Côte d’Ivoire : « La France doit rester à sa place » selon Jean-Marie Bockel
En Côte d'Ivoire, des manifestations contre un troisième mandat du président Alassane Ouattara ont fait au moins 5 morts et des centaines de blessés. L'ancien secrétaire d'État à la Coopération de Nicolas Sarkozy dit « comprendre les raisons » qui ont poussé le chef de l'État ivoirien à se présenter au scrutin du 31 octobre.

Côte d’Ivoire : « La France doit rester à sa place » selon Jean-Marie Bockel

En Côte d'Ivoire, des manifestations contre un troisième mandat du président Alassane Ouattara ont fait au moins 5 morts et des centaines de blessés. L'ancien secrétaire d'État à la Coopération de Nicolas Sarkozy dit « comprendre les raisons » qui ont poussé le chef de l'État ivoirien à se présenter au scrutin du 31 octobre.
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Par Propos recueillis par Michael Pauron

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Jean-Marie Bockel, sénateur du Haut-Rhin (Union centriste), dit « connaître la Côte d’Ivoire depuis 45 ans ». L’ancien secrétaire d’État chargé de la Coopération (2007-2008) sous Nicolas Sarkozy, a accompagné le président du Sénat Gérard Larcher à Abidjan, le 17 février dernier.

Durant ce séjour, les représentants de la Haute chambre ont rencontré de nombreux responsables politiques, de l’opposition ivoirienne comme de la majorité actuellement au pouvoir, dont le président Alassane Ouattara, et celui qui était alors Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly

Un troisième mandat qui passe mal

Ce dernier avait été désigné par le chef de l’État ivoirien comme son successeur politique, et le candidat de son parti à la prochaine élection présidentielle, qui doit se dérouler le 31 octobre. En effet, Alassane Dramane Ouattara, 78 ans, arrive au terme de son second mandat, et avait décidé de ne pas se représenter. Une décision saluée par Emmanuel Macron. Mais, en juillet, Amadou Gon Coulibaly décède brutalement.

Les vieux adversaires politiques du président ivoirien voient là une opportunité de gagner la course au poste suprême. Parmi eux Henri Konan Bédié, vieux loup de la politique ivoirienne âgé de 86 ans, et président de 1993 à 1999, année où il est chassé du pouvoir par un coup d’État militaire.

Le retour de Laurent Gbagbo

Autre personnage à qui l’on prête des ambitions, l’ancien président Laurent Gbagbo (2000-2010). Adversaire de Ouattara en 2010, il a refusé de reconnaître la victoire de ce dernier, plongeant le pays dans une crise majeure qui a fait près de 3 000 morts.

La France intervient, Laurent Gbagbo est capturé en 2011, et remis à la Cour pénale internationale. Il est finalement acquitté en 2019. Mais, depuis, il lui est toujours impossible de rentrer en Côte d’Ivoire…

Le spectre d'une nouvelle crise politique

Après le décès de son Premier ministre, Alassane Ouattara a finalement annoncé qu’il se représentait pour un troisième mandat. Des troubles ont alors éclaté dans le pays fin de semaine dernière, faisant au moins 5 morts, et laissant planer le spectre d’une nouvelle crise politique.

Pour Jean-Marie Bockel, ces évènements interviennent dans un pays qui « a connu des hauts et des bas, mais qui, aujourd’hui, est un pays qui s’en sort plutôt bien, avec des perspectives, une économie, une forme de stabilité démocratique et une paix retrouvée… » Entretien.

 

La décision d’Alassane Ouattara de briguer un troisième mandat était-elle responsable ?

Je suis personnellement convaincu que le président Ouattara, lorsqu’il avait décidé de passer le relais après deux mandats, était complètement sincère, contrairement à d’autres chefs d’État de la région qui font semblant, avec un agenda caché, pour pouvoir se représenter.

Amadou Gon Coulibaly, son successeur désigné sous réserve bien sûr qu'il soit élu démocratiquement, était un homme unanimement reconnu pour ses qualités. Mais son décès brutal a changé la donne. La situation à laquelle a été confronté le président Ouattara est très complexe. Face à lui, il y a un certain nombre de candidats qui n’ont pas toujours laissé un bon souvenir, comme Henri Konan Bédié, qui se représente à 86 ans…

Si on réfléchit objectivement et avec du recul, sans se mêler du débat interne, on peut comprendre qu’il ne soit pas confronté au moment où ce décès survient à une situation complètement sereine. La question était de savoir comment, en tant que président sortant, il allait prendre ses responsabilités. Ce n’était pas une question artificielle, mais une vraie question, y compris au regard de l’intérêt général de son pays. Il faut avoir ce contexte à l’esprit. Et, en tant qu’observateur extérieur, je peux comprendre les raisons qui l’ont poussé à prendre cette décision.

 

Ne pouvait-il pas laisser l’élection se faire sans lui ?

Par rapport à ce qu’on peut vivre dans nos démocraties anciennes, comparaison n’est pas raison. Un certain nombre de candidats font aussi partie du problème. Ils ne représentent pas forcément la solution. Comme dans d’autres pays africains, il y a un nombre important de partis politiques, dont leurs chefs ont une logique difficile à comprendre, d’un point de vue de l'intérêt général du pays.

 

Les manifestations ne sont-elles pas la preuve d’une volonté de changement exprimée par la population ?

Les manifestations de rue dans un contexte de campagne électorale, dans un pays comme la Côte d’Ivoire, ne sont pas forcément spontanées. On peut imaginer que tout le monde n’a pas forcément fait preuve de responsabilité. On ne peut pas tout mettre sur le dos de Ouattara. Dans un tel contexte, alors que le plan initial ne s’est pas déroulé comme prévu, des manipulations en tout genre sont possibles. Et, pour rappeler la célèbre phrase du Général de Gaulle, je ne vois pas Alassane Ouattara « commencer une carrière de dictateur » à 78 ans.

 

Alors qu’Emmanuel Macron a eu tendance à être sur tous les fronts, comme au Liban, il est étonnamment silencieux sur le sujet, tout comme l’ensemble de l’exécutif...

Il n’y a pas de comparaison possible avec le Liban. La Côte d’Ivoire aujourd’hui ne traverse pas la crise existentielle que traverse le Liban. Nous sommes juste dans une tension forte de campagne électorale qui commence. Ce ne sera ni la première ni la dernière fois que, dans un pays africain, il y a des tensions parfois même des troubles graves durant une période électorale.

La France se doit d’être très discrète. Tout le monde reconnaît et apprécie une forme de cousinage très ancienne, une longue histoire commune, une belle histoire, paisible. La France a su, comme dans d’autres pays africains où elle a une présence militaire, mettre la distance qui convient, notamment depuis Nicolas Sarkozy, qui avait révisé les accords de défense, respectés ensuite par François Hollande et par Emmanuel Macron. La France et ses responsables ont un devoir de réserve. Nous sommes face à des partenaires sérieux, confrontés à des difficultés. On doit rester à notre place.

 

Alassane Ouattara a 78 ans, Henri Konan Bédié, 86 ans… Tous deux ont déjà été adversaires en 1995. Peut-on dire que la France a en partie accompagné la mise en place d’un système politique, au lendemain des indépendances il y a soixante ans, qui semble ne pas vouloir se renouveler ?

Le problème du renouvellement des générations n’est pas propre à la Côte d’Ivoire, il suffit de regarder quelques autres pays. Ce n’est pas une question qui relève de la France. C’est une question qui appartient aux nouvelles élites qui décident ou non de s’investir dans la vie politique de leur pays. C’est un vrai sujet, mais dire que la France est responsable, parce que la Côte d’Ivoire était une colonie française il y a plus de soixante ans, c’est faux. Le changement de génération n’est pas l’affaire de la France, mais celle des Ivoiriens.

Par ailleurs, le sujet du jour est quand même de savoir quelle sera la situation politique dans quelques mois. Mieux vaut avoir un président tel qu’Alassane Ouattara, avec son âge et son expérience, en bonne santé – ce n’était pas le cas de Robert Mugabe par exemple -, qui plus est une figure respectée sur la scène internationale et africaine. Je sais qu’il est en capacité de gouverner. À lui, ensuite, d’organiser un passage de témoin. Il a essayé, ça n’a pas marché pour des raisons qu’on ne peut pas lui imputer.

 

L’ancien président Laurent Gbagbo, capturé avec l’aide de la France en 2011, ne peut toujours pas rentrer en Côte d’Ivoire. Certains de ses partisans voyaient en lui un candidat. Empêcher M. Gbagbo de rentrer et de se présenter à l’élection n’envoie-t-il pas un mauvais message ?

Il faut rappeler que la France a été mêlée à cette crise dans un contexte parfois dramatique. Il est évident que toutes les blessures de 2010-2011 ne sont pas guéries. Ceci étant, ces dernières années, M. Ouattara était plutôt dans l’apaisement. M. Gbagbo, que j'ai rencontré à l'époque où j'étais au gouvernement, aussi. Ces derniers mois, les deux se sont comportés de manière responsable.

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