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Campagne ratée de Balladur en 1995 : quelles leçons à tirer pour la présidentielle de 2027 ?

Edouard Balladur est décédé lundi à Paris à l'âge de 97 ans. De sa longue carrière politique, on retient son passage à Matignon lors de la deuxième cohabitation de François Mitterrand et surtout son échec cuisant au premier tour de la présidentielle de 1995 malgré son statut de favori. Quelle leçon à tirer de cette campagne ratée ?
Simon Barbarit

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« L’homme qui a cru devenir président », titrait « Le Républicain Lorrain » au lendemain de la défaite d’Édouard Balladur au premier tour de l’élection présidentielle de 1995. L’ancien Premier ministre le plus populaire de la Ve République, derrière Jacques Chaban-Delmas s’est éteint à l’âge de 97 ans à Paris, lundi. De sa riche carrière politique où il occupa les postes de secrétaire général de l’Élysée, député, ministre de l’Économie et des Finances, avant de rejoindre Matignon lors de la dernière cohabitation de François Mitterrand, de 1993 à 1995, c’est sa campagne ratée de la présidentielle qui revient en mémoire.

La vidéo de sa fameuse injonction : « Je vous demande de vous arrêter ! » lancée à ses militants huant le nom de Jacques Chirac, le soir du premier tour, refait surface sur les réseaux sociaux. Une défaite qui laissa un goût amer à l’ancien favori des sondages et qui marqua le début du déclin de sa carrière politique. « Je me garde bien de donner des conseils aux candidats. Je suis sensible au ridicule », confia-t-il de longues années plus tard à la journaliste Catherine Nay.

32 % dans les sondages en septembre

Si Édouard Balladur considérait en 1990 qu’un Premier ministre ne pouvait être candidat à l’élection présidentielle, une fois nommé à Matignon en 1993, il se laissera griser par les sondages et des résultats, au départ, encourageants, avec notamment une réduction du déficit de 341 milliards de francs en 1993 à 275 milliards en 1995. En septembre 1994, il était encore crédité de 63 % d’opinion favorable selon un sondage Ifop pour le JDD. Pas encore officiellement candidat à l’été de cette même année, Édouard Balladur est malgré tout à un haut niveau dans les intentions de vote. Un sondage TNS Sofres le place à 28 %, une enquête Ipsos à 32 %. Son rival, Jacques Chirac émerge loin derrière, respectivement à 16 % et 19 %.

Jacques Chirac décide alors de prendre de vitesse son « ami de trente ans » en annonçant sa candidature en novembre 1994. Édouard Balladur prend, lui, son temps et attend le 18 janvier 1995 pour sortir de l’ambiguïté et annoncer sa candidature lors d’une allocution télévisée austère réalisée depuis son bureau de Matignon où son peu d’appétence pour la communication se confirme. Ce qui n’empêchera les chiraquiens historiques, Charles Pasqua et Nicolas Sarkozy de lui apporter leur soutien. Alors que le maire de Paris multiplie les meetings et bénéficie d’une image sympathique grâce notamment à sa caricature des Guignols, la campagne d’Édouard Balladur s’apparentera à un chemin de croix à l’image de ce coup de com raté, visant à faire croire qu’il avait été pris en autostop lors d’un déplacement dans les Bouches-du-Rhône pour inaugurer un musée.

Il pâtit également de l’échec de deux réformes qui mettront la jeunesse et les syndicats dans la rue, la révision de la loi Falloux sur l’enseignement et de la mise en place du contrat d’insertion professionnelle (CIP).

Au mois de mars 1995, les courbes des deux candidats de droite finissent par se croiser. À l’arrivée au premier tour, le 23 avril, le socialiste Lionel Jospin finira en tête avec 23,29 % des voix, devant Jacques Chirac (20,83 %), devant Édouard Balladur, battu avec 18,57 % au premier tour.

Pour autant, comme le rappelle Jean Garrigues, historien, président du comité d’histoire parlementaire, « ce n’était pas la première fois qu’une élection démentait les prévisions ». « En 1965, le général de Gaulle pensait être élu dès le premier tour et n’avait pas fait campagne. En 1981, Giscard et Mitterrand sont dans un mouchoir de poche quelques semaines avant le scrutin. Édouard Balladur restera, lui, l’exemple type d’un favori qui se fait dépasser de manière irrésistible par son challenger à deux mois du premier tour. Et il y a une infinité de facteurs qui peuvent expliquer cette déroute ».

« Une élection ne peut pas se jouer uniquement sur un bilan »

Un premier facteur d’ordre institutionnel qui n’a pas été démenti par la suite laisse penser qu’un Premier ministre sortant n’est pas le mieux placé pour briguer la présidence de la République. « Balladur représentait les institutions et son bilan était considéré comme correct par les Français. À l’époque, la défiance des Français à l’égard des institutions était moins forte qu’aujourd’hui et il y avait une forme de légitimisme dans l’électorat conservateur et de centre droit. Mais, en France, contrairement à d’autres démocraties parlementaires, une élection ne peut pas se jouer uniquement sur un bilan car l’homme du bilan n’est pas le mieux placé pour être l’homme des promesses », relève Nicolas Roussellier, professeur d’histoire politique à Sciences Po et à l’École polytechnique.

Une leçon que doivent avoir en tête les deux anciens Premiers ministres candidats à la présidentielle, Édouard Philippe et Gabriel Attal. Un autre écueil de la campagne d’Édouard Balladur réside, selon Philippe Moreau Chevrolet, expert en communication politique et enseignant à Sciences Po Paris, dans une « erreur d’analyse ». « Édouard Balladur incarnait une droite plus moderne, plus financiarisée censée tourner la page du chiraquisme. Il était plus populaire que Chirac dans les milieux patronaux, mais le libéralisme économique n’a jamais été très populaire dans le pays, pas même dans l’électorat de droite qui est plutôt marqué par des fondamentaux bonapartistes, le culte du chef… Les Français peuvent être sensibles à l’objectif de réduire les déficits, mais de l’autre, ils ne veulent pas que l’État se désengage. C’est pour ça que le moment Balladur s’est refermé très vite ».

Jacques Chirac avait, dans son livre Une nouvelle France, publié en juin 1994, développé quelques priorités d’actions pour les années à venir : emploi, protection sociale ou encore lutte contre l’exclusion,  la préfiguration de son thème de campagne axée sur la « fracture sociale ».

« Édouard Balladur a fini par avoir une image très négative et coupée du peuple avec son programme centré sur l’équilibre budgétaire, des sacrifices, du sang, de la sueur et des larmes. Tandis que Chirac arrive avec quelque chose de démago mais qui fonctionne : la réduction de la fracture sociale. C’était presque un thème de gauche », souligne Jean Garrigues.

« En France, on aime bien les candidats de droite, à partir du moment où ils ont une personnalité de gauche comme Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy. Lionel Jospin avait, lui, une image technocratique. Celle de Balladur était aristocratique. Il convoquait tout un univers monarchique contre lui. On le caricaturait avec une chaise à porteurs, une perruque poudrée et une voix ampoulée », complète Philippe Moreau Chevrolet.

« Si on ne recherche pas à ressembler aux Français, il ne faut pas y aller »

Le communicant en profite pour prodiguer un conseil aux candidats du bloc central et de la droite. « S’il y a une leçon à tirer de sa campagne, c’est que si l’on n’est pas doué pour la communication moderne, si le discours est uniquement libéral, si on ne recherche pas à ressembler aux Français, il ne faut pas y aller, car en face, vous allez avoir des bêtes populistes comme Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Deux candidats qui surjouent en permanence leur rôle social. Le vrai déclic pour un candidat consiste à créer ce lien parasocial avec les Français. C’est-à-dire laisser penser aux électeurs que vous êtes leur ami alors que vous ne les rencontrerez jamais dans la vraie vie. Jacques Chirac a été très fort sur ce point ».

 

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