Les médias servent-ils de paratonnerres à « l’ouragan Pénélope » ?
« Lynchage », « lapidation », « acharnement », François Fillon et ses soutiens fustigent la responsabilité des médias dans la séquence difficile que traverse le candidat LR. Une communication de crise ancienne mais efficace.

Les médias servent-ils de paratonnerres à « l’ouragan Pénélope » ?

« Lynchage », « lapidation », « acharnement », François Fillon et ses soutiens fustigent la responsabilité des médias dans la séquence difficile que traverse le candidat LR. Une communication de crise ancienne mais efficace.
Public Sénat

Temps de lecture :

6 min

Publié le

Mis à jour le

« Au terme d’une campagne médiatique et politique d’une violence inouïe » (…) « la fureur des forces qui se sont déchaînées contre moi m’a laissé abasourdi » (…) « j’ai décidé de ne rien céder aux intimidations et aux pressions ». Le champ lexical de la lettre ouverte que François Fillon adresse aux Français, ce mercredi, dans le quotidien Ouest France, reste sur la même tonalité de ces derniers jours. Depuis le premier article du Canard Enchainé sur les emplois supposés fictifs de son épouse, François Fillon a alterné entre déni, acte de contrition, mais surtout indignation et dénonciation d’un complot médiatico-institutionnel.

« les Français sont moins bêtes que les médias »

Suivant l’adage, la meilleure défense c’est l’attaque, le candidat LR et ses soutiens ont toutefois fait preuve de zèle pour dénoncer ce qu’il considère comme une « chasse à l’homme » orchestrée par certains médias. « Lynchage médiatique », lapidation médiatique », « acharnement médiatique ». Capté par les caméras de Public Sénat, hier, le député LR, Jacques Myard jugeait « les Français sont moins bêtes que les médias » (voir la vidéo ci-dessus). « Cette violence verbale est une réaction relativement habituelle lorsqu’un leader politique est en difficulté. Il correspond à une volonté de détourner l’attention. Il est tout de même contradictoire de proclamer sa sérénité tout en exprimant sa nervosité » relève Christian Delporte, historien des médias.

« Vous devrez faire avec ma réserve et mes sourcils broussailleux »

Les attaques de François Fillon concernant les médias ne datent pas de « l’affaire Pénélope ». A un degré moindre, elles étaient déjà présentes dans sa campagne de la primaire de droite. Lors du troisième débat, l’ancien Premier ministre avait refusé de se plier à une séquence de 20 minutes d’échange direct entre les candidats. « On n’est pas des commentateurs. On n’est pas là pour s’interpeller les uns entre les autres. C’est tout le problème de la conception que vous avez de ces débats. C’est une conception en terme de spectacle » avait-il fustigé. Démontrant sa bonne volonté et usant d’une pointe d’humour et d’autodérision, François Fillon avait pourtant semblé enterrer la hache de guerre avec les journalistes lors de ses vœux du 10 janvier. « Je ne doute pas que notre relation sortira renforcée de ce compagnonnage, même si je sais que je ne suis pas pour vous un client facile. Vous devrez faire avec ma réserve et mes sourcils broussailleux. Dur travail ! » avait-t-il démarré son intervention, provoquant les rires des parlementaires LR. Le naturel était revenu au galop à la phrase suivante. « L’actualité est frénétique, les évènements du matin chassent les éditos du soir, l’imprévisible est devenu votre lot… Même les primaires de la droite et du centre ne sont pas prédictibles » avait taclé celui dont  personne n’avait vu venir la victoire à la primaire.

« Un taux de confiance historiquement bas des Français en leurs médias »

Referendum du Brexit ou élection de Donald Trump à l’appui, François Fillon a régulièrement prévenu : « méfiez-vous des scénarios écrits d’avance ». Un sondage réalisé par l’institut Kantar Public pour le quotidien La Croix révèle un taux de confiance historiquement bas des Français en leurs médias. Moins d'un Français sur deux fait confiance aux journaux (44%, le plus bas niveau depuis 2003) et à la télévision (41%, le pire score depuis 1987).La radio reste le seul média crédible pour une majorité des sondés (52%) mais le niveau de confiance recule de 3 points en un an. Quant à internet, seul un quart (26%) lui fait confiance. « Les fillonistes jouent sur cette défiance des médias. Mais ce ne sont pas les premiers à le faire, Marine Le Pen, François Bayrou ou encore Jean-Luc Mélenchon l’ont fait également »  note Christian Delporte.. Une stratégie à haut risque dans une campagne électorale selon un autre ex-Premier ministre, Dominique De Villepin. « En temps normal, il aurait tout le loisir de se poser en victime et de se plaindre. En l'occurrence, ce qui lui fait le plus défaut, c'est le temps. On ne peut pas mener un combat personnel dans une époque accélérée qu'est le temps présidentiel » a-t-il estimé à  Yahoo! et SciencePo TV.

Depuis le premier article du Canard Enchainé, d’autres médias comme le Monde et Médiapart ont également enquêté sur les supposés emplois fictifs de la femme et des enfants de François Fillon. Et  chaque révélation a entrainé des débats sur les plateaux TV. Ce qui fait dire à François Fillon lors de sa conférence de presse lundi que l’opinion des Français était « liée à des dizaines d'heures de plateau de télévision où l'on voit des dizaines d'experts parler du travail des attachés parlementaires ». La journaliste de BFM TV, Ruth Elkrief, a provoqué l’émoi de nombreux Internautes en qualifiant la séquence actuelle de « dictature de la transparence » ou encore de «  poison lent qui influe sur l’élection  ».

« Les insultes ont entrainé chez moi une forme d’autocensure »

 De quoi alimenter une dichotomie classique dans le monde journalistique : journaliste d’enquête défenseur du IVème pouvoir contre journalistes de complaisance, défenseurs de l’ordre établi. Une opposition que réfute Isabelle Veyrat Masson, directrice de recherche au CNRS, spécialiste de communication médiatique. « J’ai moi-même été insultée sur les réseaux sociaux après avoir pris position sur ce sujet sur un plateau TV. Cela a entrainé chez moi une forme d’autocensure. On peut dire que la riposte de François Fillon a eu pour effet de modérer  les commentaires de gens qui travaillent dans les médias. Et en même temps, elle a donné envie aux journalistes de continuer dans leur enquête, dans la recherche d’information » observe-t-elle avant d’ajouter : « cette idée de lynchage médiatique est fausse. Le niveau d’agressivité ne vient pas du monde médiatique. Les attaques les plus violentes viennent des politiques eux-mêmes à l’image de François Bayrou, ce matin ». (voir la vidéo ci-dessus)

Dans l’hypothèse où François Fillon serait mis en examen dans les prochaines semaines, Isabelle Veyrat Masson estime qu’une « nouvelle guerre commencera ». « On posera la question de savoir si le pouvoir politique doit se plier au pouvoir judicaire » prédit-telle. Une « guerre » qui a déjà un peu commencé.

Partager cet article

Dans la même thématique

Les médias servent-ils de paratonnerres à « l’ouragan Pénélope » ?
3min

Politique

Charlélie Couture : « Je suis revenu en France car j’avais le sentiment de ne plus comprendre l’Amérique qui venait d’élire Donald Trump »

Si la liberté artistique avait un visage, ce serait le sien. Charlélie Couture ne s’est jamais contenté de pratiquer un seul art, cela ne lui aurait pas suffi. Alors il chante, sculpte, dessine et même photographie. Pour lui, la création est une nécessité, si bien qu’il était parti vivre cette aventure en Amérique, la tête remplie de rêves mais qui se sont peu à peu dissipés en raison du contexte politique. Son dernier livre, Manhattan Gallery (éd. Calmann-Lévy) retrace cette histoire à travers le portrait de 50 personnes rencontrées dans sa galerie new-yorkaise. Invité de Rebecca Fitoussi dans l’émission Un monde, un regard, il revient sur sa carrière, ses engagements et ses innombrables projets.

Le

Les médias servent-ils de paratonnerres à « l’ouragan Pénélope » ?
3min

Politique

Industrie musicale : « il n’y a plus de coup de cœur, on regarde le nombre de followers », La Grande Sophie

Trente ans de carrière, artiste inclassable, la Grande Sophie se tourne aujourd’hui vers la comédie musicale avec un nouveau spectacle inspiré de son premier livre « Tous les jours Suzanne ». Une nouvelle aventure qui caractérise à merveille son envie insatiable de créer. Invitée de Rebecca Fitoussi dans l’émission Un monde, un regard, elle se livre sur son passé, son rapport à l’industrie musicale et sa relation particulière avec Françoise Hardy.

Le

Les médias servent-ils de paratonnerres à « l’ouragan Pénélope » ?
2min

Politique

PMA : « pour un projet on ne peut plus intime on ne devrait pas avoir à traverser des frontières », déplore cette lyonnaise après neuf tentatives

C’est historique. Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, le nombre de décès en France a dépassé celui des naissances en 2025. Mais à rebours de cette tendance démographique, certains couples se battent pour avoir des enfants. C’est le cas d’Eugénie, originaire de Lyon, qui a été contrainte de partir à l’étranger pour bénéficier d’un parcours de PMA plus rapide. Interrogée par Quentin Calmet, elle témoignage de ses obstacles et difficultés dans l’émission Dialogue Citoyen.

Le

Paris : Vote on the 2026 budget bill at the Senate
8min

Politique

[Série 4/4] Macron et le Sénat, 10 ans de relations : du « Sénat bashing » à « une forme d’aura » retrouvée

Le Sénat et Emmanuel Macron. Bientôt 10 ans d’une relation tumultueuse, faite de moments électriques, de réchauffement, de pragmatisme et d’attaques. Une décennie de vie politique et parlementaire, sur laquelle publicsenat.fr revient cet été. Dix ans de macronisme auront finalement permis au Sénat, souvent critiqué, de redorer son blason. Rôle de contre-pouvoir renforcé avec les commissions d’enquête, travail législatif mis en lumière, hémicycle apaisé et constructif par rapport à l’Assemblée : c’est la recette qui a permis à la Haute assemblée de réaffirmer son rôle institutionnel.

Le