Chinon ; le directeur le concède, il a pu lui aussi participer à une forme de compétition avec les autres hôpitaux de la région. « S’il y a un établissement qui est à trente minutes de chez moi et qu’un médecin vient me dire j’aimerais bien travailler pour vous mais à côté on me propose 50 euros de plus’, je vais nécessairement être enclin à dire, écoutez, moi je m’aligne et je vous donne 50 euros aussi pour que vous veniez travailler chez moi. A force de faire ça les uns les autres, on arrive à faire monter les tarifs ».

Pour lutter contre ces dérives, la loi Rist doit encadrer les rémunérations des intérimaires. Elle aurait dû être strictement appliquée le 27 octobre dernier, elle est finalement repoussée à l’an prochain.

A Château-Chinon, les intérimaires qui sont payés aujourd’hui entre 590 et 650 euros en moyenne pour une vacation de huit heures, recevront une rémunération de 390 euros maximum, soit une perte de 66 % de leur salaire. Tous ont déjà décliné l’offre.

« J’ai tenté de sonder les intérimaires avec lesquels je travaille, je leur ai proposé un contrat permanent et la réponse a été unanime, tous m’ont répondu, « oui ça m’intéresse mais le contrat que vous me proposez c’est le même que celui qu’on me proposerait là où j’habite je vais prendre celui, là où j’habite, je ne vais pas venir à 300 km de chez moi pour avoir la même chose ». Tous ne viendront plus ici faire de l’intérim. Je vais donc avoir l’obligation légale de fermer les services l’an prochain. »

La Nièvre, un territoire déjà sous doté en matière de santé

La mairie de Château-Chinon Ville parle d’un scandale. « Pour les gens, c’est effectivement une catastrophe, lance Jean-Max Glorifet, l’adjoint en charge de la santé, s’il n’y a plus ça, ils iront gonfler les autres hôpitaux de la région qui sont aussi en difficultés. Car il ne faut pas se leurrer, les autres établissements du coin travaillent aussi avec beaucoup d’intérim. »

Pour l’adjoint au maire, l’égalité des chances en matière de santé est rompue car la Nièvre est un territoire déjà sous doté. « C’est un département où les indicateurs de santé sont les plus mauvais, avec une surmortalité liée à l’alcoolisme, une surmortalité liée aux cancers, une surmortalité liée aux dépressions et aux suicides, une sous natalité, donc on a des handicaps très importants pour la population. » A cela s’ajoute un manque criant de pompiers volontaires, en cas d’urgence, la situation peut rapidement devenir dramatique.

Jean-Max Glorifet demande une revalorisation du salaire des médecins de l’hôpital public « qui peuvent être trois fois moins bien rémunérés que dans le privé ». Il demande aussi à l’Agence régionale de santé Bourgogne Franche-Comté de prendre des dispositions.

En finir avec le chantage sur les hôpitaux vulnérables

Contactée, l’ARS se félicite que la loi Rist permette enfin d’en finir « avec ce chantage permanent qui s’exerce sur les hôpitaux les plus vulnérables. Un intérimaire ne pourra plus prétendre avoir trouvé une rémunération supérieure dans un autre hôpital. »

Et de préciser que l’entrée en vigueur de la loi sera accompagnée par la mise en place d’une prime de solidarité territoriale valorisant les renforts de praticiens hospitaliers au bénéfice d’hôpitaux qui en ont besoin. « Le niveau de cette prime sera très attractif et pourra même être modulé à la hausse sur décision du Directeur général », complète l’ARS. L’objectif : donner des chances à la Nièvre, d’attirer de nouveau médecins.

» Lire aussi : Intérim médical : les sénateurs demandent une lutte plus affirmée contre les médecins mercenaires

Partager cet article

Dans la même thématique

France French man goes on trial for alleged torture rapes and pimping of former partner
7min

Politique

Violences sexuelles : quelle réforme pour une meilleure spécialisation de la justice ?

Dans un entretien dans le journal Le Monde, le garde des Sceaux se dit défavorable à une mesure de la proposition de loi intégrale visant à supprimer les cours criminelles départementales et rétablir la compétence des cours d'assises pour tous les crimes sexuels. Une mesure incompatible, selon lui, avec une juridiction spécialisée. Avocats et magistrats insistent, eux, sur une meilleure formation des magistrats, et la dimension pédagogique des procès d'assises, nécessaire pour une meilleure prise en compte de ces crimes par l'ensemble de la société.

Le

Paris: Olivier Faure presentation projet socialiste presidentielle 2027
7min

Politique

Le PS cherche son champion… et surtout le mode d’emploi

Le Parti socialiste a enfin un projet. Son candidat, en revanche, reste introuvable. Réuni ce mardi 30 juin au soir, en Conseil national, le PS tente de sortir de l’impasse présidentielle en demandant… aux militants de choisir comment ils choisiront leur candidat. Primaire ouverte, primaire fermée, double primaire : derrière les subtilités de procédure se joue une bataille bien plus politique, celle du leadership de la gauche sociale-démocrate et, en creux, du rapport de force avec Raphaël Glucksmann.

Le

Paris :  Political leaders leave after a meeting on Iran and Middle East war at Matignon
5min

Politique

Plan Clim : le Rassemblement national détaille son projet à 40 milliards

Dans la foulée d’une semaine de canicule historique à l’origine d’environ 1 000 décès, selon un premier bilan de Santé publique France, le Rassemblement national détaille les mesures de son « Plan Clim ». Au total, les troupes de Marine Le Pen envisagent une enveloppe de 40 milliards.

Le