FRA – ASSEMBLEE – QUESTIONS AU GOUVERNEMENT
:NICOLAS MESSYASZ/SIPA/2606092049

Affaire Lyhanna : la proposition d’une peine de perpétuité pour les violeurs en série, laisse perplexe le monde judiciaire

A l’issue d’une réunion de crise avec plusieurs ministres sur les dysfonctionnements qui ont conduit à l’affaire Lyhanna, le chef du gouvernement Sébastien Lecornu a proposé de renforcer les peines pour les violeurs en série sur mineurs, qui pourront encourir la perpétuité au lieu de 20 ans actuellement. La proposition est difficilement applicable pour les magistrats et avocats.
Simon Barbarit

Temps de lecture :

6 min

Publié le

La mort de Lyhanna dans des conditions dramatiques a jeté la lumière sur des dysfonctionnements systémiques et un manque de moyens de la justice. Interpellé lors des questions d’actualité au gouvernement du Sénat, mercredi, Sébastien Lecornu a dû reconnaître la nécessité de renforcer durablement les moyens de la justice, tout en précisant que les premiers éléments recueillis dans l’enquête administrative faisaient apparaître des dysfonctionnements qui « n’ont rien à voir avec un problème de moyens ».

Le principal suspect du meurtre de Lyhanna, Jérôme Barella, était déjà visé par plusieurs plaintes pour viols et agressions sexuelles sur mineures, dont certaines auraient été classées sans suite. « Les inspecteurs généraux Éducation nationale, Justice et Intérieur vont nous rendre les conclusions en fin de semaine prochaine » […] « dans une démocratie qui fonctionne bien, c’est l’analyse des faits qui permet ensuite, quelle que soit l’émotion, d’agir en droit », a déclaré le Premier ministre dans l’hémicycle. Des paroles de sagesse qui n’empêchent pas le gouvernement, comme d’autres avant lui, de proposer des lois « d’émotion », un réflexe que les sénateurs avaient brocardé lors d’un colloque en 2021 sur la confiance des citoyens en la justice rassemblant magistrats, avocats, greffiers, et représentants des services pénitentiaires. « Je me suis toujours élevé contre ce que j’appelle le syndrome du mardi. Il arrive un drame dans le pays, et le mardi le Parlement ou du moins la majorité est convoquée par l’exécutif pour qu’on fasse, dans les huit jours, un texte. Et vous vous apercevez après analyse que nous avions tous les moyens pour faire face », avait, à l’époque, fustigé Gérard Larcher.

L’exécutif et au premier rang, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, n’a donc pas dérogé à la règle et a proposé de renforcer les peines pour les violeurs en série, qui pourront encourir la perpétuité au lieu de 20 ans actuellement, tout en imposant un « délai maximal de trois mois » pour les actes d’enquête concernant les crimes sur enfants. Deux mesures que le Premier ministre souhaite intégrer dans le projet de loi sur la protection des enfants dont l’examen est renvoyé en octobre au Sénat. Le gouvernement a ajouté mercredi un décret pour obliger les magistrats à « motiver » le classement sans suite de plaintes pour crimes sexuels sur mineurs.

« Comment va-t-on distinguer un violeur en série d’un violeur récidiviste ? »

Pour Christophe Bayle, président de la Conférence des bâtonniers qui regroupe les 45 000 avocats de province, la conjonction des deux premières réformes citées plus haut, est contradictoire. « C’est toujours dangereux de proposer un texte de loi pénal pour répondre à un fait divers. C’est de la communication politique. Réaliser des actes d’enquête dans un délai maximal de trois mois, c’est déjà impossible compte tenu des moyens alloués aux enquêteurs. A la Conférence des bâtonniers nous avions proposé de faire passer la durée de l’enquête préliminaire de deux à un an. Mais avec cette nouvelle infraction, si on parle de perpétuité, le juge d’instruction va devoir envisager plus d’actes, plus d’expertises, pour un procès d’assises. Il faudra aussi faire un long travail de définition de cette nouvelle infraction. Comment va-t-on distinguer un violeur en série d’un violeur récidiviste ? »

« Il faut d’abord penser l’infraction avant de voir la procédure qui serait appliquée »

Valérie-Odile Dervieux, magistrate à la cour d’appel de Paris, membre du syndicat Unité-Magistrats SNM, préconise la création d’un « statut pour le crime sériel dédié, notamment en matière de prescription et de compétence ». « Mais il faut d’abord penser l’infraction avant de voir la procédure qui serait appliquée », préconise-t-elle.

Dino Scalla, le violeur de la Sambre, condamné à la peine maximale de 20 ans de réclusion pour 54 viols ou encore l’ex-chirurgien Joël le Scouarnec condamné à la même peine pour viols et agressions sexuelles sur 299 victimes, sont, en ce sens, deux cas emblématiques. La pluralité de circonstances aggravantes n’a pas créé d’effet de « sur-aggravation » pouvant conduire les auteurs aux Assises. Le viol aggravé, par exemple sur une victime mineure, est passible de 20 ans de réclusion (Article 222-24 du code pénal). La proposition de loi portée par Aurore Bergé lorsqu’elle était députée, toujours en cours d’examen, fait passer le quantum de peine à trente ans de réclusion criminelle « lorsqu’il est commis en concours avec un ou plusieurs viols commis sur d’autres victimes ».

« Il faut surtout avoir une réflexion plus globale sur le régime d’application des peines »

« La perpétuité proposée par le gouvernement ferait sortir ces dossiers des cours criminelles pour les envoyer aux Assises. A la limite, qu’on engorge l’une ou l’autre juridiction, ne change pas forcément grand-chose, même si aux Assises, l’audience pourra être un peu plus longue notamment au moment du délibéré car il y a des jurés. Augmenter les peines ? Pourquoi pas, mais il faut surtout avoir une réflexion plus globale sur le régime d’application des peines, qu’elles soient mieux exécutées, avec un système de suivi des personnes condamnées, et un système de réinsertion plus développé », estime Ludovic Friat, président de l’Union syndicale des magistrats.

L’année dernière, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin avait justement affiché son ambition de mener « une réforme radicale » de l’échelle des peines dans un courrier adressé aux magistrats. Encore un chantier périlleux pour le ministre qui vient d’enterrer le point phare de son projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, actuellement en examen à l’Assemblée : la procédure de jugement des crimes reconnus » (PJCR) dit « plaider-coupable ».

Partager cet article

Pour aller plus loin

Dans la même thématique

Paris : Francois Bayrou recoit l l UDI
7min

Politique

« Pas à la hauteur » : le coup de gueule d’Hervé Marseille, après le soutien de Bruno Retailleau à Valérie Boyer pour les sénatoriales dans les Bouches-du-Rhône

Ça chauffe dans les Bouches-du-Rhône, où le soutien du président de LR, Bruno Retailleau, à la liste de la sénatrice LR Valérie Boyer, reste au travers de la gorge de son homologue de l’UDI, le sénateur Hervé Marseille. Car les LR ont apporté leur investiture à une autre liste, celle de la sénatrice UDI Brigitte Devésa et de Renaud Muselier, membre de Renaissance. Gérard Larcher devrait se rendre sur place la semaine prochaine pour soutenir cette liste. Un imbroglio qui divise un peu plus la droite sur place. Explications.

Le

NANTES:Franco-German summit in Nantes
8min

Politique

« Une épouvantable tragédie » : le tandem Chirac-Jospin face au 11 septembre 2001

Vingt-cinq ans après, les images sont restées intactes. Le 11 septembre 2001, alors que les Etats-Unis étaient frappés par les attentats d’Al-Qaida, Jacques Chirac se trouvait à Rennes et Lionel Jospin à Matignon. A sept mois de l’élection présidentielle, et dans un contexte de cohabitation, les deux têtes de l’exécutif français ont dû organiser, dans l’urgence, la réponse d’un pays qui n’était pas directement attaqué mais qui avait déjà été confronté à plusieurs vagues d’attentats sur son propre territoire.

Le

FRA – AN – ASSEMBLEE – COMMISSION AUDITION AURORE BERGE
6min

Politique

« Grand remplacement » : une théorie « raciste », rappellent les historiens à Aurore Bergé

La ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, a suscité la polémique au sein même de son propre camp, en refusant de qualifier de « raciste » la théorie du grand remplacement conceptualisée par l'essayiste d'extrême droite Renaud Camus. La ministre a néanmoins qualifié la théorie de « mensongère », a affirmé qu'elle entendait la combattre, et estimé que le débat sur ce sujet « faisait partie de la liberté d'expression ». Une position intenable pour l'historien de la colonisation Nicolas Bancel, qui rappelle que « la composante raciale » est au cœur de cette théorie.

Le

Paris : Présidentielle 2027 Bruno Retailleau
2min

Politique

Sénatoriales dans les Bouches-du-Rhône : « Coup de poignard », rien ne va plus entre Bruno Retailleau et ses alliés centristes

En choisissant de soutenir Valérie Boyer (LR), candidate à sa réélection dans les Bouches-du-Rhône, le président des Républicains, Bruno Retailleau, s'est attiré les foudres de ses alliés centristes au Sénat qui lui rappellent que la sénatrice Brigitte Devésa conduit une liste d'union de la droite et du centre dans le département. Le choix de Bruno Retailleau est qualifié de « coup de poignard » par le compte X des sénateurs centristes.

Le