Démission de Liz Truss : « Elle est, aujourd’hui, la seule responsable de son échec »
La Première ministre britannique a annoncé ce jeudi sa démission, au terme d’un mandat de moins de deux mois, marqué par la mort de la reine Elizabeth II et la grande confusion semée par une réforme fiscale particulièrement controversée. Auprès de Public Sénat, Sarah Pickard, maître de conférences en civilisation britannique à l’Université Sorbonne Nouvelle, analyse les causes de cette débâcle.

Démission de Liz Truss : « Elle est, aujourd’hui, la seule responsable de son échec »

La Première ministre britannique a annoncé ce jeudi sa démission, au terme d’un mandat de moins de deux mois, marqué par la mort de la reine Elizabeth II et la grande confusion semée par une réforme fiscale particulièrement controversée. Auprès de Public Sénat, Sarah Pickard, maître de conférences en civilisation britannique à l’Université Sorbonne Nouvelle, analyse les causes de cette débâcle.
Romain David

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Six semaines au pouvoir, un record de brièveté dans l’histoire du Royaume-Uni. La Première ministre britannique Liz Truss a annoncé jeudi sa démission face au chaos politique suscité par sa politique économique, moins de deux mois – 44 jours - après son arrivée au 10, Downing Street. Ses débuts ont été marqués par la mort de la reine Elizabeth II, dont elle a été le quinzième et dernier chef de gouvernement, et qui est décédée deux jours seulement après avoir ratifié sa nomination. Une fois la période de deuil passé, les réformes fiscales qu’a tenté d’imposer Liz Truss, sur la base d’une série de baisse d’impôts financés par la dette, ont affolé les marchés et poussé la Banque d’Angleterre à intervenir en urgence. Le rétropédalage de la Première ministre n’a pas suffi à calmer la grogne, encore moins les dissensions qui minent son camp. Ce jeudi 20 octobre, après une séance particulièrement houleuse la veille au Parlement, et malgré sa détermination à rester en place, Liz Truss a reconnu lors d’une brève allocution qu’elle ne pouvait plus « mener son mandat ». De son côté, le parti conservateur indique que le prochain Premier ministre sera désigné lors d’un scrutin interne, qui devrait se tenir d’ici au 28 octobre.

Interrogée par Public Sénat, Sarah Pickard, maître de conférences en civilisation britannique à l’Université Sorbonne Nouvelle, auteur de Civilisation Britannique chez Pocket, revient sur le parcours fugitif de Liz Truss et évoque les ressorts de la crise politique qui ébranle le Royaume-Uni.

Le tollé provoqué par la politique économique que Liz Truss a tenté de faire adopter, avant de faire machine arrière, explique-t-il à lui seul cette chute éclair ? La Première ministre semble également avoir pâti d’une situation très dégradée en prenant la relève de Boris Johnson, avec un Royaume-Uni post-covid toujours fragilisé par le Brexit.

« De nombreux responsables politiques et commentateurs avaient averti Liz Truss et lui avaient recommandé de ne pas présenter tout de suite ses réformes économiques, mais elle a tenu à le faire. Dans un pays frappé par une inflation qui n’a jamais été aussi forte depuis 40 ans, Liz Truss a voulu donner l’image d’une femme de poigne, un peu à la manière de Margaret Thatcher. Il faut se souvenir que les députés conservateurs étaient plutôt acquis à son compétiteur, Rishi Sunak, mais que Liz Truss a remporté le vote des adhérents, dont le socle est bien plus à droite que le reste du pays. Sans surprise, elle a présenté des mesures très radicales, avec des coupes d’impôt pour les plus riches, persuadée que cela allait aussi avoir un effet sur les plus pauvres. Les marchés financiers se sont effondrés et elle a dû faire volte-face. Malgré le bilan de Boris Johnson, elle est, aujourd’hui, la seule responsable de son échec.

Démission le 14 octobre du ministre de l’Economie Kwasi Kwarteng, pourtant un très proche de Liz Truss, départ mercredi de sa ministre de l’Intérieur, Suella Braverman… Entre les deux, le nouveau chancelier de l’échiquier, Jeremy Hunt, désavoue la politique économique de la Première ministre. Vu de Paris, où l’on est davantage habitué à voir le gouvernement et sa majorité faire preuve de solidarité par temps de crise, cette situation étonne. Comme expliquer cette forme d’implosion gouvernementale ?

Les députés conservateurs peuvent être brutaux et, comme je vous l’ai dit, elle n’avait pas en premier lieu leur faveur. Par ailleurs, Liz Truss a commis l’erreur mercredi de les menacer de représailles s’ils ne votaient pas contre un amendement des travaillistes sur l’interdiction d’exploitation du gaz de schiste. Elle a fait de l’opposition à cette simple mesure un véritable vote de confiance, ce qui semble pour le moins farfelu et laisse penser qu’elle n’a pas été très bien conseillée.

En parallèle, les démissions en série ont été une manière de la débrancher. Les conservateurs ont fait ça en se disant qu’il valait mieux se débarrasser d’elle dès maintenant. Les prochaines élections générales britanniques sont dans deux ans, ce qui leur laisse le temps de se réinstaller et de redresser la situation.

Qui, selon vous, pourrait succéder à Liz Truss ? Le nom de son prédécesseur, Boris Johnson circule à nouveau.

Cette fois-ci, les conservateurs ont tout intérêt à n’avoir qu’un seul candidat en lice pour neutraliser le vote des adhérents, et ainsi éviter de revivre la même situation que lors de l’élection de Liz Truss. Si un favori se dégage, les autres candidats seront invités à se désister en sa faveur. Le nom de Boris Johnson revient parce qu’il a su, en 2019, bâtir une immense majorité. Pour certains, il reste celui qui a réussi à faire briller le parti, mais son retour, moins de deux mois après sa démission, est difficilement imaginable. L’hypothèse Rishi Sunak, qui est beaucoup plus raisonnable que Liz Truss, est bien plus probable.

Le parti conservateur est au pouvoir depuis douze ans. Keir Starmer, le chef du parti travailliste, appelle à la tenue d’élections générales anticipées. Peut-on imaginer la tenue d’un scrutin national dans les prochains mois ?

Effectivement, il y a une forme d’usure chez les conservateurs, d’autant que ce parti se déchire depuis 2015 sur la question du Brexit. En face, le parti travailliste est très en avance dans les sondages, avec plus de 30 points, une situation jamais vue. On comprend qu’ils appellent à des élections anticipées, mais je ne crois pas qu’elles puissent se tenir. Jusqu’en 2010, le gouvernement appelait à des élections quand il le souhaitait. Désormais, elles ont automatiquement lieu tous les cinq ans, sauf si le Premier ministre appelle à un scrutin anticipé et que le Parlement valide sa demande. Des élections anticipées se sont déjà déroulées en 2015, en 2017 et en 2019. Mais dans la situation actuelle, il n’est pas dans l’intérêt des conservateurs de convoquer un nouveau vote, car malgré leur érosion ils disposent toujours d’une grande majorité au Parlement. Par ailleurs, les évènements pourraient rapidement se retourner contre les Travaillistes s’ils accédaient maintenant au pouvoir, tant la situation économique paraît catastrophique. »

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