Le « quoi » avant le « qui » ou l’art de repousser l’incarnation ? Quelques heures avant le Conseil national, dans une salle du Xe arrondissement de Paris, à quelques encablures du siège de La France insoumise, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste et Chloé Ridel coordinatrice du projet national du parti avaient un mot d’ordre : ne pas parler de la primaire. Mission presque impossible. Les socialistes venaient pourtant présenter leur projet qui sera « le socle » de leur futur candidat à l’élection présidentielle, adopté à 83 % des voix des militants après plus de 3 500 amendements venus d’une soixantaine de fédérations. Un texte construit autour d’un mot que le PS veut reprendre à la droite : la liberté. « Le candidat naturel, c’est le projet », répète Olivier Faure.
Une façon de rappeler : d’abord le fond, ensuite le visage. « Le Parti socialiste a toujours travaillé avant de parler de l’incarnation », abonde l’eurodéputée Emma Rafowicz, eurodéputée socialiste. « Je préfère qu’on parle d’abord de ce qu’on va porter. » Mais problème, à moins d’un an de la présidentielle, la politique ressemble rarement à un concours de programmes. Et pendant que les socialistes parlent du « quoi », les candidats, eux, parlent surtout du « qui ».
Un candidat par jour chasse l’autre
Au Parti socialiste, les candidatures fleurissent presque aussi vite que les débats sur leur mode de désignation. Jérôme Guedj, Karim Bouamrane, Philippe Brun, qui officialise justement sa candidature ce mardi matin. Sans oublier François Hollande, dont l’ombre continue de planer, ni Olivier Faure lui-même, que beaucoup dans son entourage poussent à « franchir le pas ». « Chaque matin en me réveillant, je vais vérifier qu’il n’y a pas un nouveau candidat, histoire de ne pas avoir à le commenter », sourit, mi-amusé mi-las, Olivier Faure. Emma Rafowicz résume le sentiment général en une formule : « Ça devient burlesque. Un candidat par jour. » Personne, ou presque, ne reproche les ambitions personnelles. « On ne va pas reprocher l’ambition », concède le premier secrétaire du parti. Mais tout le monde s’accorde sur un point : à la fin, il faudra n’en garder qu’un. Encore faut-il savoir comment.
La primaire de la primaire
Primaire ouverte, primaire réservée aux militants, voire deux primaires successives, … C’est toute la singularité (ou la complexité) du moment socialiste. Faute d’accord sur un candidat, le PS cherche d’abord à s’accorder… sur la manière de le désigner. Le Conseil national de ce mardi doit arrêter là ou les questions qui seront soumises aux militants le 9 juillet. « Le conseil national va fixer les modalités du bordel », résume, avec une ironie mordante, un élu écologiste.
Deux visions s’opposent. La première, portée par Olivier Faure, défend une primaire la plus ouverte possible, associant les sympathisants de l’espace socialiste et social-démocrate, avec une faible participation financière. « Tout chez nous passe d’abord par la démocratie », insiste le premier secrétaire. « Une primaire ouverte crée un élan populaire. »
En face, les proches de Boris Vallaud privilégient un corps électoral beaucoup plus restreint, réservé aux militants ou assorti d’une contribution plus élevée afin d’éviter toute tentative d’entrisme, notamment « des insoumis ». Mais derrière le débat technique sur le montant d’une cotisation (deux euros, vingt euros ou davantage) beaucoup voient une tout autre bataille. « Le sujet, ce n’est pas le montant, souffle un proche de François Hollande. La question, c’est : qui acceptera d’aller à la primaire ? » Avec un élu écologiste, qui observe les discussions avec amusement autant qu’inquiétude : « Tout le monde fait comme si le débat, c’était la primaire. Ce n’est qu’un moyen. Le vrai sujet, c’est : qui sera candidat à la présidentielle ? »
La tentation d’une double primaire
Pour sortir de l’impasse, Olivier Faure a imaginé un dispositif inédit. Une première primaire au sein du bloc socialiste et social-démocrate, avec le PS, Place publique et éventuellement Bernard Cazeneuve. Puis une seconde, plus large, avec les partenaires de la gauche non mélenchoniste : Les Écologistes, François Ruffin, Clémentine Autain ou Génération.s.
Une primaire… avant la primaire. L’idée laisse perplexes jusque dans les rangs socialistes. Un élu écologiste résume : « Le problème, c’est qu’on fait croire que la primaire est la solution. Ce n’est qu’un outil parmi d’autres. » Et d’ajouter, plus sévèrement : « Une primaire entre plusieurs partis, ça n’existe pas. Si on veut une candidature commune, il faut d’abord un accord politique. » Selon lui, promettre une candidature unique relève désormais davantage du récit que de la réalité : « La première responsabilité, c’est d’avoir fait croire que c’était possible. »
L’éléphant dans la pièce s’appelle Raphaël Glucksmann
Car derrière toutes ces règles se cache un absent. Raphaël Glucksmann. L’eurodéputé de Place publique, régulièrement crédité autour de 13 % dans les enquêtes d’opinion, refuse toujours de participer à une primaire. « Je ne comprends pas ce processus. On avait une primaire machine à perdre, maintenant on nous en propose deux. Je ne pense pas que deux soient une machine à gagner. », déclarait-il au micro de franceinfo le 6 juin dernier.
Au PS, peu le disent aussi frontalement. Mais beaucoup reconnaissent que tout le débat tourne autour de lui. « Dans l’équation de la primaire, l’élément central, c’est Raphaël », résume un proche de François Hollande. L’objectif du Conseil national ? « Mettre la pression sur Glucksmann. Lui dire qu’il n’aura pas les clés du Parti socialiste gratuitement. » Autrement dit, si le candidat potentiel veut le soutien de la vieille maison socialiste, il devra accepter d’en passer par ses règles. Emma Rafowicz partage cette idée : « Je n’ai rien contre Raphaël Glucksmann comme candidat. Mais ça doit se passer loyalement. Quand on est désigné, on s’engage aussi à porter un projet. »
Les militants appelés au chevet d’un parti divisé
Faute de majorité depuis la rupture avec le courant de Boris Vallaud, Olivier Faure ne peut plus imposer seul sa stratégie. Le recours aux militants devient donc autant une nécessité institutionnelle qu’une arme politique.
Le 9 juillet, ils devront trancher. Primaire ouverte ? Primaire fermée ? Voire deux textes concurrents si aucun compromis n’émerge d’ici là. « On est un parti démocratique. Sans les militants, on ne décide pas », rappelle Emma Rafowicz. Un militant socialiste rencontré ces derniers jours résume, lui, l’état d’esprit d’une formule beaucoup plus simple : « On fait comme on a toujours fait. On choisit notre candidat. Et il vaut mieux que ce processus soit le plus ouvert possible aux sympathisants et aux militants de gauche. »
Le temps presse
Pendant ce temps, Marine Tondelier consulte ses propres militants. Les écologistes menacent de poursuivre seuls si la primaire commune échoue. Les proches de François Ruffin, Clémentine Autain et Génération. s pressent également le Parti socialiste de clarifier sa stratégie. Dans un courrier adressé au PS, les partisans de l’union estiment que le choix est désormais limpide : « Soit l’union de la gauche et des écologistes, soit l’union des centres ». Ils préviennent qu’ils ne soutiendront pas un candidat qui ne serait pas issu d’un processus réellement commun. Et Jean-Luc Mélenchon poursuit, lui, sa route sans attendre personne. Au PS, Olivier Faure refuse de céder au catastrophisme : « Jamais un sondage à dix mois d’une présidentielle n’a prédit le résultat final. »
Car derrière les querelles de procédure, les socialistes veulent croire qu’il existe encore un espace pour recréer une dynamique. Encore faut-il sortir de ce paradoxe dont le parti semble devenu spécialiste : avoir déjà le projet… mais chercher encore le mode d’emploi pour choisir celui ou celle qui le portera.